Richesses de l’Apocalypse (III)
Liturgie céleste
(Apocalypse, chapitres 4 et 5)
par le frère Emmanuel-Marie O.P.
Cet article fait suite à ceux parus dans Le Sel de la terre 89 (p. 96-116) et 90 (p. 92-109), dans lesquels, après une introduction générale sur l’Apocalypse, ont été commentées la vision inaugurale du Fils de l’homme (ch. 1) et les lettres aux sept Églises (ch. 2 et 3). Parvenu à cet endroit du texte, saint Jean commence la révélation des prophéties qui regardent l’avenir du monde et de l’Église. Celles-ci s’ouvrent par une vision céleste de la majesté de Dieu et du Christ vainqueur, maître de l’histoire.
Le Sel de le terre.
Les lettres aux sept Églises, tout en ayant une portée universelle, se rapportaient surtout au présent (« Scribe […] ea quæ sunt – écris les choses qui sont », Ap 1, 19). Maintenant, c’est l’avenir qui va nous être dévoilé (« ea quæ oportet fieri post hæc – les choses qui doivent arriver ensuite », 1, 19 et 4, 1). Nous entrons dans la partie centrale des prophéties de saint Jean.
Cette partie commence par la vision d’une solennelle liturgie céleste en deux tableaux : l’un centré sur la louange au Dieu Créateur (chapitre 4), l’autre sur l’intronisation de l’Agneau vainqueur (le Christ ressuscité – chapitre 5). L’hommage de la cour céleste au Dieu créateur est nettement inspiré de la vision d’Ézéchiel, tout en la dépassant, tandis que la description de l’Agneau nous ramène au nouveau Testament. On assiste donc au passage de l’ancien au nouveau Testament, de la figure à la réalité [1].
Cette grandiose vision d’introduction domine, comme une toile de fond, toutes les scènes qui se dérouleront par la suite (les sept sceaux, les sept trompettes et toute la suite jusqu’à la vision de la Jérusalem céleste). Elle est destinée à inculquer la conviction que le déroulement de l’histoire est entièrement commandé par Dieu et par son Christ. Le Christ-Roi exerce en vérité le pouvoir dans ce monde où les puissances du mal semblent pourtant triompher et, en dépit des apparences, il est déjà vainqueur.
L’hommage de la cour céleste au Créateur
Après cela, je vis, et voici qu’une porte était ouverte dans le ciel, et la première voix que j’avais entendue, comme le son d’une trompette qui me parlait, dit : « Monte ici, et je te montrerai ce qui doit arriver dans la suite. » [Ap 4, 1].
« Une porte [2] était ouverte dans le ciel. » C’est la première des quatre ouvertures évoquées dans le texte. La suivante précédera la vision de la Femme enveloppée de soleil (« Et s’ouvrit le Temple de Dieu, celui du ciel… » 11, 19) ; la troisième précédera l’intervention des sept anges chargés de déverser les coupes de la colère de Dieu (« Après cela, je vis s’ouvrir dans le ciel le sanctuaire du tabernacle du témoignage » 15, 5) ; la dernière introduira la vision du cavalier blanc – le Christ-Roi vengeur (« Puis je vis le ciel ouvert, et il parut un cheval blanc… » 19, 11).
La voix qu’il avait déjà entendue (1, 10) invite le voyant à « monter », et Jean est transporté en esprit au ciel où il restera jusqu’à la fin du chapitre 9. Cela indique clairement que l’apôtre, dans les descriptions qui vont suivre – non seulement celles qui ont pour objet la cour céleste, mais surtout les suivantes qui se rapportent au déroulement de l’histoire – se place au point de vue de Dieu et rapporte les événements non pas selon leur trame humaine et terrestre, mais sub specie æternitatis. C’est le sens divin des choses qu’il va nous livrer.
« Je te montrerai ce qui doit (dei') arriver après cela. » L’expression est plus forte qu’en 1, 19 où il était dit littéralement : « ce qui va (mevllei) arriver après cela. » Elle désigne non seulement la succession des faits qui vont se produire, mais ce que Dieu a voulu dans sa sagesse infinie et qui, par conséquent, doit se produire nécessairement.
Le trône divin
Commence alors une solennelle description de la « cour céleste » qui rappelle les visions de Daniel (Dn 7, 9-10 [3]) et surtout d’Ézéchiel (Ez 1, 26-28 [4]) et, dans une moindre mesure, la vision inaugurale d’Isaïe dans le Temple (Is 6, 1 [5]).
Voici qu’un trône était posé dans le ciel, et sur ce trône quelqu’un était assis [Ap 4, 2].
Le voyant en extase aperçoit un trône (le mot sera mentionné quatorze fois dans ce chapitre), symbole de la majesté royale, sur lequel siège un personnage qu’il ne nomme pas, comme pour mieux rendre le caractère indicible de l’essence divine. Car ce personnage, comme l’indique le contexte, c’est Dieu le Père.
Dieu est désigné par une périphrase : « Celui qui est assis » (littéralement : « L’Assis », oJ kaqhvmeno" – participe substantivé précédé de l’article). L’image, par sa sobriété, évite l’excès des anthropomorphismes grossiers et donne une juste idée de la transcendance de Dieu régnant sur tout l’univers (voir plus loin 5, 1. 7 ; 6, 16 ; 7, 10. 15 ; 20, 11).
Dans la tenture de l’Apocalypse d’Angers, Dieu le Père siégeant en majesté est représenté avec le nimbe crucifère, comme s’il s’agissait du Christ. Cette représentation, fréquente dans les miniatures anciennes, vient de ce que plusieurs commentateurs du Moyen Age (Bède le Vénérable, saint Albert le Grand, entre autres) voyaient en « Celui qui est assis » et qui n’est pas nommé, le Christ lui-même. Cela se justifie au sens allégorique, car le Christ est Dieu et il ne fait qu’un avec son Père (« Moi et mon Père, nous sommes un », Jn 10, 30 [6]) : toutes les prérogatives du Père s’appliquent au Fils et vice versa.
Celui qui était assis avait un aspect semblable à la pierre de jaspe et de sardoine ; et ce trône était entouré d’un arc-en-ciel, d’une apparence semblable à l’émeraude [Ap 4, 3].
La majesté du Créateur, placée à l’entrée et au-dessus de toute l’histoire humaine, est dépeinte comme un foyer de lumière dont le rayonnement est suggéré par les feux combinés des plus belles pierres précieuses. Par leur richesse et leur éclat, ces pierres sont une image éloquente de la gloire divine.
La jaspe antique a, comme l’émeraude, une belle couleur verte, tandis que la sardoine (ou cornaline) est rouge avec des reflets orangés. Le vert est l’image de la vie (la nature, lorsqu’elle renaît au printemps, reverdit), tandis que le rouge symbolise l’amour. Ces couleurs conviennent donc parfaitement à Dieu qui est Vie et Charité par excellence : Deus caritas est (1 Jn 4, 8). Appliqué au Christ, le symbolisme se justifie également : par sa divinité, Notre-Seigneur est comme une pierre précieuse, verte parce qu’il a en lui la vie divine et la donne surabondamment à ceux qui croient en lui [7], rouge parce qu’il a été inondé du sang qu’il a versé pour nous au cours de sa passion [8].
Comme dans la vision du char divin d’Ézéchiel (1, 28), un arc-en-ciel enveloppe la divinité de son halo lumineux, à la manière d’une mandorle. Depuis l’événement du déluge, l’arc-en-ciel est un signe de paix ; il est le symbole de l’alliance de Dieu avec les hommes et de sa tendre miséricorde envers eux (Gn 9, 12-16). Cet aspect est rendu par la teinte « semblable à l’émeraude », que les anciens considéraient comme la plus belle des pierres vertes parce qu’elle a des reflets qui sont d’une grande délicatesse et d’une exquise douceur.
Du trône sortent des éclairs, des voix et des tonnerres ; et sept lampes ardentes brûlent devant le trône : ce sont les sept Esprits de Dieu. En face du trône, il y a comme une mer de verre semblable à du cristal [Ap 4, 5-6a].
Dieu le Père est entouré d’éclairs, de voix et de tonnerres. Dans l’ancien Testament, ces signes terrifiants accompagnaient ordinairement les manifestations de Dieu [9]. Ils soulignent sa transcendance et sa toute-puissance formidables. Dans la tenture d’Angers, ces voix et ces tonnerres sont représentés conventionnellement par des têtes d’animaux à gueules béantes qui dépassent de la draperie du trône [10].
Quant aux sept lampes (le grec dit : sept « torches ») qui brûlent en face du trône, saint Jean nous précise lui-même qu’elles figurent les « sept Esprits de Dieu ». Il ne saurait s’agir des sept anges supérieurs qui se tiennent devant la face de Dieu dont parle le livre de Tobie (Tb 12, 15), ni des sept anges dont il sera question plus loin (les anges sonneurs de trompette en 8, 6, et les anges chargés des coupes de la colère de Dieu en 15, 6). Ces sept Esprits, déjà nommés en 1, 4 en compagnie et à égalité avec le Père et le Fils, désignent le Saint-Esprit en personne, appelé « sept » à cause du caractère septuple, c’est-à-dire parfait, de ses opérations et de ses dons. Il est comparé à des lampes ardentes parce qu’il illumine les âmes et les embrase du feu de l’amour divin.
Enfin, devant le trône de Dieu s’étend une mer de verre, autrement dit transparente, comme de cristal. Ce n’est pas une mer proprement dite, mais une sorte de mer (voir Ez 1, 22). Est-ce une allusion aux « eaux d’en haut » mentionnées dans la Genèse, que retient le firmament (Gn 1, 6-7) ? L’idée exprimée paraît être la suivante : le Créateur de toutes choses, Dieu tout-puissant, Pantocrator (verset 8), domine irrésistiblement tout l’ordre créé qui s’étale devant lui, sous ses pieds en quelque sorte, et cet univers n’a aucun secret pour lui, comme l’est une mer transparente.
Les vingt-quatre Vieillards
Du trône de sa majesté, Dieu règne donc sur la création qu’il a faite. Celle-ci se rattache à lui par les figures symboliques des vingt-quatre Vieillards et des quatre Animaux qui sont, à des titres divers, comme ses assistants et les ministres de ses décrets éternels.
Autour du trône de Dieu (in circuitu, kuklovqen – faisant cercle), vingt-quatre sièges sont disposés [11], sur lesquels sont assis vingt-quatre Vieillards, vêtus de blanc comme des prêtres, et portant des couronnes d’or comme des rois (4, 4).
Les interprètes sont divisés sur l’identité de ces vingt-quatre Vieillards. Ils constituent auprès de Dieu une sorte de presbyterium ou de sénat. En effet, le terme de presbuteroi (presbuvteroi), qu’on traduit par « vieillards », outre qu’il exprime la noblesse et la sagesse de ces personnages, rappelle les « Anciens » dont Moïse s’entoura pour être secondé dans le gouvernement du peuple élu (Ex 18, 13).
Certains voient en eux les saints qui illustrèrent l’histoire de l’ancien Testament [12]. S’ils sont couronnés, c’est qu’après avoir participé aux luttes de l’attente du Messie, ils sont maintenant victorieux, pas encore pleinement cependant, comme le seront les élus qui viendront après l’intervention de l’Agneau ressuscité et qui s’assiéront avec lui sur son trône (voir Ap 3, 21). En effet, leurs trônes restent distincts de celui de la divinité [13].
D’autres interprètes considèrent ces Vieillards comme une sorte de conseil angélique qui suit du ciel le cours de l’histoire humaine et les progrès du règne de Dieu. Ministres du Créateur et anges protecteurs de l’humanité, ils présideraient au temps et aux mouvements du monde et seraient à identifier aux Trônes, l’un des neuf chœurs des anges.
Cependant l’opinion la plus commune [14] voit dans ces êtres couronnés tout à la fois les saints de l’ancien Testament et ceux du nouveau Testament, formant une seule Église. Car le nombre vingt-quatre est certainement symbolique : il pourrait désigner les douze tribus d’Israël doublées des gentils convertis, ou bien les patriarches et les prophètes de l’ancienne Alliance ramenés à douze et doublés des douze apôtres. Ces Vieillards seraient donc auprès de Dieu les représentants de l’humanité rachetée dont ils offrent les prières, comme il sera dit plus loin (Ap 5, 8), où nous les voyons « tenant des harpes et des coupes d’or pleines de parfums, qui sont les prières des saints [15] ».
Quoi qu’il en soit, leur description montre qu’ils sont membres de l’Église triomphante : ils sont assis, parce qu’ils jouissent de la stabilité éternelle ; sur des trônes et couronnés, parce qu’ils participent à la royauté du souverain maître de toutes choses ; vêtus de blanc, parce qu’ils sont saints. Ils constituent, comme le dit saint Pierre, « la race élue, le sacerdoce royal, la nation sainte, le peuple acquis, pour proclamer les louanges de celui qui nous a appelés des ténèbres à son admirable lumière [16] ».
Toutefois, bien que nommés en premier, ils sont subordonnés aux quatre Animaux dont il est question juste après.
Les quatre Animaux
Ces mystérieux Animaux, également appelés « Vivants [17] » d’après la racine du mot grec zw'a – de zh'n, vivre –, ont beaucoup d’analogie avec le tétramorphe de la vision d’Ézéchiel (Ez 1, 5 et suivants), quoiqu’ils en diffèrent notablement pour les détails.
Ils sont non seulement placés autour du trône (kuvklw/), mais au centre (ejn mevsw/). Ces mots deviennent clairs si l’on comprend que le trône forme un ensemble, comportant une sorte de degré ou d’estrade qu’entourent les vingt-quatre Vieillards, et aux quatre angles duquel se tiennent les quatre Vivants. Ils se rangent donc en un cercle beaucoup plus resserré, étroitement uni au trône divin [18]. Comme l’a remarqué É. Delebecque [19], saint Jean décrit dans les versets précédents les éléments qui composent la scène par rapport au trône céleste, en partant des plus éloignés pour aller vers les plus rapprochés : il a d’abord situé le trône dans le ciel (verset 2), puis par rapport à l’arc-en-ciel (verset 3) et aux vingt-quatre trônes des Vieillards (verset 4) ; il a montré ensuite les éclairs et fait entendre les tonnerres qui sortent du trône (verset 5), puis les lampes placées devant lui ainsi que la mer de cristal (versets 5-6) ; enfin, il décrit les quatre Vivants. Moyennant quoi nous comprenons que ces derniers sont les ministres inséparables de Celui qui est assis sur le trône.
Les commentateurs reconnaissent en eux des anges – des chérubins comme en Ézéchiel (1, 5-12) ou des séraphins comme en Isaïe (6, 2) –, associés au Créateur dans le gouvernement de l’univers.
Ils sont constellés d’yeux (verset 6), par devant et par derrière ou, comme dit le grec, « tout autour et au-dedans » (verset 8), parce qu’ils veillent toujours, soit pour contempler l’essence divine comme de l’intérieur, soit pour intervenir extérieurement dans le cours de l’histoire humaine, comme instruments de la justice divine. En effet, outre leur principale fonction adoratrice, l’office qu’ils exercent et que la suite du texte nous décrira (Ap 6, 1-8 ; 15, 7), nous permet de voir en eux la personnification de la force angélique mise au service des vengeances divines. Leurs innombrables yeux sont donc le symbole de leur vigilance inlassable et de leur pénétrante perspicacité, de même que leur trois paires d’ailes figurent leur action continue et leur omniprésence aux êtres et au cours des choses (verset 8).
Le premier est semblable à un lion, animal qui symbolise la puissance et la majesté ; le second est comme un jeune taureau, figure de la vigueur contenue et endurante ; le troisième a un visage comme celui d’un homme, symbole de l’intelligence et de la réflexion ; le quatrième ressemble à un aigle qui vole, image de la grâce et de la vélocité. Ces quatre figures sont choisies parmi les êtres qui sont regardés comme les chefs d’œuvres de la création animée ; ils représentent ce qu’il y a de plus noble, de plus fort, de plus sage et de plus rapide parmi les vivants. Ces attributs, qui ne sont pas exclusifs, manifestent donc la perfection avec laquelle Dieu gouverne l’univers et conduit les événements par ses agents.
A la suite de saint Irénée (Adversus Hæreses III, xi, 8), les Pères de l’Église ont fait de ces quatre Animaux l’emblème des quatre évangélistes, qui sont à la fois au milieu de l’Église pour l’éclairer, et tout autour, car ils ont propagé la parole de Dieu dans le monde entier par leurs Évangiles. Le lion est attribué à saint Marc à cause de « la voix qui se fait entendre dans le désert », par laquelle s’ouvre son Évangile. Le taureau est approprié à saint Luc, parce que son Évangile débute par le récit de la vision de Zacharie dans le Temple, où avaient lieu les sacrifices d’animaux offerts à Dieu. On a donné à saint Matthieu l’emblème de l’homme, parce qu’il commence son récit par la généalogie humaine de Notre-Seigneur. Enfin l’aigle convient particulièrement à saint Jean qui, dès son prologue, révèle les plus hauts mystères de la divinité du Christ.
Liturgie céleste
[Les quatre Vivants] ne cessent jour et nuit de dire : « Saint, saint, saint est le Seigneur, le Dieu Tout-Puissant, qui était, qui est et qui vient ! » [Ap 4, 8].
Les Vivants ne cessent de redire le cantique des séraphins entendu par Isaïe (Is 6, 3). Ils le répètent « de jour et de nuit » : l’expression, empruntée au langage de la terre (il n’y a ni jour ni nuit au ciel), signifie que la louange adoratrice des anges et des élus est ininterrompue.
Le trisagion (« Saint, saint, saint [20] ») magnifie la toute-puissance et l’éternité divines : il est adressé au Dieu Pantocrator (créateur de toutes choses), c’est-à-dire le Deus sabbaoth, le « Dieu des Armées » d’Isaïe ; et à Celui « qui vit aux siècles des siècles », « qui était, qui est et qui vient ». On remarquera que ce dernier titre, déjà donné à Dieu au chapitre premier (1, 4 et 1, 8), ne se présente plus ici dans l’ordre qui était initialement le sien. On lisait alors : « Celui qui est et qui était et qui vient », parce que Dieu était envisagé dans l’éternel présent qui est le sien, et le participe présent venait donc en tête. Maintenant, au contraire, Dieu est envisagé au point de vue de la durée, comme maître de la succession du temps, et c’est pourquoi le passé vient logiquement en premier : « Celui qui était et qui est et qui vient ». Plus loin, lorsqu’il sera question de la consommation des siècles, comme il n’y aura plus d’avenir à envisager, le même titre deviendra : « Celui qui est et qui était » (11, 17) [21].
Quand les Animaux rendent gloire, honneur et actions de grâces à Celui qui est assis sur le trône, à Celui qui vit aux siècles des siècles, les vingt-quatre Vieillards se prosternent devant Celui qui est assis sur le trône, et adorent Celui qui vit aux siècles des siècles, et ils jettent leurs couronnes devant le trône, en disant : « Vous êtes digne, notre Seigneur et notre Dieu, de recevoir la gloire et l’honneur, et la puissance, car c’est vous qui avez créé toutes choses, et c’est à cause de votre volonté qu’elles ont eu l’existence et qu’elles ont été créées » [Ap 4, 9-11].
A la louange des Vivants vient se joindre celle des vingt-quatre Vieillards : ils se prosternent pour marquer leur adoration et jettent leur couronne en signe d’hommage solennel envers celui qui leur a donné la gloire et la victoire [22]. Leur hymne au Créateur n’est pas moins éloquent que leur geste : « Vous êtes digne de recevoir… » disent-ils à Dieu, autrement dit c’est un devoir pour toute créature de louer, d’adorer et de remercier son Créateur [23], et de lui reconnaître la gloire (hJ dovxa), l’honneur (hJ timhv) et la puissance (hJ duvnami~). Dans le texte grec, les trois substantifs ont l’article (qu’ils n’avaient pas dans le cantique des quatre Vivants), comme pour montrer que ces vœux liturgiques ne s’adressent en toute vérité qu’à Dieu seul dont ils marquent les prérogatives exclusives.
Ainsi, par la bouche des Vivants et des Vieillards, c’est toute la création, espace et durée – non seulement le monde organisé avec son harmonie, mais aussi sa marche dans le temps –, qui célèbre la gloire du Créateur. Les quatre anges qui président aux destinées de l’histoire humaine et, après eux, les vingt-quatre Vieillards témoins de cette histoire et représentants les élus, s’unissent dans cette célébration. Mais, pour que soit pleinement donnée à Dieu la louange de l’histoire, il faut encore que l’Agneau (le Christ) intervienne. C’est ce que va montrer la suite.
Cette liturgie céleste est bien supérieure à celle décrite par Ézéchiel. A plus forte raison, comme l’écrit le père Renié, « malgré d’indéniables points de contact, cette vision, d’une majestueuse simplicité, contraste fort avec les ébouriffantes descriptions des apocalypses apocryphes » de la littérature juive [24]. Elle nous invite, en dépit des malheurs et au milieu des luttes de la vie, à nous tourner résolument vers Dieu pour dire avec les élus : « A vous seul, Seigneur, la gloire, l’honneur, et la puissance ! »
Le Dieu en majesté de la tenture d’Angers
La tenture de l’Apocalypse d’Angers a magnifiquement rendu cette scène grandiose de la cour céleste en deux tableaux successifs légèrement simplifiés par rapport au texte (tableaux 4 et 5 de la 1ère pièce).
Le premier, compartimenté comme un triptyque, montre Dieu en majesté au centre, entouré des vingt-quatre Vieillards couronnés. Ceux-ci sont placés dans les panneaux latéraux, répartis de chaque côté en deux cases superposées contenant chacune six Vieillards assis. Le trône de Dieu comme ceux des Vieillards sont de simples banquettes drapées. Dieu siège sur une mer stylisée, sept lampes allumées sont suspendues derrière lui, et une grande mandorle aux couleurs de l’arc-en-ciel l’entoure entièrement. Les quatre Animaux sont placés à l’extérieur et tout contre la mandorle, deux en haut et deux en bas, ailes déployées [25]. Ils tiennent chacun un phylactère pour symboliser leur proclamation du trisagion ou bien l’Évangile qui leur est attribué.
Le second tableau montre les Vieillards se prosternant et déposant leur couronne aux pieds de Dieu. La composition est dépouillée de ses divisions géométriques et montre les Vieillards placés en demi-cercle, étagés à droite et à gauche de la mandorle centrale où Dieu se tient. Ceux qui sont placés en haut et à l’arrière plan sont debout ; ceux qui sont au premier plan sont à genoux, presque étendus, et tiennent à bout de bras leur couronne pour la déposer sous la mandorle. Les quatre Animaux ont disparu et Dieu tient le livre dont il va être question dans les scènes suivantes, représenté comme un codex et non comme un rouleau, et qui, curieusement, est déjà ouvert alors que l’Agneau n’est pas encore venu en rompre les sceaux.
L’intronisation de l’Agneau
Le livre aux sept sceaux
Voici qu’apparaît alors dans la main droite de Celui qui est assis « un livre écrit au dedans [au recto] et au verso, scellé de sept sceaux » (Ap 5, 1).
Ce livre mystérieux n’est pas un codex, formé de cahiers attachés ensemble, mais un volumen, un rouleau de papyrus ou de parchemin écrit sur les deux faces (ce qu’on appelle un opistographe), comme en Ézéchiel 2, 9-10 [26]. Ce trait veut dire que, dans ce rouleau, le plan divin est développé tout au long et qu’on ne peut rien y ajouter.
Car ce livre, de l’avis de tous les commentateurs, contient les secrets et le sens de l’histoire humaine, les décrets par lesquels Dieu a en fixé le déroulement de toute éternité. C’est de sa lecture que l’Église persécutée et les chrétiens pourraient apprendre le sens de leurs épreuves présentes et ce qui doit arriver ensuite. Mais ce livre est scellé de sept sceaux, c’est-à-dire totalement fermé à l’intelligence des créatures et entièrement soustrait à leur atteinte.
Comme l’explique le père Allo [27], les sceaux sont alignés et juxtaposés sur le rebord inférieur du rouleau : on ne peut donc commencer la lecture et, a fortiori, connaître le sens général de ce qui est écrit avant de les avoir rompus tous les sept. Par conséquent, à chaque rupture d’un sceau ne correspondra pas une lecture du contenu, mais la réalisation d’une partie des décrets divins.
Au sens allégorique, ce livre scellé désigne la sainte Écriture. Elle est écrite « au dehors », avec des mots et selon un mode humains, que tout le monde peut déchiffrer. Mais elle est aussi écrite « au dedans », par l’Esprit-Saint lui-même, et, sans la foi, il n’est pas possible d’en saisir le véritable sens, le sens divin. « Tous ceux qui veulent comprendre l’Écriture autrement que dans l’Esprit-Saint et par l’Esprit-Saint, n’y comprendront jamais rien ; et non seulement ils n’y comprendront rien, mais cette eau vive deviendra, pour eux, une eau empoisonnée [28]. »
Les pleurs de saint Jean
« Je vis un ange vigoureux », continue saint Jean, « qui criait d’une voix forte », c’est-à-dire capable d’être entendue dans tout l’univers : « Qui est digne d’ouvrir le livre et de rompre les sceaux [29] ? » (5, 2). Car il faut être saint, en relations étroites avec Dieu, pour mériter de connaître ses secrets. « Et personne, ni au ciel, ni sur la terre, ni sous la terre, ne pouvait ouvrir le livre ni le regarder » (5, 3). Aucune créature, ni parmi les anges et les saints du ciel, ni parmi les hommes qui vivent sur la terre, ni dans le séjour des morts [30] (que les anciens plaçaient dans les régions souterraines) n’est trouvée capable et digne de comprendre, à plus forte raison de dominer les desseins et les volontés divines sur l’histoire du monde.
Devant cette impuissance universelle, saint Jean est accablé et se met à « pleurer beaucoup » (5, 4). Cet accablement de l’apôtre rejoint l’anxiété de l’humanité avant l’avènement de Jésus-Christ, lorsque, « assise à l’ombre de la mort », elle était dans l’espérance de la venue d’un sauveur sans savoir quand ni comment il viendrait :
A la question angoissée de l’humanité qui attendait son libérateur, personne ne pouvait répondre avant qu’il ne fût venu lui-même. […] Personne ne pouvait découvrir les chemins secrets par lesquels Dieu avait résolu d’opérer le salut du monde. Personne ne pouvait comprendre comment Dieu qui est un Esprit, et un esprit sans limites, arriverait à s’enfermer tout entier dans le sein d’une Vierge [31].
Pour la multitude d’hommes qui vécurent et moururent avant que le Messie ne fût venu, il y avait là comme un mystère inexorablement scellé, « enveloppé de silence durant de longs siècles » (Rm 16, 25), avec « des délais qui se prolongeaient sans que se réalisât jamais l’espérance du genre humain [32] ». C’est ce que Notre-Seigneur dira à ses apôtres : « En vérité je vous le dis, bien des prophètes et des justes ont voulu voir ce que vous voyez et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez et ne l’ont pas entendu ! » (Mt 13, 16).
Mais, même après la venue de Jésus-Christ, l’angoisse continue d’étreindre l’Église et les chrétiens au spectacle des persécutions et des épreuves qui les accablent. Le « mystère caché » de l’histoire du salut dont parle saint Paul [33], bien qu’il soit désormais révélé par Notre-Seigneur et que la sagesse du plan de Dieu se soit manifestée, n’est pas pour autant entièrement réalisé ni parfaitement clair pour les habitants de cette terre. Bien des secrets demeurent sur lesquels, précisément, l’Apocalypse a pour mission de lever un coin du voile.
Parmi ces secrets, celui de la souffrance des justes et de la prospérité des méchants tient une place importante, parce qu’il semble contredire la victoire du Christ et les promesses divines. Et s’il est une réalité qui domine l’histoire humaine, c’est bien celle-là. A cet égard, les interrogations douloureuses d’un Jérémie, d’un Job ou du psalmiste, gardent toute leur actualité, même après la venue du Sauveur. En voici quelques fragments :
– Vous êtes trop juste, Yahvé, pour que je prétende disputer contre vous. Je voudrais seulement débattre avec vous un point de justice : Pourquoi la voie des méchants est-elle prospère ? Pourquoi tous les perfides vivent-ils en paix ? [Jr 12, 1].
– Avez-vous donc entièrement rejeté Juda ? Votre âme est-elle dégoûtée de Sion [34] ? Pourquoi nous frappez-vous sans espoir de guérison ? Nous attendions la paix, et il ne vient rien de bon ; le temps de la guérison, et voici l’épouvante ! [Jr 14, 19].
– Mes yeux fondent en larmes, jour et nuit, sans rémission [Jr 14, 17].
– Pourquoi ma souffrance est-elle sans fin, et ma blessure incurable, rebelle à tout remède ? Seriez-vous vraiment pour moi comme un ruisseau trompeur, comme une eau sur laquelle on ne peut compter ? [Jr 15, 18].
– L’un [l’impie] meurt au sein de sa prospérité, parfaitement heureux et tranquille, les flancs chargés de graisse, et la moelle des os remplie de sève. L’autre [le juste] meurt, l’amertume dans l’âme, sans avoir goûté le bonheur. Tous deux se couchent également dans la poussière, et les vers les couvrent tous deux. […]
Au jour du malheur, le méchant est épargné ; au jour de la colère, il échappe au châtiment. Qui blâme devant lui sa conduite ? Qui lui demande compte de ce qu’il a fait ? On le porte honorablement au tombeau ; et on veille sur son mausolée ! [Jb 21, 23-26 et 30-32].
– Pour un peu, mes pieds étaient ébranlés, mes pas ont failli s’égarer, parce que j’ai porté envie aux méchants, en voyant le bonheur des impies ! Car ils n’ont point de tourments à leur mort et leur corps est chargé de graisse. Ils échappent aux misères des mortels, et ils ne sont point frappés comme les autres hommes. Aussi l’orgueil les a-t-il saisis ; ils s’enveloppent de leur violence comme d’un manteau d’apparat [Ps 72, 2-6].
Ces questions angoissantes resteront-elles sans réponse ? N’y aura-t-il personne pour expliquer le sens de ces épreuves et le pourquoi de ces étranges situations ? Les sociétés ennemies de Dieu l’emporteront-elles in fine ?
Le triomphe de l’Agneau
A toutes ces attentes, ces angoisses et ces interrogations, le ciel apporte bien mieux qu’une simple réponse : Dieu a envoyé son propre Fils qui nous a sauvés, nous a révélé le plan divin, et préside aux destinées du monde afin de rendre toute justice.
Alors un des Vieillards me dit : « Ne pleure point ; voici que le lion de la tribu de Juda, le rejeton de David, a vaincu, de manière à pouvoir ouvrir le livre et ses sept sceaux » [Ap 5, 5].
Par sa victoire remportée une fois pour toutes, le Christ, désigné ici par deux de ses titres messianiques empruntés l’un à la Genèse [35] et l’autre à Isaïe [36], est devenu le maître du monde, de sorte qu’il peut ouvrir le livre et prendre en main l’histoire humaine.
Le choix de ces titres messianiques n’est pas indifférent. Le Lion de Juda, le nouveau David, désignent manifestement le Christ-Roi vainqueur, sous lequel Dieu veut « récapituler toutes choses – omnia instaurare –, celles qui sont dans les cieux et celles qui sont sur la terre » (Ep 1, 10). Et pour cette œuvre, le Christ ne se laissera arrêter par rien : « De même que le lion, ainsi que le petit du lion, rugit et saute sur sa proie alors que se rassemble contre lui la multitude des bergers, sans se laisser effrayer par leurs cris ni troubler par leur nombre, ainsi Yahvé des armées descendra pour combattre », avait prédit Isaïe (31, 4).
Et je vis, et voici qu’au milieu du trône et des quatre Animaux, et au milieu des Vieillards, un Agneau était debout, comme immolé ; il avait sept cornes et sept yeux, qui sont les sept Esprits de Dieu envoyés par toute la terre. Il vint, et il tient le livre reçu de la main droite de Celui qui était assis sur le trône [Ap 5, 6-7].
On nous annonçait un lion, et c’est un agneau qui paraît. Mais cet agneau [37], dans lequel nous n’avons pas de peine à reconnaître le Christ, est tout-puissant lui aussi. Au reste, le paradoxe est intentionnel ; il nous donne à entendre que le Christ, le Lion de Juda, n’a pas vaincu ses ennemis par la force et la violence, mais par le sacrifice de sa vie, la patience et la douceur :
Les juifs attendaient un Messie conquérant, un monarque dont la gloire éclipserait celle de David et Salomon : et Dieu envoya le fils d’un charpentier, qui se fit condamner à mort et mourut sur un gibet. Trop souvent, comme eux, c’est au génie, à la puissance, à la fortune que nous demandons le triomphe du christianisme, et nous oublions l’Agneau [38]…
L’Agneau se tient au milieu du trône et des quatre Vivants, donc tout contre le trône, parce qu’il est Dieu, égal au Père. Il est debout pour signifier qu’il est victorieux et plein de vie, qu’il travaille et qu’il combat, et – nouveau contraste – quoique debout et vivant, il est comme égorgé, parce qu’il garde les plaies qui témoignent de son sacrifice volontaire. L’expression « comme égorgé » ne signifie pas que les souffrances et la mort de Notre-Seigneur n’auraient été qu’apparentes, comme le prétendaient les docètes, mais que, vivant et ressuscité, il reste marqué par les stigmates de son immolation sur l’autel de la croix. Cet Agneau est donc la figure du Christ victime et ressuscité.
Il a sept cornes et sept yeux. Les cornes sont le symbole de sa puissance et les yeux de sa providence, l’une et l’autre universelles et suprêmes comme le marque le chiffre sept [39]. L’idée correspondante est exprimée par saint Paul parlant du « Christ force de Dieu et sagesse de Dieu » (1 Co 1, 24). Toutefois, saint Jean ajoute cette précision : « … qui sont les sept Esprits de Dieu envoyés par toute la terre ». En d’autres termes, la force et la sagesse du Christ lui viennent de ce que sa sainte âme humaine possède la plénitude des dons du Saint-Esprit, qu’il a mérité par son sacrifice expiatoire de communiquer aux âmes qui lui sont attachées par le lien de la foi et de la charité. Le Christ, envoyé par le Père, dispense à toute l’Église le don du Saint-Esprit [40].
« Il vint, et il reçut le livre de la main droite de Celui qui est assis… » L’Agneau annoncé par les prophètes est venu en effet : il s’est incarné dans le sein de la Vierge Marie et a accompli l’œuvre de notre salut en s’offrant sur la croix. « Et il reçut le livre ». É. Delebecque traduit plus exactement : « il tient [le livre] reçu… » En effet, dans le texte grec, « il vint » est à l’aoriste pour marquer une action ponctuelle (h\lqen – le Christ s’est incarné une seule fois, à un moment précis du temps, « quand la plénitude des temps fut accomplie », Ga 4, 4), tandis que « reçut » est au parfait (ei[lhfen), temps qui marque le résultat présent et permanent d’une action passée. Contrairement au choix de la plupart des traducteurs qui estiment que ce parfait a la valeur d’un aoriste (d’où leur traduction : « il vint et il reçut », conforme au venit et accepit de la Vulgate), il vaut mieux respecter la nuance introduite intentionnellement par le rédacteur, qui manifeste que l’Agneau tient définitivement le livre qu’il a reçu. Il est désormais et pour toujours le Christ-Roi maître de l’histoire, non seulement par droit de nature, parce qu’il est Dieu, mais aussi par droit de conquête, parce qu’il est « l’Agneau comme immolé ».
L’Agneau reçoit donc le livre de la droite de Dieu (c’est-à-dire de sa toute-puissance) et il le garde. Il est investit du pouvoir d’en rompre les sceaux et de le lire, c’est-à-dire d’exécuter tous les décrets divins relatifs à l’histoire du monde et de l’Église dont, par sa croix, il est le centre.
Ainsi intronisé « à la droite du Père » [41], comme dit le Credo, l’Agneau est digne de recevoir la louange de la création à égalité avec Dieu, et le trône sera dit, à partir de ce moment, « le trône de Dieu et de l’Agneau » (22, 1 et 3).
Le cantique nouveau
Quand il eut pris le livre [42], les quatre Animaux et les vingt-quatre Vieillards se prosternèrent devant l’Agneau, tenant chacun une harpe et des coupes d’or pleines de parfums, qui sont les prières des saints. Et ils chantaient un cantique nouveau [Ap 5, 8-9a].
Le chapitre se clôt par une nouvelle liturgie céleste d’hommage et d’adoration, adressée cette fois à l’Agneau.
Les parfums contenus dans les coupes d’or des Vieillards désignent la fumée embaumée des encens qui y brûlent. Elle est le symbole de la prière des saints, c’est-à-dire, selon l’acception de ce mot dans le nouveau Testament, des chrétiens baptisés, – prière qui s’élève jusqu’à Dieu et que lui présentent les anges et les élus.
Le cantique entonné par les Vivants et les Vieillards en l’honneur de l’Agneau est dit « nouveau », parce qu’il est le cantique de la création régénérée. Ils chantent la gloire du Christ qui a mérité de régner universellement sur tous les hommes et sur leurs destinées, parce qu’il les a rachetés et acquis par son sang.
Vous êtes digne de recevoir le livre et d’en ouvrir les sceaux ; car vous avez été immolé et vous avez racheté pour Dieu, par votre sang, des hommes de toute tribu, de toute langue, de tout peuple et de toute nation. Et vous les avez faits rois et prêtres, et ils régneront sur la terre [Ap 5, 9b-10].
Le verset 10 demande quelques explications. De ceux qu’il a régénérés, le Christ fait un peuple « de rois et de prêtres » : par le caractère du baptême, en effet, le chrétien est rendu participant en quelque manière du sacerdoce et de la royauté de Jésus-Christ [43] ; mais ces qualités glorieuses, également mentionnées par saint Pierre (1 P 2, 9), ne seront parfaitement réalisées qu’au ciel. « Et ils règneront sur la terre », sinon de fait, de facto, du moins en droit, de jure ; car, si les chrétiens, dès ici-bas, sont déjà victorieux de la victoire du Christ, cette victoire n’est pas définitivement assurée pour eux, puisqu’ils peuvent toujours faillir et déchoir, par leur propre faute, malgré la grâce très suffisante qu’ils reçoivent du Christ.
Quant aux apparents « triomphes » du diable qui semblent contredire la victoire acquise du Christ et mettre ce règne des chrétiens en échec, ils ne sont pas ce qu’ils paraissent. Comme l’explique le père Calmel :
Le triomphe ne saurait être attribué au diable en toute vérité, comme s’il remportait jamais quelque avantage sur Jésus-Christ, comme si Jésus-Christ avait le dessous. Prenons garde à n’être point dupes du langage, à ne pas imaginer la guerre de Satan contre Jésus-Christ sur le type des guerres entre deux monarques de ce monde qui sont également l’un et l’autre de simples créatures [44].
De fait, le Christ, Verbe de Dieu en personne, n’a jamais le dessous. Les « avantages » du diable se nomment en réalité : péché mortel, damnation, perte définitive de la grâce. Des choses aussi effrayantes ne peuvent s’appeler victoire que d’une manière très impropre. S’il y a défaite, ce n’est donc pas du côté du Christ, mais bien des hommes pécheurs qui se soustraient à la grâce.
De même, les réussites temporelles des méchants et les épreuves des bons ne sauraient être qualifiées de « victoire » du démon, parce qu’elles s’exercent toujours dans les limites que leur imposent la volonté et la justice de Dieu qui rend à chacun selon ses œuvres, qui châtie les coupables, récompense les bons et purifie ceux qu’il aime – d’une manière parfois mystérieuse pour nous, il est vrai, mais toujours parfaitement juste.
L’hommage des anges et de la création
Saint Jean voit alors et entend une multitude innombrable d’anges se joindre au cantique des Animaux et des Vieillards, bientôt rejoints par la création tout entière qui adresse « à Celui qui est assis sur le trône et à l’Agneau » une solennelle doxologie :
Puis je vis, et j’entendis autour du trône, autour des Animaux et des Vieillards, la voix d’une multitude d’anges. Leur nombre était myriades de myriades et milliers de milliers. Ils disaient d’une voix forte : « L’Agneau qui a été immolé est digne de recevoir la puissance, la richesse [45], la sagesse, la force, l’honneur, la gloire et la bénédiction. »
Et toutes les créatures qui sont dans le ciel, sur la terre, sous la terre et dans la mer, et toutes les choses qui s’y trouvent, je les entendis qui disaient : « A Celui qui est assis sur le trône et à l’Agneau, louange, honneur, gloire et souveraineté dans les siècles des siècles ! »
Et les quatre Animaux disaient : « Amen ! » Et les Vieillards se prosternèrent et adorèrent [celui qui vit aux siècles des siècles]. [Ap 5, 11-14.]
Cette scène de l’Agneau comme égorgé est, elle aussi, magnifiquement traitée dans la tenture d’Angers (tableau nº 7).
L’Agneau y est représenté au centre de la composition, marqué des plaies de sa passion d’où s’écoulent des filets de sang. Il est debout, vivant, et tient la bannière de la croix dans l’une de ses pattes antérieures, car il est vainqueur par la croix. Il porte sept petites cornes, mais l’artiste n’a représenté qu’un œil. De même, il n’a pas fait figurer le trône ni le livre, pour éviter, sans doute, de surcharger le motif central admirable de simplicité. L’Agneau est entouré d’un motif quadrilobé qu’encadrent les quatre Animaux. Les Vieillards sont rangés de part et d’autre, dans quatre cases qui rappellent la composition du tableau nº 4. Ils regardent l’Agneau attentivement, avec une sorte d’étonnement et d’admiration, que rehaussent de gracieux mouvements de mains.
Nous pouvons conclure avec le père Féret :
« Nous savons, au terme de cette grande vision, que c’est par le Christ que l’histoire rend gloire à Dieu », qu’il est le maître souverain de tous les événements de la vie du monde et de l’Église, et que sa victoire sur le démon et ses suppôts doit se prolonger dans l’Église et dans ses saints. « Nous voilà impatients, comme durent l’être les églises en écoutant ce message, d’apprendre comment se fait ce triomphe du Christ dans l’histoire [46]. »
C’est ce que nous apprendra la suite du texte, notamment l’ouverture des sept sceaux, qui commenceront d’expliquer les combats et les conquêtes du Christ vainqueur au cours de l’histoire.
(à suivre.)
[1] — Le livre de l’Apocalypse est, de tous les écrits néotestamentaires, celui qui est le plus lié à l’ancien Testament, dont il reprend beaucoup de figures et de symboles qu’il explique en fonction de Jésus-Christ. Une des clefs de l’Apocalypse, et non des moindres, est donc constituée par l’ancien Testament.
[2] — La voûte céleste, selon la représentation que s’en faisait la cosmogonie des anciens, est imaginée comme solide (voir Jb 37, 18), percée d’ouvertures ou de « portes » par où passent la pluie, le vent, le soleil, la lune et les étoiles.
[3] — « Tandis que je contemplais : des trônes furent placés et un Ancien s'assit. Son vêtement, blanc comme la neige ; les cheveux de sa tête, purs comme la laine. Son trône était flammes de feu, aux roues de feu ardent. Un fleuve de feu coulait, issu de devant lui. Mille milliers le servaient, myriade de myriades, debout devant lui. Le tribunal était assis, les livres étaient ouverts » (Dn 7, 9-10).
[4] — « Au-dessus de la voûte qui était sur leurs têtes [des Animaux], il y avait quelque chose qui avait l'aspect d'une pierre de saphir en forme de trône, et sur cette forme de trône, dessus, tout en haut, un être ayant apparence humaine. Et je vis comme l'éclat du vermeil, quelque chose comme du feu près de lui, tout autour, depuis ce qui paraissait être ses reins et au-dessus ; et depuis ce qui paraissait être ses reins et au-dessous, je vis quelque chose comme du feu et une lueur tout autour ; l'aspect de cette lueur, tout autour, était comme l'aspect de l'arc qui apparaît dans les nuages, les jours de pluie. C'était quelque chose qui ressemblait à la gloire de Yahvé » (Ez 1, 26-28).
[5] — « L'année de la mort du roi Ozias, je vis le Seigneur assis sur un trône grandiose et surélevé. Sa traîne emplissait le sanctuaire » (Is 6, 1).
[6] — Voir aussi Jn 10, 38 : « Croyez en ces œuvres, afin de reconnaître une bonne fois que le Père est en moi et moi dans le Père. »
[7] — « Comme le Père en effet a la vie en lui-même, de même a-t-il donné au Fils d’avoir aussi la vie en lui-même » (Jn 5, 26). « Je suis venu pour qu’ils aient la vie et qu’ils l’aient en surabondance » (Jn 10, 10), etc.
[8] — « Pourquoi ce rouge à ton manteau, pourquoi es-tu vêtu comme celui qui foule au pressoir ? – A la cuve j’ai foulé solitaire, et des gens de mon peuple pas un n’était avec moi. Alors je les ai foulés dans ma colère, je les ai piétinés dans ma fureur, leur sang a giclé sur mes habits, et j’ai taché tous mes vêtements » (Is 63, 2-3).
[9] — Voir, par exemple, la théophanie du Sinaï : « Or le surlendemain, dès le matin, il y eut des coups de tonnerre, des éclairs et une épaisse nuée sur la montagne, ainsi qu’un très puissant son de trompe et, dans le camp, tout le peuple trembla » (Ex 19, 16) ; ou encore le Ps 17, 14 : « Yahvé tonna des cieux, le Très-Haut donna de la voix ».
[10] — Au sens allégorique, le trône où Dieu siège est « la figure de l’Église […]. Les éclairs sont les miracles par lesquels l’Église ne cesse de proclamer au monde son caractère divin. […] Les voix sont les appels qu’elle fait entendre sans cesse par ses pontifes, ses docteurs, ses saints, ses prédicateurs, pour inviter les hommes à suivre le Christ. Les tonnerres sont les avertissements qu’elle donne aux pécheurs et les anathèmes qu’elle prononce intrépidement sans craindre aucune puissance humaine, contre ceux qui mettent en péril le salut des âmes ». (Dom de Monléon, Le Sens mystique de l’Apocalypse, NEL, 1984, p. 82.)
[11] — En Dn 7, 9, L’Ancien des jours (Dieu) est également entouré de trônes, sans qu’on sache ni leur nombre, ni qui sont leurs occupants : « Tandis que je contemplais, des trônes furent placés et un Ancien s'assit. »
[12] — Le nombre vingt-quatre, double de douze, pourrait évoquer les douze tribus d’Israël, voire les vingt-quatre classes de prêtres établies par David (1 Ch 24, 3-19). Il est vrai que les références constantes de ce chapitre 4 à l’ancien Testament (Ézéchiel, Daniel, Isaïe) militent en faveur de cette interprétation qui fait des Vieillards les témoins victorieux de la première histoire humaine, celle de l’attente du Sauveur.
[13] — Avant la résurrection et la descente du Christ aux enfers, les justes de l’ancien Testament attendaient aux limbes que les portes du ciel leur fussent ouvertes. C’est ce qu’indiquerait le fait que les Vieillards attendent que les quatre Animaux aient proféré leurs louanges à Dieu pour ensuite régler sur elles leurs propres adorations (4, 10-11).
[14] — C’est celle de Victorin de Péteau, de saint Bède le vénérable, de saint Augustin, etc.
[15] — La tenture d’Angers a représenté cette scène de manière anticipée, dès le tableau de Dieu en majesté, en plaçant dans la main des Vieillards situés à gauche du tableau des lys qui tiennent lieu de coupes de parfum.
[16] — 1 P 2, 9.
[17] — La traduction « Vivants » semble plus heureuse car il s’agit d’êtres intelligents. On rencontre néanmoins les deux traductions employées indifféremment.
[18] — On a conjecturé que les quatre Vivants portaient le trône comme les chérubins d’Ézéchiel (1, 22), mais le texte ne dit rien de semblable.
[19] — Édouard Delebecque, L’Apocalypse de Jean, Paris, Mame, 1992, p. 179.
[20] — Originellement, la triple répétition du mot « saint » vient de ce que l’hébreu ne possède pas de superlatif : pour rendre le superlatif, on répète donc trois fois le mot. Appliquée à Dieu, cette formule d’hommage est parfaitement heureuse : elle magnifie la très Sainte Trinité.
[21] — Voir Féret, L’Apocalypse de saint Jean, vision chrétienne de l’histoire, Paris, Corrêa, 1946, p. 108.
[22] — Ce geste était commun dans l’Antiquité. Tacite rapporte par exemple que le roi parthe Tiridate jeta sa couronne devant l’effigie de Néron en signe d’hommage (Ann. XV, 29, 3).
[23] — Les Vieillards disent « notre Seigneur et notre Dieu », parce que bien que Créateur et maître de tous, il l’est davantage de ceux qui lui ont été fidèles et ont fait de lui l’unique objet de leur amour.
[24] — J. Renié, Manuel d’Écriture sainte, t. 5, 4e édition, 1954, p. 391. Parmi ces apocalypses juives, citons : l’Apocalypse d’Abraham, le Livre d’Hénoch (compilation de divers écrits apocalyptiques faite par des auteurs différents entre le 2e et le 5e s. après J.-C. et attribuée au patriarche antédiluvien), ou l’Apocalypse grecque de Baruch.
[25] — L’artiste, sans doute pour éviter des surcharges qui auraient nui à la lisibilité de la scène, a limité le nombre d’ailes (entre deux et cinq) et n’a pas représenté les yeux dont ils sont chargés.
[26] — « Je regardai, et voici qu’une main était tendue vers moi, tenant un volume roulé. Il le déploya devant moi : il était écrit au recto et au verso. »
[27] — Père Allo O.P., L’Apocalypse, Paris, Gabalda, 1921, Excursus XVII, p. 68.
[28] — R.P. Dehau O.P., Des Fleuves d’eau vive, Lyon, 1942, p. 176. Voir aussi saint Jérôme, Epistola 53 ad Paulinum, n. 5-7.
[29] — L’ordre des verbes est insolite, car, pour ouvrir le livre, il faut d’abord en briser les sceaux. Mais, comme le but est d’ouvrir le livre et de le comprendre, cette idée est exprimée en premier.
[30] — On trouve la même énumération en Ph 2, 9-10 : « Aussi Dieu l’a-t-il [Jésus] exalté et lui a-t-il donné le Nom qui est au-dessus de tout nom, afin que, au nom de Jésus, tout genou fléchisse au plus haut des cieux, sur la terre et dans les enfers. »
[31] — Dom de Monléon, Le Sens mystique de l’Apocalypse, Paris, NEL, 1984, p. 92-93.
[32] — Dom de Monléon, ibid., p. 93. Bien des textes de l’ancien Testament pourraient être cités à l’appui de cette affirmation. Par exemple, cette plainte de Jérémie : « Yahvé n’est donc plus en Sion ? Son Roi n’y est-il plus ? […] La moisson est passée, l’été est fini, et nous ne sommes pas sauvés ! » (Jr 8, 19-20).
[33] — 1 Co 2, 7 ; Ep 3, 10 ; Col 2, 2, etc.
[34] — Juda et Sion sont des types de l’Église. Ces textes ne cessent d’être actuels.
[35] — Gn 49, 9 : il s’agit de la bénédiction de Jacob à son fils Juda, prophétisant que le Messie sortirait de la tribu de Juda. « Juda est un jeune lion ; […] Le sceptre ne s'éloignera pas de Juda, ni le bâton de commandement d'entre ses pieds, jusqu'à ce que vienne Schiloh [c’est-à-dire, selon les interprètes, « le Pacifique » ou « celui à qui appartient le sceptre », autrement dit « le Roi-Messie »]. »
[36] — Is 11, 1 et 10 : « Un rejeton sortira de la souche de Jessé [père de David], un surgeon poussera de ses racines. »
[37] — La personnification du Christ sous forme d’un agneau revient vingt-neuf fois dans l’Apocalypse. On la trouve déjà dans Is 53, 7 ; Jr 11, 19, et surtout dans l’Évangile de saint Jean (1, 29. 36 ; 19, 33. 37…).
[38] — Dom de Monléon, ibid., p. 95. L’idée exprimée ici par Dom de Monléon a été magnifiquement développée par saint Léon-le-Grand dans son 1er sermon pour la Nativité (qu’on lit en partie au 2e nocturne de Noël) : « La lutte engagée pour nous fut menée selon les lois d’une stricte et parfaite équité : le Seigneur tout-puissant ne se mesura pas avec ce sauvage adversaire [le démon] dans l’éclat de sa majesté, mais dans l’humilité de notre condition, lui opposant la même forme, la même nature que la nôtre, mortelle comme elle, mais exempte de tout péché. »
[39] — Voir Za 4, 10 : « Ces sept-là sont les yeux de Yahvé, ils vont par toute la terre. »
[40] — « Mais le Paraclet, l’Esprit-Saint, que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai dit » (Jn 14, 26). « Lorsque viendra le Paraclet, que je vous enverrai d’auprès du Père, l’Esprit de vérité, qui vient du Père, il me rendra témoignage » (Jn 15, 26).
[41] — L’Agneau sera dit à nouveau, en Ap 7, 17, « au milieu du trône » de Dieu.
[42] — La Vulgate dit : « Lorsqu’il eut ouvert le livre », mais c’est une mauvaise lecture du grec e[laben, car ce n’est qu’au chapitre 6 que l’Agneau commence à briser les sceaux.
[43] — Cependant rien n’autorise à parler d’un sacerdoce commun des fidèles au sens strict, comme le fait Vatican II (Lumen gentium 10 et 11), parce que la participation des fidèles au sacerdoce du Christ est métaphorique. Elle ne donne pas le pouvoir de confectionner et de conférer les sacrements, qui appartient au seul prêtre de par son ordination sacerdotale.
[44] — Père Calmel, Théologie de l’histoire, DMM, 1984, p. 50 (« Lumière de l’Apocalypse »).
[45] — La Vulgate porte divinitatem, la divinité, au lieu de divitias (plou'ton), la richesse. Si, malgré tout, on maintient divinité, il faut comprendre que l’Agneau ne la reçoit pas de Dieu (ce serait tomber dans l’hérésie moderniste), mais des hommes, en ce sens qu’il reçoit des hommes la reconnaissance de sa divinité.
[46] — L’Apocalypse de saint Jean, vision chrétienne de l’histoire, Paris, Corrêa, 1946, p. 111.

