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La famille selon Dieu

d’après le père Emmanuel (1826-1903)

 

 

 

par Dominicus

 

 

 

Cette étude s’inspire des enseignements du père Emmanuel, abbé de Notre-Dame de la Sainte-Espérance et curé de Mesnil-Saint-Loup [1] (de Noël 1849 à mars 1903). D’abord prêchée à l’occasion du carême de l’année 2005, elle a été mise par écrit et publiée une première fois par les éditions du Sel dans une brochure consacrée au père Emmanuel (Le père Emmanuel et la Sainte-Espérance). Le texte en a été revu et complété.

Le Sel de la terre.

 

 

Une chrétienté, une paroisse chrétienne, repose sur les familles chrétiennes. Et, dans l’œuvre de restauration du christianisme, la restauration de familles chrétiennes est une priorité. Le père Emmanuel, le saint curé de Mesnil-Saint-Loup, ne pouvait donc pas se désintéresser d’un aspect aussi important.

Car la famille est la cellule de base de la société. La mission des familles est donc grande ; l’avenir est entre les mains des parents, car, sauf grâces extraordinaires, c’est de l’éducation reçue dans la famille que dépendent les comportements futurs. C’est dans la famille que les intelligences s’ouvrent à la vérité ; c’est dans la famille que les âmes se forgent et apprennent à pratiquer la vertu ; c’est là qu’on apprend à prier et à pratiquer le sacrifice ; c’est là que s’éveillent les vocations religieuses et sacerdotales et que se façonnent les futurs parents chrétiens ; c’est là que se préparent les saints et les chefs dont la société chrétienne a tant besoin.

De surcroît, la famille chrétienne est aujourd’hui l’enjeu d’un combat capital. La Révolution lui fait une guerre à mort et fabrique sans cesse des lois nouvelles pour la disloquer un peu plus. Dans la guerre qui sévit contre l’Église, la famille est donc en première ligne et l’on peut dire sans exagération que le grand malheur de notre société (outre la crise dans l’Église, mais non sans rapport avec elle) est la dissolution des familles.

Hélas, face à cet état de choses, les catholiques sont souvent dans l’ignorance de ce qu’est vraiment la famille chrétienne et trop de familles suivent l’esprit du monde, et dans leurs mœurs et dans l’éducation des enfants. Elles se laissent contaminer par le naturalisme ambiant et par la fausse idée de la liberté issue de Jean-Jacques Rousseau. Ce pseudo philosophe prétendait que l’homme était naturellement bon et que c’était la société qui le gâtait. La conséquence de cette doctrine est qu’il faut réformer la société plutôt que se réformer soi-même. La vertu consiste alors à réclamer des révolutions et des réformes et non plus à vaincre ses vices et corriger ses travers.

Or Notre-Seigneur nous a donné un exemple totalement inverse. Il a voulu passer trente des trente-trois années de sa vie sur terre à vivre en famille, à honorer et à sanctifier l’institution familiale, à pratiquer les vertus cachées qui en sont l’apanage. Il n’a pas fait de révolution pour restaurer la famille.

Retenons la leçon. L’œuvre de la famille ne se fait pas à coup de révolutions, mais par un lent et profond mûrissement, surtout caché, qui demande des parents beaucoup de vertu et d’humilité. C’est le mystère du Verbum silens, du Verbe de Dieu silencieux. Le Verbe de Dieu, le Créateur tout-puissant a voulu pendant trente années demeurer dans une sorte d’inaction extérieure et cacher la lumière qu’il était venu apporter au monde, la réservant à la Vierge Marie et à saint Joseph. Et cela, pour nous apprendre à aimer la vie cachée, à rechercher la vie intérieure, à prier avant d’agir ; bref, pour nous inculquer le primat de la contemplation sur l’action et nous montrer que la première réforme à accomplir, c’est la réforme intérieure, la réforme des mœurs et des âmes.

C’est là le grand principe qui gouverne la vie de famille. Dans ce domaine plus que dans n’importe quel autre, ce qui compte, c’est d’être des âmes de vérité et d’humilité, de fuir la vanité et le désir de paraître, de cultiver les vertus de Bethléem et de Nazareth.

 

 

Le plan de Dieu sur la famille *

 

Pour comprendre ce que Dieu attend des familles chrétiennes et savoir les dangers auxquels elles sont confrontées, il faut connaître le plan de Dieu sur la famille et son histoire.

Car la famille a une histoire qui est tout à fait parallèle à celle de l’homme individuel.

L’homme a été créé par Dieu ; il est tombé dans le péché ; il a été sauvé par Jésus-Christ et, par le sacrement de baptême, il est devenu chrétien.

Eh bien ! il en va de même pour la famille. Elle a été voulue et créée par Dieu. Elle aussi est tombée, suite au péché de nos premiers parents : elle s’est soustraite à la loi que Dieu lui avait donnée. Dieu l’a-t-il abandonnée ? Non. Notre-Seigneur, en s’incarnant, l’a restaurée et l’a sanctifiée et, par le sacrement de mariage, il l’a rendue chrétienne.

Voilà l’histoire de la famille.

 

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La famille a donc été instituée par Dieu dès l’origine et, comme l’homme lui-même, Dieu l’a créée à son image divine. C’est saint Grégoire de Nazianze qui le dit. La première famille, explique ce Père de l’Église, est un reflet de la Sainte Trinité, car Adam y était l’image du Père, Ève l’image du Fils, et Seth, leur fils, l’image du Saint-Esprit.

Dans la famille, en effet, le père est la source, car Adam n’a pas eu d’autre principe que Dieu, de même que dans la Sainte Trinité, le Père est le principe des deux autres personnes. L’épouse reconnaît l’époux pour son principe, car Ève fut tirée d’Adam, de même qu’en Dieu, le Fils naît du Père et que, tout en étant son égal, il a le Père pour principe. Enfin l’enfant ou les enfants procèdent du père et de la mère, car Seth est né d’Adam et d’Ève, de même qu’en Dieu, le Saint-Esprit procède du Père et du Fils.

Bien sûr, ce n’est qu’une analogie, mais elle nous montre comment Dieu fit la famille à l’image de son unité et de sa Trinité.

 

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Puisque la famille est d’origine divine, elle est indestructible et immortelle. Avec cela, venant de Dieu, c’est de lui aussi qu’elle reçoit sa loi. Sa loi, c’est l’unité, image de l’unité de Dieu ; c’est la fécondité, image de la fécondité de Dieu ; c’est la charité, image de la charité de Dieu.

— La loi de l’unité demande qu’il n’y ait qu’un seul époux pour une seule épouse : « L’homme quittera son père et sa mère pour s’attacher à sa femme et ils ne formeront plus qu’une seule chair. »

— La loi de la fécondité veut que le mariage soit d’abord en vue des enfants. C’est sa première fin : « Croissez et multipliez-vous. » Le premier devoir de l’état conjugal est donc la procréation et l’éducation des enfants.

— La loi de la charité réclame l’union mutuelle des époux et celle des parents avec les enfants. Elle fait que l’autorité de l’époux est douce et aimante comme celle de Dieu lui-même, que l’épouse y répond par une soumission et une affection sans réserve, parce qu’elle se sait aimée, et que les enfants demeurent heureux sous l’autorité des parents, parce que nulle part ailleurs ils ne seraient si bien aimés.

Ainsi réglée, la famille devait vivre, marcher et se développer sous l’œil de Dieu, selon l’ordre de sa Providence et conformément à la parole de saint Paul : « Soyez les imitateurs de Dieu, comme ses enfants bien-aimés, et marchez dans l’amour » (Ep 5, 1). C’est par ce chemin plein de douceur que l’humanité devait apprendre à aller vers Dieu, son auteur et sa fin, pour puiser en lui sa félicité complète et partager son éternelle béatitude.

 

La famille ruinée

 

Mais la première famille tomba.

Nos premiers parents commirent le péché et leur chute devint notre chute. Certes, la famille ne disparut pas, mais le désordre du péché y entra. La famille, que Dieu avait créée pour être heureuse, perdit le bonheur. Surtout, elle ne tarda pas à se soustraire à la triple loi d’unité, de fécondité et de charité que Dieu lui avait donnée.

 

1. — La famille perdit son unité. La Bible raconte que, peu de temps après la première chute, le patriarche Lamech prit deux femmes, et ce fut l’origine de cette plaie de la polygamie qui afflige toujours une grande partie de l’humanité.

L’adultère et le divorce, ces maux destructeurs de la famille, apparurent bientôt eux aussi. Au mépris de la loi d’unité dans la famille, l’homme se mit à renvoyer sa femme à son gré et à en prendre une autre, qui pouvait elle-même avoir été répudiée par son mari. Avec le temps, on vit aussi l’inverse : la femme quittait son mari pour se mettre avec un autre. Aujourd’hui, ce mal s’est tellement généralisé qu’il est devenu en quelque sorte banal : quantité de mariages ne semblent être conclus que pour se défaire quelques mois ou quelques années après et laisser la place à des unions libres plus ou moins éphémères.

Que deviennent alors les enfants ? Ils sont les principales victimes de cette situation. Selon qu’ils demeurent avec le père ou la mère, ils voient à côté de lui ou à côté d’elle une soi-disant épouse qui n’est point leur mère, un prétendu époux qui n’est point leur père. Alors, à qui donner le nom de père, à qui donner le nom de mère si doux et si nécessaire à l’enfant, surtout quand il souffre ? L’enfant ne sait plus à qui dire « maman » ! Il en reste marqué pour la vie…

Ces grands maux firent donc perdre à la famille son unité : et c’est pourquoi l’humanité ne tarda pas à perdre aussi la connaissance de l’unité de Dieu : la sottise humaine se mit à inventer des dieux sans nombre. Et, avec l’écoulement du temps, par un surcroît d’aveuglement, elle se félicite aujourd’hui de n’avoir plus de Dieu du tout et de vivre dans une totale indifférence religieuse.

 

2. — Ayant perdu son unité à laquelle Dieu avait attaché sa bénédiction, la famille perdit sa fécondité. La fécondité de la famille ne consiste pas dans le fait de mettre matériellement au monde des enfants, mais dans la naissance et l’éducation d’enfants légitimes, nés de l’amour mutuel des époux et dans le respect des règles de la moralité conjugale qui sont le garant de cet amour.

La fécondité de la famille fut donc ruinée avec la multiplication des naissances illégitimes et avec l’apparition des tricheries de plus en plus sophistiquées, des habiles manigances de la perversité humaine pour enrayer la fécondité conjugale et la conception des enfants – depuis l’histoire d’Onan racontée dans la Bible, la dépravation humaine a fait à cet égard d’énormes progrès !

Comme abominations qui portent atteinte à la fécondité de la famille, il faut encore citer l’infanticide, si largement pratiqué dans l’antiquité, et, bien sûr, l’avortement qu’on célèbre aujourd’hui comme un droit et une glorieuse conquête de la liberté de la femme. Sans parler de tout ce que la pseudo-science actuelle a pu inventer pour dévoyer le mystère de l’amour humain afin d’obtenir des fécondations artificielles, séparées de l’union naturelle des parents.

En définitive, le plaisir et l’égoïsme sont devenus la loi du mariage ou de ce qui en tient lieu actuellement, et le mariage, dans bien des cas, est tombé au rang de la prostitution.

Les chrétiens bien formés savent cela et le réprouvent. Mais il nous faut comprendre que c’est la suite logique, fatale, des désordres et des compromis qu’au départ le péché a introduit dans le mariage pour détourner la loi de fécondité. Voilà pourquoi il est si important que les époux chrétiens ne s’autorisent aucun de ces compromis, n’entrent jamais dans cet engrenage infernal et ne concèdent rien à l’ennemi du genre humain dans ce domaine.

 

3. — Enfin, par une conséquence nécessaire, la famille perdit aussi la charité. Car, dans un pareil état de choses, il n’y a plus de place pour les affections vraies, pures et surtout durables.

Le mari ne prit plus une femme pour l’aimer mais pour la dominer : la femme cessa d’être la compagne respectée de l’homme et devint l’instrument de son plaisir et l’esclave de ses caprices, quand elle ne se faisait pas elle-même sa tentatrice et la complice de son péché.

N’étant pas aimée, la femme se crut dispensée d’aimer à son tour ; elle écouta elle aussi son égoïsme et rechercha des compensations dans une vie de plus en plus indépendante et immodeste – c’est ce qu’on nomme aujourd’hui les « droits » de la femme, l’égalité ou la parité des sexes, et toutes ces choses revendiquées par le féminisme, comme si le bonheur de la femme était de devenir un homme comme les autres !

Par suite, les enfants cessèrent d’honorer et d’aimer leurs parents et les traitèrent avec indifférence. Cependant, notait le père Emmanuel, il reste ordinairement en ces cas une certaine affection pour ainsi dire animale, un lien réciproque, tant que l’enfant a besoin des soins de sa mère ou du soutien matériel de ses parents. Mais, quand l’enfant grandit et devient la victime de ses passions, il ne sait plus aimer et ce dernier lien se brise : c’est le spectacle que nous donne, ici encore, le monde actuel. C’est pourquoi saint Paul assigne comme caractère aux païens qu’ils sont « désobéissants à leurs parents, gens sans affection » (Rm 1, 30-31).

 

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La famille, parce qu’elle est d’institution divine, impose à ses membres de grands devoirs, auxquels Dieu a attaché des jouissances pures, vraies, morales ; car Dieu a voulu que tout acte bon, vertueux, ait en lui-même son plaisir, afin que par là l’homme soit plus volontiers attiré à l’accomplisse­ment de son devoir.

Mais, dans l’ordre de Dieu, le plaisir n’est que le résultat du devoir accompli ; ce qu’il faut vouloir, c’est l’accomplissement du devoir. Vouloir le plaisir sans le devoir ou à l’encontre du devoir, c’est un désordre et un péché.

Aussi, quand la notion vraie de la famille est altérée par l’une des causes qu’on vient de mentionner : polygamie, divorce, contraception, avortement…, il ne reste souvent plus rien de la connaissance du devoir, le plaisir l’emporte et le désordre est alors à son comble.

De mal en mal, on en vient même à ne plus vouloir du mariage : on y voit une gêne qui entrave la liberté dévergondée. On se fait alors le partisan des « amours » libres, même contre nature, comme c’est le cas aujourd’hui. La famille est alors ruinée et, par une conséquence nécessaire, la société est en pleine décomposition.

Les peuples païens en étaient là quand Notre-Seigneur Jésus-Christ vint en ce monde. Hélas, c’est à ce même état que nous sommes en train de revenir, avec cette circonstance aggravante toutefois : c’est que nous ne sommes pas issus du paganisme, mais de vieilles nations chrétiennes.

 

La famille restaurée

 

Nous avons vu comment Dieu avait constitué la famille. Nous avons dit ce qu’était devenue la famille après le péché ; ce n’était plus qu’une grande ruine, et personne n’était capable de la redresser : ni la force de l’État, ni la sagesse des législateurs, ni la science des philosophes ; le mal était sans remède.

C’est alors que la miséricorde de Dieu se mit à l’œuvre. Le créateur de la famille fut aussi son réparateur ; car lui seul pouvait restaurer son ouvrage, et il le restaura magnifiquement.

Le moyen qu’il employa fut l’incarnation de Notre-Seigneur.

Le péché avait apporté des divisions innombrables : entre Dieu et l’homme, entre l’homme et la femme, entre les parents et les enfants. A ce mal de la division, Dieu opposa le mystère de l’union de son Fils avec la nature humaine : cette union divine fut le remède à toutes nos désunions. Et pour nous donner l’image de la famille réunie, restaurée, Dieu créa la Sainte Famille de Nazareth, qui servit de cadre à l’incarnation du Verbe.

Dans l’exécution de son dessein, Dieu, pour ainsi dire, recommença l’œuvre qu’il avait faite au commencement, mais dans un ordre inverse. D’abord il avait créé l’homme, et de l’homme il avait tiré la femme ; ici, il créa d’abord Marie, et de Marie il fit naître Jésus. L’ancienne Ève avait fait entrer le péché dans le monde ; une nouvelle Ève y fit entrer Jésus, et, avec Jésus, toutes les grâces, le remède à tous nos maux.

 

— Le péché avait singulièrement humilié, rabaissé et dégradé la femme ; mais, par l’incarnation de Notre-Seigneur, la femme est relevée en Marie. Elle est délivrée des odieuses servitudes que le paganisme faisait peser sur elle et rétablie dans sa dignité vraie d’épouse et de mère. Sans doute, elle doit toujours enfanter dans la douleur et garde au fond d’elle-même les cicatrices du péché, mais ses douleurs sont désormais sanctifiées par la croix de Jésus et elle trouve en Marie un modèle qui l’aide à vaincre la fille d’Ève qui sommeille toujours en elle.

 

— L’enfant lui aussi avait été réduit à une condition désolante : il n’était plus le fruit de l’amour vrai ; il n’était plus aimé, et cela en dit long. Mais depuis que l’Enfant-Jésus est né dans la crèche, tout a bien changé : l’enfant est relevé de l’ancienne dégradation, il est devenu la joie de la famille et l’héritier du ciel, parce que ses parents chrétiens ont reçu la mission d’être les coopérateurs de Dieu créateur et rédempteur pour remplir le ciel et former les élus.

 

— Enfin, le péché avait transformé l’autorité de l’homme en tyrannie arbitraire. Avec la venue de Notre-Seigneur, l’homme a perdu sa dureté, il a compris qu’il devait porter dans la famille la ressemblance du Père céleste : il en a l’autorité, il doit en avoir aussi la tendresse, la bonté, en un mot l’amour. Pour lui aussi, le péché a laissé des blessures, mais de même que l’épouse trouve en Marie son modèle, l’époux, nous dit saint Paul, reçoit le sien en Jésus-Christ, lequel a aimé son Église et s’est livré pour elle, et il le reçoit aussi en saint Joseph, le chaste père nourricier de la Sainte Famille.

 

Voilà le changement qui s’est opéré dans l’humanité. Le plan originel de Dieu n’est pas aboli, il est restauré et même embelli. L’« ordre de l’amour », comme disait Pie XII pour désigner l’harmonie qui doit régner dans la famille, reste le même, mais il est perfectionné. Chacun a la place, la fonction propre que Dieu lui a assignée dans l’organisme familial en vue du bien commun.

Mais comment, concrètement, ce changement s’est-il accompli et comment se maintient-il depuis ? Par l’institution du sacrement de mariage.

 

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Le sacrement de mariage est une œuvre divine, dit le père Emmanuel, qui a reçu de Dieu la puissance de créer l’union indissoluble entre l’homme et la femme. Remarquez bien ces mots : ce sacrement a la puissance de créer l’union et l’union indissoluble.

Un homme et une femme peuvent bien se dire l’un à l’autre : unissons-nous, comme beaucoup le font aujourd’hui. Oui, mais ce sera une union d’un jour ; ou, si par extraordinaire elle dure, ce ne sera pas une véritable union mais plutôt une juxtaposition, une association, une connivence… enfin, tout ce que vous voulez, mais pas l’union telle qu’elle existe dans le mariage chrétien ; car cet homme et cette femme n’ont pas la puissance de créer entre eux cette union indissoluble qu’on appelle le mariage chrétien.

L’État lui-même, qui depuis deux siècles s’est mis dans la tête de faire des mariages, n’a pas pu créer l’union indissoluble : la preuve en est que partout où l’État se mêle de faire des mariages, il se croit obligé de faire aussi des divorces, c’est-à-dire de reconnaître solennellement qu’il n’a pas la puissance d’unir pour toujours l’homme et la femme.

Le père Emmanuel prend ici une image : Pour unir ensemble deux morceaux de fer, il ne suffit pas de les mettre côte à côte et de leur dire : tenez-vous fermes. Il faut du feu et il faut de la soudure. De même, pour unir l’homme et la femme, il ne suffit pas de leur dire : « Au nom de la loi, etc. » Il faut, ici aussi, le feu et la soudure. Le feu, c’est la grâce de Dieu qui perfectionne l’amour naturel des époux blessé par le péché originel, qui le rend stable, fidèle, persévérant, surnaturel. Et la soudure, c’est le sacrement qui sert de canal à la grâce de Dieu.

Mais la grâce et le sacrement ne se trouvent qu’en Notre-Seigneur et en son Église ; c’est pourquoi seule l’Église peut faire des mariages et des mariages durables : partout ailleurs on ne peut que préparer des divorces.

 

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Il s’ensuit que le bonheur des époux et le bonheur des enfants ne peuvent se trouver que dans le mariage chrétien, le seul qui possède avec lui la grâce d’en haut, la grâce du sacrement. Mais, du coup, avec le sacrement, la condition des époux et celle des enfants sont considérablement élevées. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à écouter le langage des apôtres au sujet du mariage.

 

— Ainsi, saint Paul écrivant aux Ephésiens : « Le mari est le chef de la femme, dit-il, comme Jésus-Christ est le chef de l’Église. »

Le mari est le chef ; mais il y a chef et chef. Chez les païens, le mari était chef avec le droit de répudier et même de tuer sa femme et ses enfants. Chez les chrétiens, le mari est chef comme Jésus-Christ est chef de l’Église. Or Jésus-Christ est un chef qui s’est sacrifié et qui, tous les jours, se sacrifie pour son Église : il est chef non pour ôter la vie, mais pour la donner, non pour faire sentir qu’il a l’autorité, mais pour communiquer à son Église tous ses biens, sa grâce en cette vie et son bonheur en l’éternité. Quel modèle ! et quelle exigence nouvelle !

Donc, à la ressemblance de Notre-Seigneur, le mari chrétien n’est chef de la famille que pour lui faire du bien, pour la rendre heureuse selon Dieu. En dehors de cela, son autorité devient un abus d’autorité. Et c’est pourquoi saint Paul continue ainsi : « Maris, aimez vos femmes comme le Christ a aimé l’Église et s’est livré lui-même pour elle. »

 

— Et quand l’Apôtre instruit les femmes, que leur dit-il ? « Femmes, soyez soumises à vos maris, comme au Seigneur. » C’est-à-dire : comme l’Église est soumise à Jésus-Christ, son chef, de même l’épouse doit être soumise à son mari. Des deux cotés la soumission est facile, parce qu’elle est un acte d’amour, réglé par Jésus-Christ : là où l’on aime, l’autorité est douce ; là où l’on est aimé, la soumission est facile.

Dans le mariage chrétien, il y a donc une garantie et pour l’époux et pour l’épouse : cette garantie, c’est Jésus-Christ auquel ils doivent être tous les deux soumis, c’est la volonté de Dieu à laquelle ils doivent obéir. Mais, en dehors du mariage chrétien, il n’y a pas de garantie, ni pour l’époux ni pour l’épouse, et encore moins pour les enfants : c’est le règne de l’arbitraire et la loi du plus fort ou du plus pervers.

Vous l’aurez noté : de même que, pour l’homme, saint Paul ramène tout au seul mot de « chef », de même, pour la femme, il réduit ses prescriptions à seulement deux éléments : la soumission à son mari, la modestie dans sa manière de se vêtir. Et, nous le dirons dans un instant, pour l’enfant, il n’aura que le seul mot d’obéissance. Cela peut paraître simplificateur, et nos mentalités modernes grincent en entendant ce langage. Est-ce à dire que saint Paul ignore le reste ? Bien sûr que non, mais il va à l’essentiel et veut faire comprendre où est cet essentiel. Il y a dans ces raccourcis une grande force qui est très éclairante pour qui veut bien y réfléchir. Saint Paul assigne à chaque membre de la famille son principal objectif, son devoir essentiel d’où le reste découle. Ainsi, dans la société familiale, le mari reçoit-il la fonction de tête. L’épouse, quant à elle, est l’âme, le cœur du foyer ; et pour pouvoir s’exercer avec pleine efficacité et sérénité, ce rôle si délicat et si beau exige d’elle l’effacement, la dépendance, et aussi une profonde pureté. Voilà la pensée de Dieu. Loin d’y voir une situation dégradante et de jalouser un état pour lequel elle n’est pas faite, l’épouse doit reconnaître au contraire dans sa vocation une fonction très noble, pour laquelle Dieu l’a dotée de dons magnifiques : il a placé, en effet, dans son âme des trésors de dévouement, de compassion, de générosité, d’intériorité, d’intuition, etc., qu’une activité trop ouverte sur l’extérieur ne peut que dégrader. Admirons et respectons le plan de Dieu.

 

— Et les enfants ? Écoutons ce que dit saint Paul au sujet des enfants : « Enfants, obéissez a vos pères et mères, dans le Seigneur, car cela est juste ; et vous, pères n’irritez point vos enfants, mais élevez-les, en les instruisant et en les corrigeant, dans le Seigneur. »

Saint Paul, vous le noterez, dit toujours : « dans le Seigneur » ; cela veut dire : selon la volonté du Seigneur. Il nous enseigne par là que, comme la volonté de Dieu est la règle entre les époux, elle est aussi la règle entre les parents et les enfants. Les enfants doivent obéir, mais selon Dieu ; les parents doivent instruire et corriger, mais toujours selon Dieu. Et par là, l’obéissance des enfants est toujours sagement réglée, de même que l’autorité des parents a toujours sa règle et sa garantie dans l’autorité même de Dieu.

Ainsi, Dieu est-il toujours et partout présent dans la famille créée par lui ; il y porte sa grâce et, avec sa grâce, la paix et le bonheur.

 

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Voilà l’enseignement que donnait le père Emmanuel à ses fidèles sur la famille chrétienne.

Mais la réalisation de ce plan divin sur la famille nécessite d’avoir des hommes et des femmes, des jeunes gens et des jeunes filles capables de le mettre en œuvre. Le père Emmanuel s’appliqua donc à former les hommes et les femmes de sa paroisse, à donner aux uns et aux autres tout ce qui leur était nécessaire pour qu’ils deviennent des chrétiens et des chrétiennes convaincus et des pères et mères conscients de leurs devoirs et capables de conduire de vraies familles chrétiennes.

 

 

Des hommes et des femmes chrétiens *

 

Le chapelet des hommes

 

En ce qui regarde les hommes, le père Emmanuel avait des idées très nettes. Il estimait que la conversion d’une paroisse peut commencer par les femmes et commence en effet souvent ainsi, parce que la femme est généralement plus intérieure et plus généreuse que l’homme. Et, lorsque les femmes sont sincèrement converties, leur conversion amène celle des hommes. Mais il pensait qu’une paroisse ou une chrétienté n’est solidement acquise à Dieu qu’autant que le mouvement de retour au véritable christianisme atteint et englobe les hommes et même, en fin de compte, procède d’eux.

C’est pourquoi il se préoccupait « de ne pas limiter la paroisse à l’élément féminin », disant que la Sainte-Espérance était aussi bien pour les garçons que pour les filles. Il tenait à ce que les hommes prient, communient et s’instruisent. Il voulait notamment des jeunes gens chastes et forts. Et, de fait, au Mesnil, les garçons étaient purs, pieux et instruits, rapportent les témoins ; ils rentraient du service militaire indemnes dans leurs mœurs et dans leur foi, ce qui n’est pas rien ; ils ne buvaient pas, ne juraient pas, savaient travailler et fuyaient l’oisiveté. Avertis de leurs devoirs, conscients de leurs responsabilités, ils pouvaient dès lors devenir de vrais chefs de famille ou se consacrer à Dieu s’il y avait en eux des signes de vocation.

Pour parvenir à ce résultat, le père Emmanuel organisa pour les hommes et les jeunes gens des conférences spéciales. Il les encourageait à recevoir souvent les sacrements de pénitence et d’eucharistie ; il les réunissait fréquemment devant le Saint-Sacrement. Il créa pour eux des œuvres et des cercles, notamment la Société de la Résurrection qu’il fonda le jour de Pâques 1888, pour ressusciter la foi trop assoupie des hommes de la paroisse.

De même, il n’hésitait pas, dans ses prédications, à privilégier l’auditoire masculin. A l’un de ses moines qui prêchait une mission et qui se désolait qu’il n’y vînt que quatre hommes, il répondit : Prêchez pour les quatre hommes ! Car, disait-il, Adam est le chef de la création et, dans la famille, Dieu a donné l’autorité à l’homme. Tel est le plan de Dieu. L’homme étant la tête, c’est donc à lui de donner l’élan, y compris pour la prière et pour toute pratique de piété. Et c’est pourquoi son Catéchisme de la famille chrétienne donne un rôle si important au père dans l’instruction spirituelle des enfants.

 

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Mais il est un point sur lequel il fit spécialement porter ses efforts.

Car si Dieu a doté l’homme et la femme de qualités naturelles propres, afin qu’ils soient à même de réaliser la mission que la Providence attend d’eux, il reste que, suite au péché originel, chacun des sexes a aussi ses blessures, son mal particulier à combattre.

Et, pour les hommes, la pierre d’achoppement, c’est le respect humain. L’homme, à qui Dieu a donné l’autorité, est, du coup, davantage porté à l’orgueil. Et l’une des manifestations les plus odieuses de l’orgueil, c’est le lâche respect humain, la peur du « qu’en-dira-t-on », qui éloigne les hommes de Dieu et de l’Église.

Il faut se souvenir que le climat de l’époque, en France, était très antichrétien. Manifester publiquement sa foi religieuse, pour un homme, demandait du courage. On était en pleine lutte anticléricale, le laïcisme dominait la scène politique, l’opinion générale voulait que la religion soit une affaire privée et une affaire de femmes. Presque partout, jusque dans les campagnes, les hommes avaient abandonné la pratique religieuse. Pour en donner une idée, voici le récit de ce qui arriva dans la paroisse d’Houville, en Normandie, lorsque son saint curé, l’abbé Mercier, contemporain du père Emmanuel, réussit à convaincre quelques hommes de communier à la grand-messe du dimanche. C’est un témoin qui parle :

Ce fut de la part des gens un étonnement indescriptible, quand, au Domine non sum dignus, s’avança vers la sainte table, lentement, pieusement, tout un groupe d’une vingtaine de personnes, dont six ou sept hommes âgés de 25 à 30 ans. Ils n’en pouvaient croire leurs yeux, ils se levaient sur leurs bancs pour mieux voir, ils riaient, ils chuchotaient. La messe achevée, la foule s’était massée au dehors, sur deux rangs, attendant avec impatience la sortie des communiants restés à leur place pour terminer leur action de grâces. A peine eurent-ils paru sur le seuil de l’église, que de toutes parts éclatèrent des ricanements. Il leur fallait passer au milieu de cette haie vivante, sous une avalanche de sarcasmes [2].

Quelle scène ! Aurions-nous eu le courage de ces hommes ?

Pour vaincre le respect humain, le père Emmanuel encouragea les hommes à dire publiquement leur chapelet. Il institua à cet effet le chapelet des hommes ; ce fut, dit Dom Maréchaux, l’une des particularités saillantes de son œuvre paroissiale. Et, par ce moyen, il obtint peu à peu que les hommes non seulement ne rougissent plus de dire publiquement leur chapelet et de prier la sainte Vierge, mais également communient et pratiquent au vu de tous, ne cherchant plus à cacher leurs convictions religieuses au travail et en dehors de chez eux.

Le père Emmanuel avait finement remarqué qu’il y a une sorte d’engre­nage du respect humain : on s’éloigne d’abord de la sainte communion et de la prière ; on s’éloigne ensuite de l’église ou l’on n’y vient que quand il y aurait péché mortel à ne pas y aller ; on s’éloigne enfin de ceux qui tiennent à la communion et à l’église, c’est-à-dire de ceux qui sont bons chrétiens, qu’on traite alors de dévots ou de bigots pour se donner bonne conscience. Au bout du compte, la honte du nom chrétien engendre ainsi la division et le manque de charité fraternelle. « Je sais bien que l’on a une amusette pour occuper les chrétiens qui sont dans cet état-là, déclara un jour le père Emmanuel en sermon. On leur fait, on leur fait faire de la politique, – non pas de la grande, car qui d’entre nous est sénateur ou député ? Mais il y a la petite politique, la politique de village qui consiste à vous animer les uns contre les autres. » Nous dirions aujourd’hui, la politique politicienne, la politique de parti, qui excite les passions et fait oublier les devoirs de son état. C’est très bien vu.

 

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Sans doute, la situation aujourd’hui n’est plus exactement la même qu’au temps du père Emmanuel ; on peut dire néanmoins que le fléau du respect humain reste le grand mal qui affecte les hommes. Avec une variante, cependant : ce qui paraît caractériser notre époque, y compris dans les milieux catholiques traditionnels, c’est, plus précisément, l’éclipse de la virilité chrétienne et, singulièrement, l’éclipse de la paternité ; l’absence du père. « Pères, où êtes-vous ? » écrivait Mlle Luce Quenette dans un remarquable article d’Itinéraires de 1968 consacré à l’éducation de l’adolescent.

De cette grande misère des pères de famille, on a donné beaucoup d’ex­plications qui sont justes. On a accusé l’ambiance générale délétère, l’État et ses lois de plus en plus génératrices de médiocrité. On a incriminé les mœurs relâchés, l’impureté omniprésente, l’école devenue incapable de donner des convictions solides et de former des caractères forts, au point que les jeunes, surtout les garçons, sont devenus aujourd’hui en règle générale mous, versatiles et apathiques.

Tout cela est exact. Mais ce n’est pourtant pas, si grave que ce soit, le plus important. Le grand malheur, le véritable drame religieux et social, qui explique l’évolution de notre jeunesse et notamment l’immaturité des garçons, c’est la démission des pères chrétiens. Le père Joseph Dassonville, S.J., dans un écrit de 1944 sur le rôle du chef de famille, écrivait ceci :

On n’aurait pas décapité les pères s’ils n’avaient pas tendu le cou. […] C’est la base qui manque, les principes. En fait, beaucoup de pères doutent d’eux-mêmes et de leur droit à commander. Ignorant les titres et les fondements de l’autorité, ils se dérobent. Commander leur fait l’effet d’un abus de pouvoir. Comment y verraient-ils l’accomplissement d’un devoir ?

[Et il conclut :] Autoritarisme ou laisser-aller, selon le tempérament du père […] ; c’est l’aboutissement de ce manque de doctrine [3].

Il y a dans cette analyse de grandes vérités qu’il faut méditer. Beaucoup de pères de famille en effet n’ont plus le sens et le respect de leur autorité.

Il y aurait évidemment de nombreuses applications à faire. Signalons juste cette forme actuelle de l’absence du père qui, rentrant du bureau ou du travail éreinté, se rive à son ordinateur, parfois même sans nécessité, pour se distraire en « surfant sur internet ». Il est là sans doute, mais pour ses proches, pour son épouse et ses enfants, notamment ses adolescents qui ont si grand besoin de lui, de sa présence, de sa parole, de son exemple, il est absent ; et cette absence est pire qu’une absence physique qui, du moins, laisse au père quelque excuse. Les jeunes sont très sensibles à la désertion de l’autorité en général et à la désertion paternelle en particulier, et les prétextes qu’on invoque devant eux pour la justifier les laissent sceptiques et blessés.

 

La modestie des femmes

 

Mais passons aux femmes.

Cette fois, constatait le père Emmanuel à la suite de toute la Tradition, la pierre d’achoppement se trouve dans la vanité mondaine et l’immodestie.

Ce jugement peut paraître sommaire, de prime abord. En réalité, il est profondément vrai ; l’expérience le montre.

En effet, alors que l’homme est souvent arrêté dans son élan vers Dieu par le respect humain et doit combattre la mollesse ou la dureté, pour la femme, c’est d’ordinaire une autre forme d’orgueil qui la menace, et cette forme d’orgueil a pour nom l’immodestie.

Modestie, dans notre langue, a deux sens qui s’appliquent tous deux ici :

 

— Au premier sens – le sens propre – modestie est synonyme de modération, vertu que saint Thomas rattache à la tempérance (II-II, 160, 1). Elle consiste en une certaine retenue qui fait qu’on ne tombe dans aucun excès. Dans le contexte qui nous intéresse, l’immodestie désignera donc l’attachement excessif à sa propre personne, les soins exagérés apportés à son apparence extérieure, le désir d’attirer l’attention ou l’estime d’autrui. On peut encore y rattacher l’ostentation mondaine, l’étalage de luxe, la coquetterie et, en général, l’attrait immodéré pour les modes, les frivolités et les vanités du monde, si largement répandues et banalisées aujourd’hui. Cette emprise du monde est très préjudiciable aux âmes, et il est clair que la femme, naturellement portée à plaire et à attirer les regards, est plus fragile et plus exposée que l’homme en ce domaine.

On peut résumer la pensée de l’Église à ce propos en citant ce mot de Tertullien : « Ce que je vous dis là n’a point pour but de vous faire adopter un extérieur absolument négligé et sauvage, et ce n’est pas la repoussante malpropreté que nous vous prêchons [ni l’inélégance], mais la modération et la juste mesure dans les soins donnés au corps. Il ne faut pas aller au-delà de ce qu’une décente simplicité réclame, au-delà de ce qui plaît à Dieu. » Ce qui plaît à Dieu et non pas ce qui se fait ou se voit autour de soi : voilà la bonne règle !

 

— Au second sens – le sens dérivé, dont l’usage est devenu presque plus courant que le premier – modestie signifie pudeur. C’est, dit le Littré, une « honte honnête causée par l’appréhension de ce qui peut blesser la décence ». En ce domaine aussi, la femme est plus exposée que l’homme. Et, il faut bien le dire, en raison du degré d’indécence et de vulgarité des modes vestimentaires actuelles, cette question est devenue d’une brûlante actualité et exige des précisions impensables au temps du père Emmanuel.

 

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Commençons par un bref rappel de quelques principes. Outre qu’il protège des rigueurs du climat, le vêtement a une double fonction :

 

1. — D’abord, suite au péché, il préserve la pudeur. C’est son premier rôle. Et comme le péché affecte spécialement l’appétit concupiscible, le vêtement féminin revêt une importance particulière.

Le devoir de la femme chrétienne est donc clairement marqué : elle doit éviter catégoriquement tout ce qui est impudique, tout ce qui peut conduire au péché. Elle ne peut pas suivre la mode ou les usages du monde dans ce qu’ils ont d’incorrect et d’inconvenant. Elle doit au contraire protester, par une tenue irréprochable, contre les étalages provocants et scandaleux qu’on voit partout aujourd’hui, même dans les milieux qualifiés de « bien pensants ».

Il est nécessaire d’entrer dans quelques détails. Voici, par exemple, une directive du Saint-Siège adressée à toutes les femmes catholiques du monde, en 1928 : « On ne peut considérer comme étant décent un vêtement dont le décolleté dépasse la largeur de deux doigts au-dessous de la naissance du cou, un vêtement dont les manches ne descendent pas au moins jusqu’au coude et qui descende à peine au-dessous des genoux. » Quand une mère comme l’Église s’abaisse à de telles précisions, c’est qu’il y a une vraie nécessité. Mais que nous en sommes loin ! Même à l’intérieur des églises, ces règles ne sont plus respectées. Sommes-nous moins pécheurs que les chrétiens de 1928 pour nous autoriser tant de libertés ? Sans doute  y a-t-il aujourd’hui beaucoup d’ignorance et la pression extérieure du monde environnant est très forte. Mais voulons-nous restaurer le christianisme en nous ? Alors, il faut en accepter les règles.

Pour faire court, voici une règle de conduite pratique, toute simple et sûre : Une femme ou une jeune fille doit savoir s’abstenir dès qu’elle a le sentiment, même confus, que l’impression produite par sa tenue est malsaine ou susceptible d’offenser, même légèrement, la conscience des âmes droites. Le respect d’une telle règle empêcherait, semble-t-il, la prolifération, jusque dans nos familles, de ces habits moulants ou de ces robes fendues qui sont peut-être encore plus impudiques que les habits trop courts.

Signalons au passage un point important, qui montre qu’en ce domaine, la femme n’est pas la seule incriminée. Dans la famille, nous l’avons dit, Dieu a conféré l’autorité au père : celui-ci, par conséquent, doit donner l’exemple. Non seulement il doit éviter dans sa propre tenue tout ce qui est indécent ou vulgaire, mais il lui revient aussi de veiller à ce que son épouse et ses filles – surtout si elles n’ont pas encore pris conscience de la fragilité du cœur humain – respectent les règles de la modestie chrétienne. Les pères doivent se demander s’ils ne pèchent pas sur ce point par démission.

 

2. — Mais nous avions annoncé une autre fonction du vêtement. La voici : Le vêtement est encore un moyen d’expression. Il caractérise la fonction ou l’état de celui qui le porte. Ainsi, les hommes voués au service de Dieu reçoivent un habit propre, une soutane ou un habit religieux, en rapport avec leur état de vie.

A ce point de vue, qu’elle en ait conscience ou non, la manière dont la femme s’habille révèle l’idée qu’elle a d’elle-même, de sa dignité. Or, si certains vêtements sont l’expression adéquate de la vocation et de la mission de la femme chrétienne dont nous avons parlé tout à l’heure, il faut reconnaître que d’autres n’en sont que la caricature ou même la négation. Et c’est pour cette raison que l’Église et le sens chrétien les proscrivent. Et, inversement, c’est pour cette même raison que les modes actuelles en font une telle promotion : afin de dénaturer la femme et de lui faire oublier sa vocation. Comment avilir les hommes et les femmes ? En les faisant s’affubler n’importe comment ; en imposant à tous et à toutes, par exemple, la mode du « jean unisex ». C’est non seulement de mauvais goût et laid, mais c’est, au sens strict, révolutionnaire. Vous connaissez la parole de Paul Bourget ; elle s’applique ici parfaitement : « A force de ne pas vivre comme on pense, on finit par penser comme on vit. »

C’est à la lumière de ces principes qu’il faut juger, entre autres choses, de la question du pantalon. Beaucoup de femmes, qui ne sont pas malintentionnées, invoquent à ce sujet des raisons de commodité, de coutume généralisée, de facilité. Mais aucune de ces raisons ne saurait l’emporter si l’on veut bien réfléchir que le pantalon, qui est un vêtement d’homme, dénature la femme. Et, dès lors, on ne peut qu’être affligé de voir tant de femmes chrétiennes devenir trop facilement les victimes consentantes de ce qui, au fond, les détruit et les ravale.

C’est encore le même principe qui gouverne la prescription demandant aux femmes de se voiler la tête à l’église. Savez-vous que ce sont les apôtres saint Pierre et saint Paul eux-mêmes qui l’enjoignent aux femmes chrétiennes ? Ce n’est pas rien, tout de même ! Et les raisons qu’ils donnent sont très suggestives. Ils rattachent cette prescription au statut propre de la femme, tel que nous l’avons exposé. Alors que l’homme, parce qu’il est appelé à gouverner, doit prier la tête découverte, dit saint Paul, la femme en revanche doit se couvrir la tête. Autrement dit, ce voile est le signe de sa vocation, la marque de sa dignité chrétienne et de sa noblesse. En acceptant de s’effacer, la femme se réhabilite et devient pour l’homme un appui, une force, un instrument de salut. Humiliée par le souvenir d’Ève, et acceptant de bon cœur son humiliation, elle se revêt peu à peu de Marie et devient femme chrétienne, miracle de la grâce et exemplaire de toutes les vertus. N’est-ce pas magnifique ? Alors, allons-nous compter pour rien ces préceptes qui remontent aux apôtres ? Il est désolant de constater que les prêtres sont dans l’obligation de justifier, avec tant de difficultés parfois, des choses au fond si simples et si traditionnelles. Plutôt que de murmurer et de regimber, comme le fait volontiers la mentalité moderne, considérons ces questions avec les yeux de la foi. Tout devient limpide alors.

 

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Car il faut bien comprendre que, derrière ces questions relatives à la modestie, il y a un enjeu considérable pour la femme elle-même et pour la société. La femme a un grand pouvoir. Elle peut faire beaucoup pour le bien comme pour le mal. Le père Emmanuel résumait cette vérité par ces mots : « Les hommes ne sauraient en général être chastes, si les femmes en général ne sont pas modestes. »

C’est pourquoi il y a là, pour la femme, une pierre de touche. C’est sur cette question que l’attend, bien souvent, la croisée des chemins. C’est bien simple : quel modèle va-t-elle suivre ? Ève ou Marie ? « La crise de la vanité chez une femme est décisive, disait encore le père Emmanuel ; est-elle heureusement surmontée, pour elle, c’est le salut. »

Si donc l’Église peut paraître intransigeante sur ce point, c’est qu’elle sait l’importance de ce qui est en jeu. Cette intransigeance est nécessaire. Quand une femme accepte pour peu que ce soit l’insolente tyrannie de la mode, elle en vient de concession en concession à en subir les exigences éhontées ; et bientôt, il se produit ce lamentable phénomène, qu’on constate aujourd’hui partout, qu’une femme honnête ne se distingue plus extérieurement d’une femme frivole : la femme honnête subit la loi dégradante de la femme frivole.

Car on aurait tendance aujourd’hui à considérer ces questions de tenue vestimentaire comme des détails sans importance, à s’en agacer, voire à traiter le souci qu’en ont les bons chrétiens de suranné ou de pharisaïque, sous prétexte que ce qui compte le plus, c’est l’intérieur. Bien sûr, la vie intérieure importe davantage. Mais c’est oublier que l’homme est un tout et qu’on ne peut séparer l’intérieur de l’extérieur. Sans doute, la conversion doit commencer par l’intérieur des âmes ; mais tant que l’extérieur ne se met pas en harmonie avec l’intérieur, le bien n’est pas stable ni durable. Et c’est pourquoi l’esprit chrétien, là où il existe, marque forcément de son empreinte les comportements, la conversation, la manière de se vêtir, etc. C’est ce que saint Paul nous enseigne lorsqu’il dit qu’il ne faut pas se contenter de « croire de cœur », mais qu’il faut aussi « confesser de bouche », c’est-à-dire étendre à tous nos actes, à tous nos comportements, les pratiques de la vraie vie chrétienne. Voyez les épîtres de saint Paul, justement : personne n’a parlé comme lui de « l’homme intérieur », ce qui ne l’a pas empêché de consacrer plusieurs pages de ses lettres (inspirées !) à ces questions relatives à la modestie chrétienne et au voile des femmes à l’église. Dom Maréchaux précisait avec raison : « Il y a ici une question qui dépasse une simple question de modes. Il s’agit de l’intégrité des âmes, que la vanité entame. Or, une âme entamée, comme un fruit entamé, c’est une âme qui se gâte. »

C’était également la pensée du père Calmel. Dans un texte profond, celui-ci montre que l’immodestie est, pour la femme, une véritable profanation :

Le déshabillé des modes actuelles constitue un déshonneur pour la femme, une tentation pour les hommes et offense véritablement le Seigneur. Il est sans aucun doute très grave que les femmes et les jeunes filles ne sentent plus ces choses ou du moins qu’elles fassent semblant de ne plus les sentir ; l’insensibilité en ces domaines, si graves et si élémentaires, prouve que chez elles quelque chose de foncier a été atteint et plus ou moins faussé ou détruit : c’est le sens même de la pudeur qui est affaibli ou annihilé.

C’est parce que beaucoup de femmes et de jeunes filles n’ont plus le sens de la pureté, se considèrent sans respect et acceptent leur profanation, qu’elles se laissent entraîner par des modes honteuses [4].

 

 

Comment s’y prit le père Emmanuel ?

Ne croyez pas qu’il se soit contenté de dresser des interdits. Loin de là. Selon son habitude, il instruisit, avec force sans doute, mais avec patience ; il fit la pleine lumière sur l’incompatibilité des modes provocatrices au péché avec les principes de la vie chrétienne les plus élémentaires. Il s’appuya sur l’autorité des apôtres, il apporta les témoignages des Pères, il rappela les promesses du baptême : la chrétienne, ayant renoncé aux pompes de Satan, s’est engagée par là-même à se vêtir modestement, parce qu’elle est le « temple du Saint-Esprit ».

Cet enseignement, mené lumineusement, obtint plein succès. Le père Emmanuel n’avait pas seulement arrêté les femmes et les filles de sa paroisse sur la pente désastreuse de l’immodestie ; il les avait convaincues ; il leur avait montré qu’être modestes était pour elles un devoir inséparable de leur profession de chrétiennes. Loin de leur faire subir la modestie chrétienne, il la leur fit aimer.

Et, comme l’union fait la force, il fonda pour elles la Société de Jésus couronné d’épines, qui finit par réunir l’immense majorité des filles et des femmes de la paroisse. Par ce titre, il portait la question sur son vrai terrain, le terrain surnaturel. Jésus flagellé, couronné d’épines, crucifié, doit-il compter pour quelque chose dans la vie d’une chrétienne ? Ne doit-il pas y être tout ? Or comment le serait-il si l’extérieur est en contradiction violente avec l’esprit de la croix, s’il est une provocation au péché ?

 

 

Terminons par quelques lignes d’un article d’Itinéraires déjà ancien, qu’écrivit Henri Charlier, un fervent de la Sainte-Espérance et du père Emmanuel, puisqu’il vécut au Mesnil de 1925 à 1975. Cet article s’intitulait : « O femmes chrétiennes ! ». En voici la conclusion :

O femmes chrétiennes, vous êtes le sel de la terre, vous êtes le cœur de la famille et la famille est, par la nature et par la grâce, la société fondamentale. Vous avez, en leur donnant le jour, à compléter le nombre des élus ; par l’exemple de votre foi, à faire germer chez les prédestinés et à faire grandir la semence de grâce reçue au baptême. Oui, votre mission est grande ; vous la tenez de Dieu à l’exemple de Marie qui a donné au monde Celui qui devait être le premier-né d’entre les morts. Fuyez Ève et, comme Marie, médiatrice de toutes grâces, communiquez celles que vous avez reçues à ces enfants dont vous avez la charge [5].


[1]  -    Le Sel de la terre a consacré un numéro spécial au père Emmanuel à l’occasion du centenaire de sa mort, en mars 2013 (nº 44, printemps 2003, 480 p.).

*  — Cette partie résume les explications données par le P. Emmanuel dans trois articles publiés après sa mort, dans le t. XIV du Bulletin de Notre-Dame de la Sainte Espérance, sous le titre : « La famille selon Dieu » (numéros de janvier-février, mai-juin et novembre-décembre 1921).

*  — Cette partie s’inspire d’un article de Dom Maréchaux publié dans le t. IX du Bulletin de Notre-Dame de la Sainte-Espérance, intitulé : « Le chapelet des hommes et la modestie des femmes » (p. 484-486, juillet 1903).

[2]  — Voir Le Sel de la terre 179, p. 129.

[3]  — Père J. Dassonville S.J., Le IIe voeu national au Sacré-Cœur, 1871-1944. La Consécration de la France au Sacré-Cœur. Le rôle du chef de famille, Paris, Issy-les-Moulineaux, Éd. Saint-Paul, 1944.

[4]  — « Le vêtement a-t-il une importance dans la fidélité à Jésus-Christ », dossier spirituel du pèlerinage de Pentecôte 2002, « Sauvons l’enfant ».

[5]  — Itinéraires nº 81, p. 119.

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 91

p. 88-116

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