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Richesses de l’Apocalypse (II)Les lettres aux sept Églises  

par le frère Emmanuel-Marie O.P.

 

Généralités

Ces lettres, qui forment les chapitres 2 et 3 du livre de l’Apocalypse, sont adressées à chacun des sept évêques (appelés « anges [1] ») des sept sièges épiscopaux d’Asie mineure (la province romaine d’Asie proconsulaire).

Même si elles forment un ensemble à part, elles sont inséparables du reste de l’ouvrage, comme l’indiquent et les mentions des attributs du Christ, au début de chaque lettre, empruntées au portrait de la vision inaugurale (Ap 1, 8-20), et les promesses finales, incompréhensibles si on ne les relie pas au dernier chapitre de l’Apocalypse où se trouve l’explication de leurs symboles (l’arbre de vie, la nouvelle Jérusalem, etc.). Les arguments de l’hyper-critique qui voit dans ces lettres une interpolation tardive sont donc sans fondement.

La ressemblance entre ces lettres, leur composition symétrique et l’expression stéréotypée qui revient en chacune d’elles : « Que celui qui a des oreilles écoute ce que l’Esprit dit aux Églises », montrent leur complémentarité et que chacune doit profiter à ses voisines. Bien plus, comme l’avaient déjà remarqué saint Augustin et saint Grégoire le Grand [2], toutes conviennent en un sens à l’Église entière, répartie dans tout l’univers et continuée dans le temps. Le pluriel « les Églises » et le nombre sept indiquent la dimension universelle des exhortations et des menaces exprimées. Car les situations décrites ici se reproduiront jusqu’à la fin des temps : l’Église sera toujours menacée par la diminution de sa foi et le refroidissement de sa charité ; à toutes les époques, elle sera confrontée aux hérésies, aux persécutions et à la trahison des faux frères. Il ne faut donc surtout pas limiter la portée de ces textes à l’histoire contemporaine qu’ils évoquent.

 

La situation de l’Église

Au point de vue du contenu, ces lettres font l’exposé de la situation morale et religieuse des Églises asiates : en cinq d’entre elles, on note un amoindrissement de la ferveur (Éphèse, Pergame, Thyatire, Sardes, Laodicée) ; deux ont été éprouvées par les juifs (Smyrne et Philadelphie) ; une a subi la persécution païenne (Pergame) ; deux sont trouvées dignes de louange (Smyrne et Philadelphie) et deux sont sévèrement jugées (Sardes et Laodicée). La précision des éléments donnés et les allusions parfois transparentes indiquent que l’auteur connaissait parfaitement la géographie et l’histoire de ces cités et l’état de l’Église primitive en ces contrées.

L’exposé de la situation religieuse des Églises est suivi d’une exhortation contenant des remèdes et des conseils adressés à chacune d’elles pour sa propre réforme, et d’une promesse de récompense destinée au « vainqueur ».

*

Il convient de noter que le péril envisagé dans ces lettres est essentiellement intérieur aux Églises. Dans la suite, l’Apocalypse décrira à grand renfort de symboles les maux qui vont fondre sur le monde et l’Église. Les sept lettres, quant à elles, parlent peu des épreuves et des persécutions venant de l’extérieur. Certes, il est question des « insultes de ceux qui se disent juifs » dans la lettre à l’évêque de Smyrne (2, 9) ; il y a la discrète allusion à « ces jours où Antipas a été mis à mort » dans la lettre à l’Église de Pergame (2, 13), ou encore l’annonce de « l’épreuve qui va venir sur le monde entier » dans la lettre à Philadelphie (3, 10), mais ces tribulations ne sont évoquées que pour souligner les avantages spirituels qu’en retirent les Églises.

Ce qui est ici objet d’éloge ou de blâme, ce sont les « œuvres », c’est-à-dire la conduite morale et spirituelle des Églises et de leur chef. « Je connais tes œuvres », déclare le Christ à chaque Église (l’expression est reprise cinq fois). Et, dans presque tous les cas, ces œuvres donnent lieu à des reproches : « J’ai contre toi que tu t’es relâché de ton premier amour », dit le Christ à l’évêque d’Éphèse ; « Tu as des gens attachés à la doctrine de Balaam », reproche-t-il à l’ange de Pergame ; « Tu laisses la femme Jézabel enseigner », déclare-t-il à celui de Thyatire ; « Tu as la réputation d’être vivant, mais tu es mort », dit-il à celui de Sardes ; et à celui de Laodicée : « Tu n’es ni chaud ni froid. » En d’autres termes, le péril dénoncé, ce ne sont pas les attaques extérieures des hérétiques, des juifs, des païens et de leur instigateur, le diable, ni les maux physiques qui menacent l’existence des Églises, c’est le péché des chrétiens et particulièrement de leurs élites spirituelles, de leurs chefs.

C’est là un point important à relever. Il signifie que le mal véritable n’est pas à chercher d’abord à l’extérieur de nous-mêmes, en ceux qui nous veulent ou nous font du mal, mais en nous, dans nos péchés. Comme l’a dit Notre-Seigneur : « Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut perdre dans la géhenne à la fois l’âme et le corps » (Mt 10, 28).

Cette vérité fondamentale a été résumée par Mgr Gaume en une formule lapidaire qu’on trouve dans sa brochure Un signe du temps :

[Bien souvent,] si nous sommes persécutés, ce n’est pas parce que nous sommes chrétiens, mais parce que nous ne sommes pas assez chrétiens.

Il est éclairant et significatif que cette vérité soit rappelée par saint Jean dans les lettres aux Églises, dès les premières pages de l’Apocalypse, avant qu’il nous décrive les persécutions et les maux que l’Église devra subir au cours des siècles. Pour comprendre le sens véritable des tribulations qui nous accablent, profiter de leur valeur expiatrice et purificatrice, nous devons nous rappeler que la cause en est le péché. Le relâchement des chrétiens ouvre la porte aux afflictions dont souffre l’Église et le déchaînement de la persécution ne prévaut que parce que le péché des chrétiens n’y met pas obstacle. Cela était déjà vrai au début de l’Église ; c’est toujours vrai. Car les mauvais chrétiens, les mauvais clercs et les mauvais prélats ne se trouvent pas qu’à Éphèse, Pergame, Thyatire, Sardes ou Laodicée : ils sont de tous les temps et de tous les lieux.

Il suit de là que les chrétiens ne seront pas délivrés du mal parce qu’ils auront dénoncé les méchants (même si cette dénonciation est bien sûr nécessaire pour éviter la contagion du mal), mais parce qu’ils se seront convertis. « Souviens-toi donc d’où tu es tombé, repens-toi et reviens ! » (Ap 2, 5). Et si Dieu permet ainsi aux ennemis de son Église de l’emporter, ce n’est pas qu’il ne puisse pas les empêcher de nuire, mais parce que sa justice se sert d’eux comme d’un fléau pour nous punir, nous instruire et nous corriger. Nous ne sommes pas assez chrétiens. Tout est là. « Que celui qui a des oreilles entende ce que l’Esprit dit aux Églises ! »

 

Des lettres dictées par Notre-Seigneur

Les sept lettres sont dictées par le Fils de l’homme de la vision inaugurale et considérées comme émanant du Saint-Esprit (« ce que l’Esprit dit aux Églises »). En cela, écrit Dom de Monléon,

elles nous offrent une réalisation exacte de la prophétie du Sauveur à ses disciples : « Lorsque le Saint-Esprit viendra, il reprendra le monde sur le péché, sur la justice et sur le jugement » (Jn 16, 8). En effet, elles reprochent à chacun les péchés dans lesquels il tombe, elles lui montrent la justice qu’il doit pratiquer, elles lui remettent en mémoire le jugement qu’il doit subir un jour.

Leur méditation est donc extrêmement précieuse pour la vie spirituelle.

En outre leur nombre sept évoque les sept dons du Saint-Esprit et, à la suite de Rupert de Deutz, on peut reconnaître en chacune d’elle l’évocation d’un de ces dons [3].

Les sept lettres sont composées sur le même schéma : elles comportent une souscription, suivie d’une monition bipartite comprenant un éloge et un blâme, et enfin une conclusion.

 

Les souscriptions et les promesses finales

La souscription commence par la mention du destinataire, toujours exprimée par la même formule : « Écris à l’ange de l’Église de… ». Puis vient un titre symbolique par lequel le Christ se désigne lui-même : « Voici ce que dit celui… ». Ces titres variés reprennent les traits caractéristiques de la vision préliminaire du Fils de l’homme que nous avons commentée dans Le Sel de la terre 89 (Ap 1, 9-20). Les voici placés en synopse :

« Voici ce que dit…

[Éphèse]

[Smyrne]

[Pergame]

[Thyatire]

[Sardes]

[Philadelphie]

[Laodicée]

… celui qui tient les sept étoiles dans sa main droite, celui qui marche au milieu des sept chandeliers d’or. »

… le premier et le dernier, celui qui était mort et qui a repris vie. »

… celui qui a le glaive aigu à deux tranchants. »

… le Fils de Dieu, celui qui a les yeux comme une flamme de feu, et dont les pieds sont semblables à l’airain. »

… celui qui a les sept Esprits de Dieu et les sept étoiles. »

… le saint, le véritable, celui qui a la clef de David, celui qui ouvre et personne ne ferme, qui ferme et personne n’ouvre. »

… l’Amen, le témoin fidèle et véritable, le principe de la création de Dieu. »

 

Les promesses finales de récompense sont uniformément adressées à « celui qui saura vaincre – Vincenti ». A celui-là, le Christ dit : « je donnerai – dabo… » Le bien promis varie chaque fois dans l’expression, mais il s’applique toujours à la possession du bonheur éternel : arbre de vie, manne cachée, pierre étincelante, nom nouveau, étoile du matin, vêtement blanc, etc. Le « vainqueur », c’est donc le chrétien qui aura triomphé définitivement des sept péchés capitaux (l’expression est répétée sept fois) et persévéré jusqu’au bout dans la foi, malgré les persécutions, les séductions et les autres difficultés de la vie ; c’est celui qui aura fidèlement obéi à la voix et aux suggestions du Saint-Esprit (« Que celui qui a des oreilles entende ce que dit l’Esprit »).

 

Carte de la province d'Asie postconsulaire au 1er siècle.

Les lettres et leurs enseignements 

A l’Église d’Éphèse (2, 1-7)

Éphèse, la première et la plus grande métropole d’Asie, la plus peuplée des villes d’Orient après Alexandrie, port important situé en tête de ligne des routes romaines allant vers l’Euphrate, résidence des proconsuls d’Asie, était surtout célèbre pour son temple d’Artémis (Diane), l’une des sept merveilles du monde.

Le culte d’Artémis, déesse de la fécondité, attirait les foules, d’autant plus que, dans l’enceinte de l’Artémision, se trouvaient plusieurs sanctuaires, et notamment, depuis l’an 5 avant Jésus-Christ, un temple dédié à Rome et à Auguste. Sous l’empereur Domitien, Éphèse était même devenu la capitale du culte impérial pour la province.

Nous savons par les Actes des apôtres que saint Paul avait longuement séjourné dans la cité et y avait fondé une Église florissante (Ac 19 [4]). La ville avait ensuite bénéficié de la présence de l’apôtre saint Jean qui la connaissait donc bien.

Peu de temps après la rédaction de l’Apocalypse, saint Ignace d’Antioche († 107), alors qu’il était conduit à Rome par des soldats pour y être dévoré par les bêtes, écrivit aux Éphésiens pour les remercier d’avoir envoyé une délégation le visiter lors de son passage à Smyrne. Il est intéressant de rapprocher ces deux textes.

Aux Éphésiens, saint Ignace dit que leur Église « est renommée à travers les siècles » (VIII, 1). Il les met en garde contre les fauteurs d’erreurs tout en les complimentant de leur vigilance à ce sujet :

Que personne donc ne vous trompe, comme d’ailleurs vous ne vous laissez pas tromper, étant tout entiers à Dieu [VIII, 1]. […] J’ai appris que certains venant de là-bas sont passés chez vous, porteurs d’une mauvaise doctrine, mais vous ne les avez pas laissés semer chez vous, vous bouchant les oreilles, pour ne pas recevoir ce qu’ils sèment [IX, 1].

N’est-ce pas semblable à ce que saint Jean écrit à l’évêque d’Éphèse ?

Je connais tes œuvres, ton labeur et ta patience ; je sais que tu ne peux supporter les méchants ; que tu as éprouvé ceux qui se disent apôtres et ne le sont pas, et que tu les as trouvés menteurs ; que tu as de la patience, que tu as eu à [beaucoup] supporter pour mon nom, et que tu ne t’es point lassé [Ap 2, 2-3].

Pourtant, l’évêque d’Antioche reprend paternellement les chrétiens d’Éphèse pour leur peu d’assiduité à la prière liturgique et à la célébration du sacrifice eucharistique : « Ayez donc soin de vous réunir plus fréquemment pour rendre à Dieu actions de grâces et louange » (XIII, 1). Est-ce pour cette même raison que le Christ fait ce reproche à l’évêque d’Éphèse : « J’ai contre toi que tu t’es relâché de ton premier amour » (Ap 2, 4) ?

Qui était alors l’évêque d’Éphèse ? Timothée, selon les uns ; Onésime (voir Phil 10), selon les autres [5]. Mais on ne sait rien de certain sur ce point.

 *

Dans le titre que le Christ se donne, au début de la lettre, on notera une nuance importante par rapport à la vision du Fils de l’homme (1, 16 et 20). Il est dit que le Christ non seulement « tient les sept étoiles dans sa main droite », mais qu’il « marche au milieu des sept chandeliers d’or ». Autrement dit Notre-Seigneur demeure au milieu de son Église et la dirige, il habite dans les cœurs, mais aussi il les visite par sa grâce, il les enveloppe de sa sollicitude, il accompagne tous leurs pas. « Il surveille soigneusement ces candélabres, écrit joliment Dom de Monléon, pour voir si leur lumière n’est point fumeuse, si elle ne risque pas de s’éteindre, si elle jette bien l’éclat de la charité [6]. »

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« Je connais tes œuvres ». L’expression revient pratiquement dans chaque lettre. Connaître est à prendre ici dans un sens fort : Dieu « connaît » les œuvres des justes jusqu’en leurs motivations les plus secrètes en ce sens qu’il les approuve et les soutient, tandis qu’il « ignore » les œuvres des impies en ce sens qu’il les condamne (« Je ne vous connais pas » dit l’Époux aux vierges folles de la parabole – Mt 25, 12).

Les œuvres pour lesquelles Éphèse est complimentée sont de deux ordres :

– il y a d’abord la persévérance dans la foi et le service de Dieu malgré les fatigues et les tribulations :

Je connais […] ton labeur et ta patience. […] Je sais […] que tu as de la patience, que tu as eu à supporter [bien des choses] pour mon nom, et que tu ne t’es point lassé [Ap 2, 2-3].

– il y a ensuite le discernement doctrinal, le zèle d’Éphèse pour la vérité et contre les « méchants » et les faux apôtres :

Je sais que tu ne peux supporter les méchants ; que tu as éprouvé ceux qui se disent apôtres et ne le sont pas, et que tu les as trouvés menteurs [Ap 2, 2].

L’éloge est admirable. Ces « méchants » sont sans doute les mauvais chrétiens, qui « fatiguent l’Église par leurs mœurs dépravées [7] », comme disait le père Emmanuel. Le Christ félicite aussi l’évêque d’Éphèse d’avoir su dévoiler la fourberie des faux docteurs qui se parent du titre d’apôtres [8] ; de les avoir reconnus à leurs fruits, comme dit l’Évangile, et d’avoir dénoncé leurs mensonges. Ces faux apôtres sont vraisemblablement les Nicolaïtes et leurs partisans, nommés peu après, au v.  6 : « Tu hais les œuvres des Nicolaïtes, œuvres que moi aussi je hais [9]. »

Qui étaient ces Nicolaïtes, dont il sera à nouveau question dans les lettres à Pergame et à Thyatire ? Les Pères de l’Église sont d’accord pour attribuer leur origine au diacre Nicolas dont les disciples auraient sombré dans la débauche morale (polygamie), mais ils ne s’accordent pas sur l’explication de leur doctrine. D’après saint Irénée et Tertullien [10], ils auraient enseigné que les péchés de la chair et l’idolâtrie étaient choses indifférentes auxquelles on pouvait se livrer librement et ils auraient également adhéré à plusieurs erreurs des gnostiques.

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Cependant, la foi et la persévérance ne suffisent pas. Le Christ reproche à l’Église d’Éphèse un certain fléchissement dans sa ferveur première et, par un grave avertissement, l’incite à la pénitence :

Mais j’ai contre toi que tu t’es relâché de ton premier amour. Souviens-toi donc d’où tu es tombé, repens-toi et reviens à tes premières œuvres [11] sinon, je viendrai à toi, et j’ôterai ton chandelier de sa place, à moins que tu ne te repentes [Ap 2, 4-5].

Les trois moments de toute conversion sont ici bien marqués : se souvenir (rentrer en soi-même) ; se repentir ; se convertir (revenir). Le concile de Trente (Session VI, chapitre 14) a cité ce verset 5 afin de prouver contre les Luthériens la nécessité de la pénitence pour les adultes après des fautes graves.

La menace finale (« sinon j’ôterai ton chandelier de sa place ») semble annoncer la déchéance de cette église métropolitaine. De fait, que sont devenues aujourd’hui ces premières chrétientés d’Asie mineure, si ferventes et si prometteuses ? Dom Guéranger, dans le commentaire du jeudi de la Sexagésime de sa célèbre Année liturgique, écrit ces paroles qui donnent à réfléchir :

Lorsque les nations chrétiennes de l’Orient, celles qui avaient transmis aux Occidentaux le flambeau de la foi qu’elles ont laissé s’éteindre chez elles, eurent assez fatigué la justice divine par les sacrilèges hérésies dont elles défiguraient l’auguste symbole de la foi, Dieu déchaîna sur elles, du fond de l’Arabie, le déluge de l’islamisme qui engloutit les chrétientés premières [12]

Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende !

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Enfin, s’adressant à tous les fidèles, le Sauveur promet au vainqueur – qui aura triomphé du diable, du monde et de lui-même – de lui donner du fruit de l’arbre de vie, image qui désigne le Christ lui-même, vainqueur de la mort par la croix, et vraie récompense des justes. On peut également y voir une figure de l’eucharistie, le sacrement de la charité, qui entretient la vie spirituelle comme l’arbre de vie du paradis terrestre entretenait la vie corporelle (voir Gn 2, 9).

 

A l’Église de Smyrne (2, 8-11)

Nous connaissons l’Église de Smyrne par la lettre que lui adressa saint Ignace d’Antioche et par celle qu’il écrivit à saint Polycarpe, son évêque, disciple de saint Jean et l’une des plus grandes figures chrétiennes de l’Asie du début du 2e siècle [13]. Sans doute le christianisme s’y était-il diffusé depuis Éphèse.

Smyrne était appelée la « parure de l’Asie ». Ville côtière située à environ 50 km au nord d’Éphèse, elle était toujours restée fidèle à Rome au temps de l’occupation des Séleucides, puis des Carthaginois. Le culte de Rome y était donc fortement implanté et, comme le suggère notre lettre, une forte colonie juive y était installée.

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La lettre à Smyrne est l’une des deux seules qui ne contiennent aucun reproche. Elle est pleine de réconfort, parce qu’elle s’adresse à des chrétiens persécutés.

Voici ce que dit le premier et le dernier, celui qui était mort et qui a repris vie. Je connais ta tribulation et ta pauvreté – mais tu es riche –, et les insultes de ceux qui se disent juifs et ne le sont pas, mais bien une synagogue de Satan. Ne crains rien de ce que tu auras à souffrir. Voici que le diable va jeter quelques-uns de vous en prison, afin que vous soyez mis à l’épreuve, et vous aurez une tribulation de dix jours. Sois fidèle jusqu’à la mort et je te donnerai la couronne de la vie [Ap 2, 8-9].

Malgré sa pauvreté, résultant vraisemblablement de pillages et de spoliations consécutifs à la persécution des juifs (voir He 10, 34), l’Église de Smyrne est riche des vrais biens, les biens surnaturels. Elle peut avoir confiance : Jésus connaît ses souffrances et il l’en aime davantage !

Les premiers chrétiens avaient été expulsés des synagogues, mais ils se considéraient à juste titre comme les vrais descendants d’Abraham et les véritables héritiers des promesses divines, l’Israël fidèle, à l’encontre des juifs qui avaient refusé Notre-Seigneur, rejetaient la prédication évangélique et étaient donc devenus la « synagogue de Satan [14] ». Ces juifs se montraient hostiles aux chrétiens et n’hésitaient pas à les insulter et à les dénoncer auprès des pouvoirs publics, comme ce sera le cas précisément lors du procès de saint Polycarpe [15].

L’Église de Smyrne doit garder courage et ne pas craindre : la persécution sera courte (dix jours expriment la brièveté des épreuves). La récompense, en revanche, sera magnifique : la vie éternelle symbolisée par une couronne (voir 1 P 5, 4 : « Et quand paraîtra le Chef des pasteurs, vous recevrez la couronne de gloire qui ne se flétrit pas »). Le vainqueur subira peut-être le martyre, qui lui infligera la première mort, celle du corps, mais il échappera à la seconde mort, la damnation éternelle : « Celui qui vaincra ne recevra aucun dommage de la seconde mort » (voir Ap 20, 14 et 21, 8).

 

A l’Église de Pergame (2, 12-17)

Bâtie sur une hauteur escarpée, à 70 km au nord de Smyrne, la ville de Pergame fut jusqu’en 133 avant J.-C. la capitale du royaume hellénistique des Attale. Le dernier roi de Pergame, Attale III, fit don de son royaume à Rome. C’est donc à Pergame que le culte impérial fut inauguré en Asie, avec un temple dédié à Auguste dès 29 av. J.-C. Sur l’acropole, à côté d’un sanctuaire à Esculape guérisseur, un autel monumental à Zeus dominait la ville, avec des bas-reliefs illustrant le combat des dieux contre les géants (aujourd’hui transportés au musée de Berlin). Ainsi, les cultes les plus divers faisaient bon ménage dans cette ville justement nommée « le trône de Satan » (verset 13).

Les païens et tous ceux qui vivaient de la superstition persécutaient donc les chrétiens : de bonne heure, l’Église de Pergame eut ses martyrs, tel Antipas [16], nommé par saint Jean. Malgré cela, elle restait fortement attachée à sa foi et exaltait le nom de Dieu en lui rendant le vrai culte. Le Christ l’en félicite :

Je sais où tu habites : là où se trouve le trône de Satan ; mais tu es fermement attaché à mon nom, et tu n’as point renié ta foi, même en ces jours où Antipas, mon témoin fidèle, a été mis à mort chez vous, où Satan habite [Ap 2, 13].

Mais tout n’est point parfait dans cette Église : « J’ai contre toi quelques [17] griefs ». Manquant à ses devoirs de pasteur, l’évêque laisse les hérétiques – il s’agit toujours des Nicolaïtes – prêcher leur doctrine funeste. Ceux-ci poussent les fidèles au laxisme doctrinal, comme le faisait Balaam par ses conseils au roi Balac : quel mal y a-t-il à manger des idolothytes (viandes consacrées aux idoles) et même à se livrer à l’impudicité ?

J’ai contre toi quelques griefs ; c’est que tu as là des gens attachés à la doctrine de Balaam, qui conseillait à Balac de mettre devant les fils d’Israël une pierre d’achoppement, pour les amener à manger des viandes immolées aux idoles et à se livrer à l’impudicité [18]. De même toi aussi, tu as des gens attachés pareillement à la doctrine des Nicolaïtes [Ap 2, 14-15].

Le reproche vise donc la connivence avec les païens et les compromissions coupables avec leurs pratiques. Les Nicolaïtes prétendaient qu’il n’y avait pas de mal à manger les viandes offertes aux idoles et à participer aux banquets dans un temple, sous prétexte que les idoles ne sont rien [19]. De même, par un faux spiritualisme qui tient le corps pour indifférent, ils estimaient sans conséquence la participation aux fêtes licencieuses des païens et trouvaient déraisonnable de refuser tout contact avec eux. Devant le risque de contagion de cet esprit faux et mondain, saint Jean oppose l’absolu de l’attachement à Dieu :

Repens-toi ! sinon, je viendrai à toi promptement, et je leur ferai la guerre avec le glaive de ma bouche [Ap 2, 16].

Que les Pergamites fassent donc pénitence s’ils ne veulent pas être châtiés avec ces misérables Nicolaïtes. Contre eux, Jésus combattra avec « le glaive de sa bouche », emblème de sa parole qui sépare catégoriquement la vérité de l’erreur, et symbole de son autorité absolue en vertu de laquelle il condamne les méchants à la mort éternelle.

Le vainqueur, déclare Jésus, recevra « la manne cachée » et « une pierre blanche » sur laquelle sera gravé un nom mystérieux et nouveau.

La manne cachée désigne, aux dires de commentateurs autorisés, l’eucharistie, gage de la vie éternelle, que l’Esprit-Saint oppose aux idolothytes. Quant à la pierre gravée, ce peut être le billet d’entrée au ciel de l’âme renouvelée, qui a reçu un nom nouveau, c’est-à-dire une nouvelle personnalité, un être nouveau, en qui la chair ne combattra plus l’esprit. Ce nom est mystérieux, nul ne le connaît sinon les élus eux-mêmes, parce que, comme le dit saint Paul, « tout ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment, l’œil ne l’a pas vu, l’oreille ne l’a pas entendu, ce n’est jamais monté au cœur de l’homme » (1 Co 2, 9).

Mais la manne cachée et la pierre blanche désignent aussi et surtout le Christ lui-même, voilé sous les espèces sacramentelles et figuré par la manne et par la pierre (« La pierre était le Christ » – 1 Co 10, 4), car c’est lui qui est la récompense première et essentielle des élus du ciel.

 

A l’Église de Thyatire (2, 18-29)

Thyatire, la moins importante des sept cités, était située à 65 km environ au sud-est de Pergame. Colonie militaire fondée au temps des Séleucides, elle possédait de florissantes associations de métier – teinturiers, tisserands, et surtout fondeurs et artisans du bronze. Peut-être le titre donné au Christ dans cette lettre a-t-il donc été choisi à dessein :

Voici ce que dit le Fils de Dieu, celui qui a les yeux comme une flamme de feu, et dont les pieds sont semblables à l’airain [20] [Ap 2, 18].

La liste des bonnes œuvres accomplies par l’évêque de Thyatire est la plus détaillée de toutes :

Je connais tes œuvres, ton amour, ta foi, ta bienfaisance, ta patience, et tes dernières œuvres plus nombreuses que les premières [Ap 2, 19].

La bienfaisance (diakonia) désigne soit le ministère pastoral dans son ensemble ou, plus spécialement, le service des pauvres et des malades, très honoré dans l’Église primitive. Mais le compliment le plus notable est le dernier : le zèle de l’évêque de Thyatire est en constant progrès.

Cela n’empêche pourtant pas de sévères griefs :

Mais j’ai contre toi quelques griefs : c’est que tu laisses la femme Jézabel, se disant prophétesse, enseigner et séduire mes serviteurs, pour qu’ils se livrent à l’impudicité et mangent des viandes immolées aux idoles [Ap 2, 20].

A l’évidence, le reproche vise à nouveau l’action néfaste des Nicolaïtes. L’évêque de Thyatire, tout vertueux qu’il est, néglige ses devoirs de pasteur. Il laisse faire cette « prophétesse » qui séduit les fidèles et les entraîne par sa propagande au lieu de se dresser contre elle pour l’empêcher de nuire.

La plupart des commentateurs attribuent ici au nom de Jézabel une valeur symbolique : il évoque le souvenir de l’épouse du roi Achab, l’une des plus grandes criminelles de l’histoire de l’humanité, qui introduisit le culte de Baal parmi les juifs, fit tuer Naboth pour lui voler son bien et engagea contre le prophète Élie une lutte acharnée [21]. Elle est la figure de l’hérésie qui détourne le peuple fidèle de la vérité et de la mollesse sensuelle qui s’introduit chez les chrétiens par suite du manque de vigilance et de fermeté des pasteurs.

Il y a là un enseignement précieux sur ce que Dieu attend des chefs qu’il place à la tête des autres hommes : ils ne sont pas sans reproche si, par tendance libérale, ils ne combattent pas suffisamment l’erreur.

*

Je lui ai donné du temps pour faire pénitence, et elle ne veut pas se repentir de son impudicité. Voici que je vais la jeter sur un lit, et plonger dans une grande tristesse ses compagnons d’adultère, s’ils ne se repentent des œuvres qu’elle leur a enseignées. Je frapperai de mort ses enfants, et toutes les Églises connaîtront que je suis celui qui sonde les reins et les cœurs ; et je rendrai à chacun de vous selon vos œuvres [Ap 2, 21-23].

Le châtiment suit et il sera exemplaire : un lit de douleur remplacera le lit d’impureté de Jézabel, et les disciples de la prophétesse adultère, qui se croyaient sans doute immunisés contre les dangers du paganisme avec lequel ils composaient, recevront le salaire de leur égarement.

Quant aux fidèles qui sont restés attachés à la foi – « ceux qui ont refusé de ployer le genou devant Baal », selon l’énergique expression de 2 S 20, 18 – ils n’ont rien à craindre. Les hérétiques prétendaient posséder une science profonde (ésotérique), inaccessible au commun des mortels : Jésus les stigmatise en disant ironiquement que ces profondeurs alléguées ne sont que les « profondeurs de Satan » ! Dieu, lui, n’impose à ses fidèles aucune de ces observances insupportables des judaïsants et des gnostiques, il ne demande que la fidélité persévérante aux préceptes de l’Évangile :

Mais à vous, aux autres fidèles de Thyatire, qui ne reçoivent pas cette doctrine, qui n’ont pas connu les profondeurs de Satan (comme ils les appellent), je vous dis : Je ne vous imposerai pas d’autre fardeau ; seulement, tenez ferme ce que vous avez, jusqu’à ce que je vienne [Ap 2, 24-25].

Aux vainqueurs, Dieu donnera le pouvoir sur les nations, c’est-à-dire qu’il les associera à sa puissance royale pour qu’ils règnent avec lui dans les cieux et il les rendra participants de sa fonction de juge. Il leur donnera l’étoile du matin [22], nom qui désigne Jésus lui-même ressuscitant à l’aurore de Pâques et inaugurant l’éternité bienheureuse où les élus brilleront avec lui comme des étoiles radieuses.

 

A l’Église de Sardes (3, 1-6)

Sardes, placée à une cinquantaine de kilomètres au sud de Thyatire, ancienne capitale de la Lydie, avait atteint son apogée sous le règne de Crésus (6e siècle avant J.-C.). Elle était bâtie sur un promontoire difficilement accessible. Une rivière, le Pactole (célèbre pour ses pépites d’or) l’isolait. Aussi, paraissait-elle inexpugnable. Et pourtant, par manque de vigilance, elle fut surprise deux fois au cours de son histoire : d’abord par Cyrus, dans sa guerre contre Crésus, puis par Antiochus le Grand, trois siècles plus tard. L’ennemi avait escaladé comme un voleur, de nuit, son rempart de rochers escarpés.

De même, l’Église de Sardes, malgré ses apparences de vie, s’expose à être surprise, mais cette fois par le Christ juge :

Voici ce que dit celui qui a les sept Esprits de Dieu et les sept étoiles. Je connais tes œuvres : tu as la réputation d’être vivant, mais tu es mort. Sois vigilant, et affermis le reste qui allait mourir ; car je n’ai pas trouvé tes œuvres parfaites devant mon Dieu. Souviens-toi donc de l’enseignement que tu as reçu et entendu ; garde-le et repens-toi. Si donc tu ne veilles pas, je viendrai à toi comme un voleur, sans que tu aies su à quelle heure je viendrai à toi [Ap 3, 1-3].

Le ton de cette lettre prend tout de suite l’allure d’une réprimande sévère, sans ménagements préalables. C’est que « les vues de Dieu ne sont pas comme les vues de l’homme, car l’homme regarde à l’apparence, mais Dieu voit le fond du cœur » (1 S 16, 7).

« Tu as un nom, à savoir que tu es vivant » dit littéralement le texte : ce n’est toutefois qu’un nom, une réputation, une apparence qui laisse croire que tu vis, mais, en réalité, « tu es mort », tu es privé de la grâce. Le Christ reprend ici, dans l’évêque de Sardes, le vice d’hypocrisie et de mensonge.

Pourtant ce mort peut ressusciter et c’est pourquoi Notre-Seigneur lui parle comme à un vivant : « Deviens vigilant », c’est-à-dire : sors de ta léthargie mortelle et « souviens-toi » des enseignements et des exemples que tu as jadis reçus. Si tu ne veilles pas, je viendrai à toi comme un voleur pour demander des comptes et tu n’auras pas le temps de te mettre en règle :

Veillez donc, car vous ne savez pas quand le maître de la maison va venir, le soir, à minuit, au chant du coq ou le matin, de peur que, venant à l’improviste, il ne vous trouve endormis [Mc 13, 35-36].

Sardes compte néanmoins en son sein quelques fidèles méritants qui n’ont pas souillé leur âme. Au jour de la victoire, ces derniers recevront le vêtement blanc, symbole de pureté et de triomphe, et leur nom restera inscrit dans le livre de vie. Bien mieux, ainsi qu’il l’avait promis [23], le Christ lui-même leur rendra témoignage devant toute la cour céleste :

Pourtant tu as à Sardes quelques personnes qui n’ont pas souillé leurs vêtements ; ceux-là marcheront avec moi en vêtements blancs [24], parce qu’ils en sont dignes. Celui qui vaincra sera ainsi revêtu de vêtements blancs ; je n’effacerai point son nom du livre de la vie, et je confesserai son nom devant mon Père et devant ses anges [Ap 3, 4-5].

 

A l’Église de Philadelphie (3, 7-13)

A quelques 45 kilomètres à l’est de Sardes, Philadelphie avait été fondée deux siècles auparavant par Attale II comme un centre de civilisation ouvert sur la barbare Phrygie. A lire notre lettre, il semble que cette mission de cité missionnaire était passée à l’Église de Philadelphie pour laquelle le Christ n’a que des louanges.

Les titres que le Christ se donne en tête de cette lettre préludent à son contenu très élogieux :

Voici ce que dit le Saint, le Véritable, celui qui a la clef de David, celui qui ouvre et personne ne ferme, qui ferme et personne n’ouvre [Ap 3, 7]. 

Le Christ est en effet le seul saint, le Saint par excellence et le Véridique : tout ce qu’il dit se réalisera infailliblement (cf. Ap 6, 10). Il a la clef de David [25], qui ouvre les cœurs à la grâce et les intelligences à la seule vérité qui sauve. Car il n’y a pas d’autre nom sous le ciel que le sien par lequel nous puissions être sauvés (voir Ac 4, 12).

Malgré les faibles moyens humains (modicam virtutem) dont dispose la petite Église de Philadelphie, ses succès apostoliques sont magnifiques : cité pionnière, elle est comme « une porte ouverte [26] ». Humble, riche uniquement de Dieu, elle ne s’appuie que sur lui et sur la puissance de l’Évangile et c’est pourquoi elle obtient des résultats merveilleux. Dieu lui donnera même de ramener quelques juifs qui viendront à elle malgré leur hostilité et finiront par reconnaître le Messie [27]. De telles conversions ne peuvent être que l’œuvre de Dieu :

Je connais tes œuvres : Voici que j’ai mis devant toi une porte ouverte, que personne ne peut fermer, parce que tu as peu de puissance, que tu as gardé ma parole et que tu n’as point renié mon nom. Voici que je te donne quelques-uns de la synagogue de Satan, qui se disent juifs, et ne le sont point, mais ils mentent ; voici, je les ferai venir se prosterner à tes pieds, et ils connaîtront que je t’ai aimé [Ap 3, 8-9].

Aussi, à l’heure de l’épreuve, l’évêque de Philadelphie et ses ouailles seront l’objet d’une protection spéciale du Sauveur :

Parce que tu as gardé ma consigne de patience, moi aussi je te garderai à l’heure de l’épreuve qui va venir sur le monde entier, pour éprouver les habitants de la terre [28]. Voici que je viens bientôt : tiens ferme ce que tu as, afin que personne ne ravisse ta couronne [Ap 3, 10-11].

La récompense promise au vainqueur s’harmonise avec la patience et la fermeté dont Philadelphie a su faire preuve. Fixé définitivement dans le bien comme une colonne stable, le vainqueur ne sortira plus de la voie droite et deviendra citoyen du ciel, habitant de la Jérusalem céleste, marqué du caractère des élus, participant de la nature divine (2 P 1, 4) :

Celui qui vaincra, j’en ferai une colonne dans le temple de mon Dieu, et il n’en sortira plus ; et j’écrirai sur lui le nom de mon Dieu, et le nom de la ville de mon Dieu, de la nouvelle Jérusalem, qui descend du ciel d’auprès de mon Dieu, et mon nom nouveau [Ap 3, 12].

 

A l’Église de Laodicée (3, 14-22)

Laodicée, comme Philadelphie, avait été fondée à l’époque héllénistique, pour être une citadelle avancée aux confins de la Phrygie. Située sur la voie qui conduisait d’Éphèse vers l’Asie centrale, elle était une ville de négoce et de banques (Cicéron y plaça même une partie de son avoir). On y fabriquait des vêtements de laine noire lustrée et ses médecins utilisaient un célèbre collyre (la « poudre phrygienne ») pour guérir les maladies d’yeux. La lettre à l’Église de Laodicée contient, plus que les autres, des allusions à cette situation locale.

Voisine de Colosses, Laodicée avait été évangélisée par un disciple de saint Paul, Épaphras (voir Col 4, 12 et 16). Mais l’époque de sa ferveur était manifestement déjà passée : Laodicée se traînait dans une médiocrité contente d’elle-même, et la lettre à son évêque est, avec celle adressée à Sardes, la plus sévère du septénaire.

*

S’adressant à une Église particulièrement infidèle, Jésus s’intitule ici par contraste : « l’Amen », c’est-à-dire la vérité absolue et immuable, « le Témoin fidèle » et « le principe de la création », celui, par conséquent, par qui doit s’opèrer notre rénovation (voir Col 1, 15-17).

Je connais tes œuvres : tu n’es ni froid ni chaud. Plût à Dieu que tu fusses froid ou chaud ! Aussi, parce que tu es tiède et que tu n’es ni froid ni chaud, je vais te vomir de ma bouche. Tu dis : Je suis riche, j’ai acquis de grands biens, je n’ai besoin de rien ; et tu ne sais pas que tu es un malheureux, un misérable, pauvre, aveugle et nu [Ap 3, 15-17].

Cette épître est fréquemment citée pour montrer en quel triste état la tiédeur plonge les âmes ; elle prouve aussi le danger des richesses et de la bonne opinion que l’on a de soi-même. Son bien-être matériel et son contentement ne sert à l’Église de Laodicée qu’à se faire illusion sur sa pauvreté spirituelle : elle se croit riche, alors qu’elle n’est que misérable ; elle s’imagine y voir clair, alors qu’elle est aveugle ; elle s’estime parée de mérites, alors qu’elle est nue.

Jésus a néanmoins pitié de cette misère, il ne demande qu’à tirer les âmes tièdes de leur état. Toute la lettre est animée de la plus grande tendresse.

Pour être vraiment riche, l’âme tiède devra donc « acheter » – c’est-à-dire obtenir par la prière et le sacrifice – de l’or affiné au feu. Ce métal précieux symbolise la charité purifiée par l’épreuve et la souffrance. Pour être habillée, elle devra se revêtir de vêtements blancs, c’est-à-dire adopter une vie pure. Pour sortir de son aveuglement et recouvrer la vue, elle devra s’appliquer le collyre de l’humilité, de la componction et du repentir. Tous ces traits contiennent des allusions nettement accusées à la situation locale de Laodicée.

Je te conseille de m’acheter de l’or éprouvé par le feu, afin que tu deviennes riche ; des vêtements blancs pour te vêtir et ne pas laisser paraître la honte de ta nudité ; et un collyre pour oindre tes yeux, afin que tu voies. Moi, je reprends et je châtie tous ceux que j’aime ; aie donc du zèle et repens-toi [Ap 3, 18-19]. 

*

« Voici que je me tiens à la porte et je frappe : si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui, je souperai avec lui et lui avec moi » (Ap 3, 20). Si l’effort à faire pour sortir de l’état de médiocrité paraît au-dessus de nos forces, la grâce de Dieu est là pour nous aider. Et à celui qui sortira généreusement de sa tiédeur, Dieu promet la plus douce et la plus affectueuse des intimités avec lui, dès ici-bas, tout en sachant que cette intimité est appelée à prendre une autre forme, glorieuse et définitive cette fois :

Celui qui vaincra, je le ferai asseoir avec moi sur mon trône comme moi aussi j’ai vaincu et me suis assis avec mon Père sur son trône. Que celui qui a des oreilles entende ce que l’Esprit dit aux Églises ! [Ap 3, 21-22].

« Que celui qui a goûté cette douce et mutuelle communication dans le secret de son cœur fasse le commentaire de cette parole ! » conclut Bossuet [29].

 


[1]  — Les « anges » des Églises ne sont pas de simples personnifications des Églises, symbolisées par les « chandeliers ». Il ne s’agit pas non plus des anges protecteurs de ces Églises, mais de leurs évêques ou « épiscopes », qui « veillent » (tel est en effet le sens du mot) sur le troupeau qui leur est confié (voir Ac 20, 28 et les lettres de saint Ignace d’Antioche, écrites peu de temps après l’Apocalypse, et qui témoignent du fait que chaque communauté d’Asie avait à sa tête un « épiscope » assisté d’un groupe de « presbytres » et de diacres). On notera que le Christ s’adresse aux évêques et non pas au « peuple de Dieu ». Ce n’est pas l’esprit de Vatican II qui a inspiré l’Apocalypse…

[2]  — Voir Epist. 49 et Exposit. epist. ad Gal. 13 de saint Augustin et les Moral. in Job, Præf., c. 8, de saint Grégoire.

[3]  — Rupert de Deutz répartit ainsi les sept dons : c’est l’esprit de crainte qui parle dans la lettre à l’Église d’Éphèse, l’esprit de piété dans celle de Smyrne, l’esprit de science dans celle de Pergame, l’esprit de force dans celle de Thyatire, l’esprit de conseil dans celle de Sardes, l’esprit d’intelligence dans celle de Philadelphie, l’esprit de sagesse dans celle de Laodicée. Pour plus de détails, voir le commentaire de Dom de Monléon, Le sens mystique de l’Apocalypse, NEL, 1984, p. 35 à 72.

[4]  — Saint Paul vint à Éphèse la première fois vers la fin de son deuxième voyage missionnaire et se contenta alors d’annoncer l’Évangile aux seuls juifs (qui étaient très nombreux à Éphèse). Il y revint lors de son troisième voyage et y séjourna trois années entières. Il y fit des conquêtes nombreuses, mais dut partir brusquement à cause de la violente émeute suscitée contre lui par l’orfèvre Démétrius (Ac 19, 23 et sq.). Il ne revit Éphèse que longtemps après, entre sa première et sa seconde captivité à Rome (1 Tm 1, 3).

[5]  — Dans sa lettre aux Éphésiens écrite une dizaine d’année après l’Apocalypse, saint Ignace nomme Onésime : « Vous avez appris en effet que je venais de Syrie enchaîné pour le Nom et l’espérance qui nous sont communs, espérant avoir le bonheur, grâce à vos prières, de combattre contre les bêtes à Rome, pour pouvoir, si j’ai ce bonheur, être un véritable disciple ; et vous vous êtes empressés de venir me voir. C’est donc bien toute votre communauté que j’ai reçue au nom de Dieu, en Onésime, homme d’une indicible charité, votre évêque selon la chair. Je souhaite que vous l’aimiez en Jésus-Christ, et que tous vous lui soyez semblables. Béni soit celui qui vous a fait la grâce, à vous qui en étiez dignes, d’avoir un tel évêque. » (I, 2-3).

[6]  — Le sens mystique de l’Apocalypse, p. 37.

[7]  — L’expression se trouve dans sa série d’articles sur L’Église (regroupés en un volume, Étampes, Clovis).

[8]  — Voir 2 Co 11, 13-15, au sujet de ces « archiapôtres » qui prêchent « un autre Jésus » ou « un autre Évangile » que celui que saint Paul a prêché : « Ces gens-là sont de faux apôtres, des ouvriers trompeurs, qui se déguisent en apôtres du Christ. Et rien d’étonnant : Satan lui-même se déguise bien en ange de lumière. Rien donc de surprenant si ses ministres aussi se déguisent en ministres de justice. Mais leur fin sera conforme à leurs œuvres. »

[9]  — On remarquera que le Christ dit qu’il déteste les œuvres des Nicolaïtes et non les Nicolaïtes eux-mêmes. C’est ce que dira après lui saint Augustin dans sa règle (chap. 4) : Il faut reprendre le prochain « en ayant l’amour des personnes et la haine des vices – cum dilectione hominum et odio vitiorum. »

[10] — Voir Adv. Hæreses (saint Irénée) I, 6 et III, 11 et De Pudicitia (Tertullien) XIX, 6.

[11] — Voir Jr 2, 2 : « Va crier ceci aux oreilles de Jérusalem. Ainsi parle Yahvé : Je me rappelle l’affection de ta jeunesse, l’amour de tes fiançailles, alors que tu marchais derrière moi au désert, dans une terre qui n’est pas ensemencée. » Ou encore Os 2, 16-17 : « C’est pourquoi je vais la séduire, je la conduirai au désert et je parlerai à son cœur. […] Là, elle répondra comme aux jours de sa jeunesse, comme au jour où elle montait du pays d’Égypte. »

[12] — Le texte complet se trouve dans Le Sel de la terre 39, p. 209-210.

[13] — Saint Polycarpe mourut martyr vers 160. Le récit de son martyre nous apporte l’une des plus anciennes attestations sur le culte des martyrs. On ne peut cependant affirmer qu’il était déjà l’évêque de Smyrne quand fut rédigée l’Apocalypse.

[14] — Voir Jn 8, 44 : « Vous avez pour père le Diable », dit Jésus aux juifs incrédules.

[15] — Voir Le Martyre de Polycarpe, XII, 2 et XIII, 1. De même,Tertullien, à la fin du 2e s., parle des « synagogas judeorum fontes persecutionum. » (Le Scorpiaque, X).

[16] — Simon Métaphraste, au 10e s., fait de lui un évêque de Pergame et place son martyre sous Dioclétien, qui l’avait fait brûler dans un taureau d’airain.

[17] — Pauca : non pas des choses insignifiantes, mais relativement peu nombreuses.

[18] — Le livre des Nombres, après avoir raconté l’histoire de Balaam (Nb 22-24), rapporte que le peuple d’Israël se livra à la débauche avec les filles de Moab qui l’incitèrent à rendre un culte adultère à leur faux dieu, Baalphéor ou Beelphégor (Nb 25, 1-3). Le texte précise plus loin (en 31, 16) que c’est en effet Balaam qui conseilla au roi de Moab de tendre ce piège aux Israélites, en les attirant par ces femmes païennes de mauvaise vie à participer au culte licencieux de Beelphégor.

[19] — Saint Paul, dans la 1ère épître aux Corinthiens, dit bien que, de soi, manger des viandes qui ont été immolées aux idoles est indifférent, mais il met en garde les fidèles contre le scandale occasionné (« Prenez garde que cette liberté dont vous usez ne devienne pour les faibles occasion de chute », 8, 9) ; donc, « si quelqu’un vous dit : ceci a été offert en sacrifice, n’en mangez pas ! » (10, 28). Par ailleurs, il condamne catégoriquement la participation aux repas sacrés des idolâtres (« Ce qu’on sacrifie, c’est à des démons qu’on le sacrifie et à ce qui n’est pas Dieu. Je ne veux pas que vous entriez en communion avec les démons…, vous ne pouvez partager la table du Seigneur et la table des démons », 10, 20-21).

[20] — Le sens du symbole a été expliqué dans l’exposition de la vision inaugurale : le Christ pénètre les secrets les plus profonds par l’acuité de son regard, et il est à la fois stable, immuable, inébranlable dans ses desseins et prêt à toutes les démarches et fatigues pour sauver les âmes, ce que signifie ses pieds d’airain.

[21] — Voir 1 R18, 4 ; 19, 2 ; 21, 5 et sq.

[22] — Voir 2 P 1, 19 ; Ap 22, 16.

[23] — Mt 10, 32 : « Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, moi aussi je me déclarerai pour lui devant mon Père qui est dans les cieux. »

[24] — Les vêtements blancs représentent à la fois l’innocence baptismale conservée ici-bas et la gloire promise aux élus.

[25] — Voir Is 22, 22.

[26] — La métaphore, qu’on trouve chez saint Paul (1 Co 16, 9 ; 2 Co 2, 12 ; Col 4, 3) et dans les Actes des apôtres (Ac 14, 27 : « A leur arrivée, ils réunirent l’Église et se mirent à rapporter tout ce que Dieu avait fait avec eux, et comment il avait ouvert aux païens la porte de la foi. ») semble désigner un ministère plein de succès.

[27] — La lettre de saint Ignace à l’Église de Philadelphie, écrite peu d’années après, confirme le tableau général donné par l’Apocalypse. Aux sujet des judaïsants de la cité et de leur prosélytisme, saint Ignace écrit : « Si quelqu’un vous interprète l’Écriture selon le judaïsme, ne l’écoutez pas. Car il est meilleur d’entendre le christianisme de la part d’un homme circoncis, que le judaïsme de la part d’un incirconcis. Mais si l’un et l’autre ne vous parlent pas de Jésus-Christ, ils sont pour moi des stèles et des tombeaux de morts, sur lesquels ne sont écrits que des noms d’hommes » (VI, 1).

[28] — Il est possible que cette épreuve soit une allusion aux persécutions de Trajan qui englobèrent tout l’empire romain.

[29] — Œuvres complètes de Bossuet, vol. 2, Liège, les libraires associés, 1766, « Explication de l’Apocalypse », p. 190.

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 90

p. 92-109

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