Les sept douleurs de Notre-Dame (I)
dans les mystères joyeux
par le frère Marie-Dominique O.P
Vous tous qui passez, voyez et considérez s’il est une douleur semblable à la mienne (Jérémie : Lm 1, 12).
Introduction : la Reine des martyrs
Pour comprendre la place des douleurs de Notre-Dame dans le plan divin de notre rédemption, il nous faut partir de la prédestination éternelle de la Vierge Marie.
— La prédestination éternelle de la Vierge Marie
Dieu, dans sa miséricorde infinie, prévoyant de toute éternité la chute du premier homme et ses conséquences, avait prévu de toute éternité un plan de secours : l’envoi de son Fils pour racheter nos péchés. Mais ce plan incluait aussi les circonstances de la venue du Verbe sur terre. C’est ce qui ressort des paroles du pape Pie IX dans sa Bulle Ineffabilis Deus :
Le Dieu ineffable [...] destina à son Fils unique, dès le commencement et avant tous les siècles, la Mère dont, s’étant incarné, il naîtrait dans la bienheureuse plénitude des temps [1].
C’est donc par un même décret éternel que le Verbe a été prédestiné à prendre notre nature humaine, et la Vierge Marie à lui donner sa chair, à être Mère de Dieu.
C’est pourquoi la liturgie n’hésite pas à appliquer à Notre-Dame ces lignes du Livre des Proverbes qui concernent au premier chef la Sagesse éternelle, Notre-Seigneur Jésus-Christ :
Le Seigneur m’a possédée au commencement de ses voies, avant de faire quoi que ce soit, dès le principe. J’ai été établie dès l’éternité et dès les temps anciens, avant que la terre fut créée. [...] Lorsqu’il préparait les cieux, [...] lorsqu’il entourait la mer de ses limites, [...] lorsqu’il posait les fondements de la terre, j’étais avec lui (Prov 8, 22-29) [2].
Il ne faudrait pas conclure de ces lignes, que l’âme de la Vierge Marie a été créée de toute éternité, mais que Notre-Dame était de toute éternité dans le plan de Dieu avec Notre-Seigneur.
— L’Immaculée Conception
Il convenait cependant que Dieu mît totalement en dehors du péché – et même du péché originel – celle qui devait servir de tabernacle à son Fils pendant neuf mois. Cette préservation se fit « en vue des mérites de Jésus-Christ sauveur du genre humain [3] », comme le dit le texte de la définition du dogme de l’Immaculée Conception :
La bienheureuse Vierge Marie, dans le premier instant de sa conception, a été, par une grâce et un privilège spécial du Dieu tout-puissant, en vue des mérites de Jésus-Christ, Sauveur du genre humain, préservée et exempte de toute tache du péché originel. [...]
Et certes, il convenait bien qu’il en fût ainsi. Il convenait qu’elle resplendît toujours de l’éclat de la sainteté la plus parfaite, qu’elle fût entièrement préservée, même de la tache du péché originel, et qu’elle remportât ainsi le plus complet triomphe sur l’antique serpent [4].
Mais cette préservation et exemption ne sont qu’un aspect de l’Immaculée Conception : l’aspect négatif si l’on peut dire. L’aspect positif, c’est l’enrichissement de l’âme de Marie par la grâce : elle n’a été préservée de toute tache du péché originel qu’en recevant la grâce sanctifiante ; et elle a reçu cette grâce à un degré qu’aucun homme ne peut concevoir.
La majorité des théologiens précise que la plénitude initiale de grâces en l’âme de la Vierge Marie, dépassait déjà la grâce finale de tous les saints et de tous les anges pris ensemble. La dignité de la maternité divine, en effet, appartient à l’ordre hypostatique, ordre de l’union de la nature humaine de Notre-Seigneur avec sa nature divine dans la Personne du Verbe. La grâce des anges et des saints, même pris ensemble, n’appartient pas à cet ordre, donc se trouve bien en deçà de la grâce initiale de la Vierge Marie [5]. Lisons Pie IX :
Puisant dans les trésors de sa divinité, [Dieu] la combla si merveilleusement, bien plus que tous les esprits angéliques, bien plus que tous les saints, de l’abondance de toutes les grâces célestes, et l’enrichit avec une profusion merveilleuse afin qu’elle fût toujours sans aucune tache, entièrement exempte de l’esclavage du péché, toute belle, toute parfaite et dans une telle plénitude d’innocence et de sainteté qu’on ne peut, au-dessous de Dieu, en concevoir une plus grande, et que nulle autre pensée que celle de Dieu même ne peut en mesurer la grandeur [6].
Il faut noter que cette sainteté de Notre-Dame nous renvoie à la sainteté infinie de Notre-Seigneur : c’est parce que son Fils est Dieu que, pour l’accueillir en son sein, la Vierge Marie reçut une plénitude initiale de grâces telle qu’on ne peut en concevoir une plus grande après celle de Dieu. Ce n’est qu’un des exemples montrant que la dévotion de Notre-Dame ne s’arrête jamais à sa personne, ne détourne jamais de Notre-Seigneur, mais conduit directement à lui.
Il faut ajouter que cette prédestination éternelle de la Vierge Marie, son exemption conséquente du péché originel et son enrichissement par la grâce, furent entièrement gratuits, n’ont pu être mérités par notre Mère céleste : c’est la grâce qui est le principe du mérite ; lorsqu’on n’a pas encore reçu la grâce, on ne peut mériter la grâce [7].
— De l’Immaculée Conception à l’annonciation
Mais dès que Notre-Dame eût reçu cette plénitude initiale de grâces, elle a commencé à mériter. C’est en effet l’opinion de nombreux saints et de la majorité des théologiens [8] que la Vierge Marie a eu l’usage du libre arbitre par science infuse dès le premier instant de sa conception [9].
Un fait allégué par tous ces auteurs est que saint Jean-Baptiste eut l’usage de la raison dès le sein de sa mère, au moins à partir de l’épisode de la visitation (Lc 1, 44). Il est inconcevable que la Mère du Sauveur, reine de tous les saints eût moins de privilèges que le précurseur de son Fils.
Mais pour avancer que Notre-Dame eut cet usage du libre arbitre dès sa conception, les théologiens partent du fait que Dieu ne fait rien en vain : s’il a enrichi l’âme de Notre-Dame avec une telle magnificence de vertus et de dons du Saint-Esprit, ce n’est pas pour que ce trésor reste comme une eau dormante en attendant que la Vierge Marie atteigne ce qui est, chez les autres enfants, l’âge de raison.
Cet usage du libre arbitre permit à Notre-Dame de répondre immédiatement à l’infusion de la plénitude de grâces en son âme par un acte d’offrande d’elle-même. Elle s’offrit alors à tout ce que Dieu voudrait d’elle et lui demanderait dans la suite, même si elle ne savait pas encore qu’elle serait la Mère de Dieu ; ce qu’elle n’apprit qu’à l’annonciation. Cet acte lui mérita aussitôt une grâce plus abondante.
Et comme il n’y avait en Notre-Dame aucune de ces causes qui, chez nous, freinent ou arrêtent l’action de la grâce, le progrès spirituel, non seulement fut ininterrompu dans son âme, mais il se faisait de manière accélérée, comme une pierre qui, en tombant, se rapproche de plus en plus vite de la terre si elle ne rencontre aucun obstacle :
La grâce perfectionne et incline au bien à la manière de la nature. Donc, de la même manière que le mouvement naturel devient d’autant plus rapide qu’il se rapproche de son terme, ceux qui sont en état de grâce doivent d’autant plus grandir dans la charité qu’ils se rapprochent de leur fin dernière [10].
Jamais la Sainte Trinité n’avait rencontré une âme aussi docile à toutes ses volontés.
Notre-Dame n’avait pas mérité d’être la Mère de Dieu mais, comme le dit saint Thomas d’Aquin :
A partir de la grâce [initiale] qu’elle avait reçue, elle mérita le degré de pureté et de sainteté qui lui permirent d’être la digne Mère de Dieu (III, q. 2, a. 11, ad. 3).
Lorsqu’à l’annonciation l’archange Gabriel vint lui annoncer le plan de Dieu sur elle, c’est sans hésitation aucune qu’elle donna son consentement au nom de toute l’humanité, habituée qu’elle était à toujours dire Fiat à la volonté divine. Cela n’en impliquait pas moins chez elle, à cet instant, une totale confiance en Dieu et un grand courage. Dans le Temple de Jérusalem où ses parents, saint Joachim et sainte Anne, avaient été la présenter dès l’âge de trois ans – comme nous l’a transmis la Tradition – la Vierge Marie avait eu le temps de méditer sur les prophéties messianiques, notamment celles d’Isaïe, qui annonçaient les grandes souffrances du Sauveur promis, auxquelles devrait participer celle qui recevrait l’honneur d’être sa Mère. Elle savait donc, au moins en général, dans quel océan de douleurs ce Fiat la faisait entrer.
— Marie corédemptrice
La passion du Christ, comme le montre saint Thomas, a causé notre salut par mode de satisfaction, par mode de sacrifice, et par mode de rachat.
Par mode de satisfaction [11], parce que le Christ, en souffrant, a présenté à Dieu, en tant que tête des hommes, davantage que ne l’aurait exigé la compensation de toute l’offense du genre humain, en raison de la grandeur de sa charité et de la dignité de la vie qu’il offrait ; par mode de sacrifice, parce que ce fut l’offrande d’un bien sensible, faite en l’honneur de Dieu pour l’apaiser [12] ; par mode de rachat, parce qu’elle fut une satisfaction suffisante et surabondante pour le péché et pour la peine [due au péché], et qu’elle nous a ainsi rachetés du péché et de la peine [13].
Cependant, par un plan d’une infinie sagesse, Notre-Seigneur a voulu associer sa Mère à cette grande œuvre de notre salut. C’est ce que dit le pape saint Pie X dans l’encyclique Ad diem illum du 2 février 1904 :
Marie [...] parce qu’elle dépasse toutes les autres créatures par la sainteté et l’union au Christ, et parce qu’elle a été associée par lui à notre œuvre de salut, nous a mérité d’un mérite de convenance, comme on dit, ce que lui-même nous a mérité d’un mérite de condignité.
L’expression « mérite de condignité » signifie : en stricte justice. Et l’on appelle mérite de convenance, ce qui est fondé sur les droits de l’amitié : lorsqu’un juste accomplit la volonté de Dieu son ami, il convient que Dieu accomplisse les désirs de ce bon serviteur, d’où le mot de convenance. C’est ainsi qu’une bonne mère chrétienne peut, par ses bonnes œuvres, mériter d’un mérite de convenance la conversion de son fils. On connaît l’exemple de saint Augustin converti par les prières et les larmes de sa mère sainte Monique. C’est ainsi que Notre-Dame nous a sauvés, et c’est dans ce sens qu’on l’appelle corédemptrice du genre humain.
La passion de Notre-Seigneur ayant causé notre salut par mode de satisfaction, de sacrifice et de rachat (supra), il en est de même de Notre-Dame, toutes proportions gardées [14]. Citons le père Garrigou-Lagrange :
La bienheureuse Vierge Marie a coopéré au salut de tous les hommes par mode de satisfaction, offrant à Dieu pour nous, dans la plus grande douleur et le plus grand amour, la vie de son Fils très aimé que lui-même offrait en satisfaction avec la plus ardente charité. Elle a encore coopéré par mode de sacrifice très parfait qu’elle a offert avec le Christ, et par mode de rachat du péché et du pouvoir du diable [15].
Ainsi apparaît toute l’harmonie du plan divin. Si la Vierge Marie fut rachetée de manière préventive, ce ne fut pas seulement pour servir de tabernacle au Fils de Dieu incarné en son sein. Sa mise à part de tout péché était aussi ordonnée à la corédemption. Le péché ne pouvait racheter le péché. Il convenait que celle qui allait être associée à Notre-Seigneur dans la grande œuvre de notre rachat, ait été exempte de tout péché dès le début de son existence. C’est ce que dit le père Marie-Joseph Nicolas :
La souffrance du Christ rachète d’abord la Vierge, [...] ; puis elle s’adjoint la souffrance et le mérite de la Vierge pour racheter avec elle l’ensemble du genre humain pécheur [16].
Mais on peut trouver un autre lien, une autre raison de convenance entre l’Immaculée Conception et la corédemption. Il est en effet une chose essentielle à comprendre dans la spiritualité catholique : depuis le péché d’Adam, la grâce est ordonnée à la gloire par la croix. Il faut citer ici le père Chardon O.P. :
Puisque la grâce dispose au ministère auquel on est appelé, il faudra conclure que, dedans l’âme sainte de Jésus, elle y opérait un poids pressant vers la fin pour laquelle il était venu au monde, afin de se rendre en l’office dont il s’était chargé de faire, par les souffrances et par sa mort en la croix, la purgation des péchés [17].
Or, « de sa plénitude, nous avons tous reçu » (Jn 1, 16). Cette même grâce de Notre-Seigneur se retrouve dans les membres de son Corps mystique. Elle produit donc, en nous aussi, une inclination surnaturelle à la croix :
Il faut de nécessité que cette grâce [qui est dans les justes] fasse la même pente et exerce la même rigueur dans les âmes prédestinées, afin que le Corps mystique ne paraisse point un tout entièrement monstrueux en l’ordre de la grâce, où l’esprit de Jésus serait contraire à soi-même [18].
Si maintenant nous considérons la plénitude de grâces en Notre-Dame, supérieure à la grâce finale de tous les anges et de tous les saints réunis, on en déduira qu’il existait en l’âme de la Vierge Marie une inclination proportionnée à la croix, qui la prédisposait, la préparait, à se retrouver le Vendredi saint au Calvaire pour racheter tous les hommes dans les souffrances avec son Fils.
Sa maternité divine, avec la plénitude de grâces qu’elle impliquait, devait conduire Notre-Dame à sa mission de corédemptrice. Et la corédemption elle-même contribuera à la perfection de sa médiation universelle :
— médiation ascendante : c’est non seulement sa propre Mère qui implore Notre-Seigneur pour notre salut, mais une Mère qui a souffert avec lui pour nous l’obtenir. Elle nous a enfantés avec lui dans les douleurs : par là, elle a acquis une sorte de droit, un empire sur le Cœur de son Fils. Nous avons trop coûté à sa Mère pour qu’il puisse désormais lui refuser quoi que ce soit à notre égard.
— La corédemption contribue également à la perfection de la médiation descendante de Notre-Dame : ces grâces qu’elle nous distribue maintenant, ce sont des grâces qu’elle nous a méritées avec son Fils par toute une vie de douleurs qui a trouvé son sommet sur le calvaire. Il est temps, maintenant, de les étudier, de les méditer.
— Notre-Dame des sept douleurs, Reine des martyrs
La très sainte Vierge Marie ayant eu une plénitude de grâces supérieure à la grâce finale de tous les anges et les justes réunis, devait souffrir plus que toutes les créatures capables de souffrir, prises ensemble. C’est ce qu’exprime saint Bernardin de Sienne :
La douleur de la sainte Vierge a été si grande que, si elle était partagée entre toutes les créatures capables de souffrir, celles-ci mourraient à l’instant [19].
Mais comment une créature humaine peut-elle supporter de telles souffrances ?
Étant au-delà de ce que la force humaine peut endurer, écrit le père Faber, [les douleurs de Marie] dépassèrent la mesure de la force naturelle de la vie. C’est l’opinion unanime des pieux auteurs qui ont écrit sur la sainte Vierge, opinion appuyée sur les révélations des saints eux-mêmes, que c’est par un miracle que Marie conserva la vie sous la pression de ses intolérables souffrances [20].
Le pape Benoît XV ajoute :
En s’unissant à la Passion de son Fils, elle a souffert comme à en mourir […] pour apaiser la Justice divine. Autant qu’elle le pouvait, elle a immolé son Fils, de telle façon qu’on peut dire qu’avec lui, elle a racheté le genre humain [21].
Notre-Dame ayant souffert comme à en mourir, et plus que tous les justes réunis, peut-être appelée en toute vérité la Reine des martyrs. Ayant exploré l’abîme de la douleur jusqu’aux dernières limites explorables pour une créature, elle peut être à notre égard la Mère de consolation et le refuge des affligés : comme ses douleurs ont agrandi son Cœur pour compatir à toutes nos épreuves ! Pure créature, elle est d’ailleurs, sur un plan purement humain, plus proche de nous que Notre-Seigneur et donc plus accessible aux pauvres pécheurs que nous sommes.
Que furent les douleurs de Notre-Dame ? Ce furent des douleurs de l’âme.
En effet, la Vierge Marie n’endura pas de supplices corporels. Cependant, en nous le corps et l’âme sont tellement unis que parfois un grand souci, une grande peine, ont des répercussions physiques [22]. On peut même en tomber malade et en mourir. Il ne faut donc pas s’étonner si les souffrances de l’âme de Marie ont eu leur répercussion sur la sensibilité de son corps virginal extrêmement parfait :
« Bienheureux les sens de la Vierge Marie qui, sans la mort, ont mérité la palme du martyre sous la croix du Seigneur », chante la communion de la fête de Notre-Dame des sept douleurs (15 septembre) – Felices sensus beatæ Mariæ Virginis qui, sine morte meruerunt martyrii palmam sub cruce Domini.
Il y a encore quelque chose qui met complètement à part les souffrances de Notre-Dame, à côté de leur intensité : le grand soutien des martyrs dans leurs supplices, notre grand soutien à nous dans toutes nos épreuves, c’est de nous tourner vers Notre-Seigneur. Mais ici, c’est justement le regard de Marie sur son Fils qui est la cause de ses souffrances : avant la Passion, elle souffrait des douleurs de Jésus à venir, puis le Vendredi saint elle souffrait des douleurs de son Fils qu’elle voyait mourir devant elle. Saint Laurent-Justinien dit que :
Le Cœur de la bienheureuse Vierge a été comme un miroir très clair de la Passion de son Fils [23].
Toutes les souffrances de l’âme et du corps de Jésus se sont reflétées comme dans un miroir dans le Cœur de Marie, ont eu leur correspondant dans le Cœur de Marie. La compassion de Marie est le retentissement de la passion de Jésus dans le Cœur de sa Mère. C’est pourquoi l’on dit encore que le Cœur de Marie fut l’autel sur lequel Jésus offrit les souffrances de sa bienheureuse passion.
Pour être complet, il faut ajouter quelque chose qui peut nous étonner : Notre-Dame révéla à sainte Brigitte que ses douleurs étaient accompagnées constamment d’un torrent de joies célestes. Mais cette vérité n’est pas basée sur une simple révélation privée, même à une sainte. La joie est, en l’âme, un fruit du Saint-Esprit, c’est-à-dire l’une des conséquences de la présence du Saint-Esprit, de la Sainte Trinité dans une âme. La plénitude de grâces qui était en l’âme de Marie, permettait une plénitude de présence divine en elle, qui causait une plénitude de joie.
Il faut ajouter, pour Notre-Dame, le bonheur de participer au salut du monde, et la joie de penser à la gloire extraordinaire qui l’attendait dans le ciel après les épreuves d’ici-bas.
Ces joies ne supprimaient pas ses douleurs, ni ne les atténuaient, et inversement. Aussi, Notre-Dame des sept douleurs est-elle en même temps Notre-Dame de toute joie.
La piété chrétienne honore sept douleurs de Notre-Dame, qui correspondent à sept événements de la vie de Notre-Seigneur. Cela ne veut pas dire que la Vierge Marie n’a souffert qu’en ces sept occasions. Comme le dit saint Pie X, c’est « toute sa vie qui s’est passée en douleurs [24] ». Mais ces sept événements sont comme sept glaives qui l’ont blessée plus profondément. Le sommet eut lieu sur le Calvaire.
On considère plus particulièrement trois douleurs pendant les mystères joyeux de l’enfance de Notre-Seigneur : la prophétie de Siméon, la fuite en Égypte et les trois jours où Jésus fut perdu. Les autres douleurs ont toutes lieu le Vendredi saint : la rencontre de Jésus portant sa croix, le crucifiement, la descente de croix, et la sépulture de Jésus.
La dévotion aux douleurs de Notre-Dame est très traditionnelle dans l’Église. On considère communément que cette dévotion, qui nous fait voir la Passion de Jésus à travers les souffrances de Marie, produit dans les âmes un grand amour pour Notre-Seigneur et Notre-Dame, une grande haine pour le péché, et un grand zèle pour la conversion des pécheurs.
La Vierge Marie a même suscité des Ordres religieux pour contempler et prêcher ses douleurs. Ainsi les Servites de Marie, dont les sept saints fondateurs sont fêtés le 12 février, lendemain de la fête de Notre-Dame de Lourdes.
Première douleur :
la prophétie du vieillard Siméon
Nous connaissons le contexte : Notre-Dame et saint Joseph se rendant au Temple de Jérusalem quarante jours après la naissance de Notre-Seigneur, pour accomplir les cérémonies prescrites par la loi de Yahweh : purification légale de la Vierge Marie (Lev. 12, 1-8) et rachat de l’enfant (Ex 13, 2) [25].
Le contenu de la prophétie
Un vieillard se tenait là, homme juste et droit, du nom de Siméon. Conduit par le Saint-Esprit en ce lieu, puis éclairé par une lumière d’en haut, il prit l’Enfant dans ses bras et s’exclama :
Maintenant, Seigneur, vous laisserez votre serviteur s’en aller en paix selon votre parole, car mes yeux ont vu le salut qui vient de vous, que vous avez préparé à la face de tous les peuples ; lumière pour éclairer les nations et gloire d’Israël votre peuple (Lc 2, 29-32).
Puis le ton changea :
Voici que cet Enfant est établi pour la ruine et pour la résurrection d’un grand nombre en Israël, et comme un signe en butte à la contradiction : un glaive transpercera votre âme afin que les pensées d’un grand nombre de cœurs soient dévoilées (Lc 2, 34-35).
La prophétie de Siméon est un condensé de toute l’histoire du monde : Jésus est la lumière qui vient éclairer les ténèbres de ce monde, mais les ténèbres ne vont pas le recevoir, et il y aura une lutte à mort :
Il était la vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde. Il était dans le monde, et le monde a été fait par lui, et le monde ne l’a pas connu. Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu (Jn 1, 9-11).
C’est un écho de la prophétie de la Genèse. Après la chute d’Adam et Ève, Dieu avait dit au serpent :
Je mettrai une inimitié entre toi et la Femme, entre ta descendance et sa descendance. Elle te brisera la tête et tu essaieras de la mordre au talon (Gn 3, 15).
La Femme, c’est Notre-Dame ; sa descendance, c’est Notre-Seigneur et tous ceux qui le suivront ; la descendance du serpent, ce sont tous ceux qui, s’opposant à Notre-Seigneur, se retrouvent de fait dans le camp du démon. Le combat des deux cités est mis en place par Dieu, et annoncé dès le péché du premier homme.
Et saint Jean, dans l’Apocalypse, décrit la lutte :
Un grand signe parut dans le Ciel : une femme revêtue du soleil, qui avait la lune sous ses pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles [c’est Notre-Dame]. Elle était enceinte. […] Et elle mit au monde un enfant mâle qui devait gouverner toutes les nations [c’est Notre-Seigneur]. […] Et le dragon poursuivit la femme qui avait mis au monde l’enfant mâle. […] Et il alla faire la guerre à ses autres enfants qui gardent les commandements de Dieu (Ap 12, 1. 2. 5. 13. 17).
Le retentissement de la prophétie de Siméon dans le Cœur de Marie
L’annonce de Siméon fut comme une mer de douleurs qui envahit subitement l’âme de Marie. Elle savait bien que le salut des âmes se ferait par le Sacrifice de son Fils. Elle y avait donné son consentement dès le jour de l’annonciation.
Mais voilà qu’elle se trouvait subitement devant l’immense combat que la venue de son Fils déclencherait sur la terre. Pour elle qui était si sainte et si pure, ce déferlement du mal et du péché qui lui était annoncé, était déjà en soi une souffrance inexprimable ; et cette souffrance rebondissait du fait que c’était son Fils qui serait l’enjeu de ce combat, que c’était un combat qui se terminerait par la mort de son Fils.
Elle eut l’intuition, à ce moment, que cette Présentation de Jésus au Temple allait beaucoup plus loin que l’obéissance à l’une des multiples lois de l’ancien Testament : son Fils était venu en ce lieu pour s’y offrir à l’avance à son Père, en vue du Calvaire. Marie comprit qu’elle était invitée à s’unir à cette oblation de Jésus en acceptant de donner son propre Fils à la mort, et à quelle mort ! Et ce n’est plus, comme au jour de l’annonciation, dans l’intimité de la maison de Nazareth, qu’elle était invitée à faire ce don, mais dans la majesté du Temple de Yahweh.
Notre-Dame fit cette oblation le Cœur transpercé de douleur, mais remplie d’un immense amour pour Dieu et pour nous :
Offrez donc, ô Mère, votre enfant, et présentez à Dieu le fruit béni de vos entrailles, dit saint Bernard. Offrez pour notre réconciliation l’hostie sainte, agréable à Dieu. [...] Un temps viendra où l’offrande ne se fera plus dans le Temple, ni dans les bras de Siméon, mais en dehors de la ville et sur les bras de la croix, où votre Fils ne sera plus racheté, mais où il rachètera lui-même les autres par son sang. C’est maintenant le sacrifice du matin, et celui-là sera le sacrifice du soir [26].
La Sainte Famille quitta ensuite le Temple, et retourna dans la maison de Bethléem. Mais plus rien n’était comme avant. L’engrenage qui allait conduire à la Croix était maintenant commencé : un mystère de mort planait sur la tête de son Fils. La vie cachée, ce ne serait pas seulement quelques années à l’écart du monde pour permettre à Jésus de se préparer à sa mission dans le silence et la prière ; ce serait aussi une vie où il faudrait cacher Jésus pour qu’il ne soit surtout pas découvert, car on en voulait à sa vie.
A partir de ce moment, chaque action de Marie devint pour elle une souffrance, remarque le père Faber. [...] Il n’y avait pas dans son âme de retraite où l’amertume ne pénétrât. Chacun de ses regards sur Jésus, chaque mouvement du divin Enfant, chaque parole qu’il prononçait, [...] tout étendait l’amertume qui était en elle. Le cours du temps, même, était amertume, car elle voyait Gethsémani et le Calvaire amenés par le fleuve qui s’approchait [27].
Il fallait pourtant que la vie ordinaire continuât son cours. Il y avait les tâches quotidiennes à continuer d’assumer : aller chercher l’eau à la fontaine du village, nettoyer la maison, préparer les repas, filer le lin. Il fallait, sans montrer sa douleur, s’occuper de l’Enfant, être la joie et l’âme du foyer comme doit l’être toute mère de famille. Et elle n’avait que seize ans environ.
Conséquences pour nos âmes
L’unité du Corps mystique de Notre-Seigneur requiert que les baptisés participent à leur niveau à cette offrande de Jésus et Marie au Temple.
— La croix est la vocation du chrétien
En ce jour de la Présentation, Notre-Seigneur, tête du Corps mystique, offrit à l’avance à son Père tous ceux qui devaient lui appartenir un jour :
Le Sauveur, ce jour-là, paraissait être seul offert à Dieu, selon les ordonnances de la Loi, dit saint Grégoire de Nysse. Mais ceux qui ont les yeux de la foi comprennent que Jésus-Christ offrait alors à Dieu les prémisses de la masse humaine, et qu’il la rendait sainte et digne d’appartenir à Dieu [28].
Greffé sur le Christ par son baptême, le chrétien se trouve partie prenante dans le mystère de la croix. S’il en était autrement, le Corps mystique serait un monstre :
Le chef est couronné d’épines et les membres seraient couronnés de roses ? s’exclame saint Louis-Marie Grignion-de-Montfort. Le chef est bafoué et couvert de boue dans le chemin du Calvaire, et les membres seraient couverts de parfums sur le trône ? Le chef n’a pas un oreiller pour se reposer, et les membres seraient délicatement couchés sur la plume et le duvet ? Ce serait un monstre inouï. Non, non, mes chers compagnons de la croix, ne vous y trompez pas : ces chrétiens que vous voyez de tous côtés, ornés à la mode, délicats à merveille, élevés et graves à l’excès, ne sont pas les vrais disciples ni les vrais membres de Jésus crucifié [29].
Cette vocation à la croix est même inscrite au cœur de notre nature lorsqu’elle est surélevée par la grâce sanctifiante, nous l’avons vu plus haut : la grâce qui est en notre âme vient de Notre-Seigneur, et produit donc en nous, comme en Jésus-Christ, une inclination à la croix.
O Jésus, quelle victime voulez-vous que je sois ? s’écrie Bossuet. Voulez-vous que je sois un holocauste consumé et anéanti devant votre Père par le martyre du saint amour ? Voulez-vous que je sois, ou une victime pour le péché par les saintes austérités de la pénitence, ou une victime pacifique et eucharistique dont le cœur, touché de vos bienfaits, s’exhale en actions de grâces et se distille en amour à vos yeux ? Voulez-vous qu’immolé à la charité, je distribue tous mes biens pour la nourriture des pauvres ou que, frère sincère et bienfaisant, je donne ma vie pour les chrétiens, me consumant en pieux travaux dans l’instruction des ignorants et dans l’assistance des malades ? Me voilà prêt à m’offrir, à me dévouer, pourvu que ce soit avec vous, puisqu’avec vous je puis tout, et que je serai heureux de m’offrir par vous et en vous, à Dieu votre Père [30].
— Le chrétien est signe de contradiction
Mais, parmi les croix qui constituent la vocation du chrétien, il en est une qu’il faut mentionner spécialement à l’occasion de la prophétie de Siméon :
Voici que cet Enfant est établi pour la ruine et pour la résurrection d’un grand nombre en Israël, et comme un signe en butte à la contradiction (Lc 2, 34).
De par son baptême, devenu lui-même un autre Christ, le chrétien se trouve engagé dans le combat gigantesque déclenché par la venue du Christ sur terre. Le chrétien est lui-même signe de contradiction :
Celui qui croit à ce fait de l’Incarnation devra se soumettre à toutes les conséquences de sa foi, aux exigences de sa dignité de fils de Dieu.
Celui qui ne croit pas ne pourra pas ne pas entrer en lutte contre tous ceux qui croient, contre leur société, contre les conséquences sociales et politiques de leur foi [31].
Notre-Seigneur avait averti ses Apôtres le Jeudi saint au soir dans son Discours après la Cène :
Si le monde vous hait, sachez qu’il m’a haï avant vous. Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui serait à lui ; mais parce que vous n’êtes pas du monde, et que je vous ai choisis du milieu du monde, à cause de cela le monde vous hait. Souvenez-vous de la parole que je vous ai dite : le serviteur n’est pas plus grand que son maître. S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi (Jn 15, 18-20).
L’essence du catholicisme libéral, qui a triomphé à l’occasion du concile Vatican II, c’est justement le rejet de cette croix pourtant indissociable de la vocation chrétienne : on cherche des accommodements avec le monde pour se faire accepter par lui et ne pas être persécutés ; on ne dénonce plus les erreurs et ceux qui les propagent ; on arrête de combattre. C’est le discours d’ouverture du Concile par le pape Jean XXIII, discours qui allait changer complètement l’esprit des hommes d’Église :
Aujourd’hui, l’Épouse du Christ préfère recourir au remède de la miséricorde, plutôt que de brandir les armes de la sévérité. Elle estime que, plutôt que de condamner, elle répond mieux aux besoins de notre époque en mettant davantage en valeur les richesses de sa doctrine [32].
C’est oublier que le combat contre les erreurs est une œuvre de miséricorde, puisqu’on corrige celui qui errait, et l’on préserve les autres de l’égarement. Mais, depuis Jean XXIII, les papes semblent ignorer le combat des deux Cités, et penser que le bien va se répandre de lui-même, comme si les hommes n’étaient pas blessés par le péché originel, et comme s’il n’y avait pas de contre-Église travaillant jour et nuit à détruire l’œuvre de Notre-Seigneur avec une puissance qui ne cesse de s’accroître [33].
Notre-Dame a la haine de l’erreur. Elle sait, mieux que tout autre, que l’erreur, comme l’hérésie, est un outrage à son Fils qui est la Vérité, et s’oppose au plan de salut pour lequel elle s’est offerte dans le Temple avec son Fils au jour de la Présentation, avant de le faire au Calvaire le Vendredi saint.
Dans son Itinéraire spirituel, Mgr Lefebvre écrivait :
La Vierge Marie [...] n’est ni libérale, ni moderniste, ni œcuméniste. Elle est allergique à toutes les erreurs et à plus forte raison aux hérésies et à l’apostasie [34].
Les hommes d’Église ayant rendu les armes, les ennemis du Christ n’ont plus aucun obstacle aujourd’hui pour accomplir leurs œuvres de ténèbres. On peut dire que Vatican II, c’est le champ libre laissé à ceux qui préparent l’avènement de l’Antéchrist.
Dans ces circonstances, combien la très sainte Vierge Marie doit-elle veiller sur ceux de ses enfants qui continuent le bon combat de la foi en bravant toutes les contradictions et persécutions.
Deuxième douleur : la fuite en Égypte
Le récit
Après la prophétie de Siméon, la Providence avait laissé un peu de répit à la sainte Famille. Lors de la Présentation au Temple, l’Enfant n’avait que quarante jours, il fallait le laisser grandir un peu.
C’est environ un an après, qu’eut lieu la visite des Rois Mages, épisode bien consolant pour Jésus, Marie et Joseph. Mais, lorsque les Mages furent repartis, les événements se précipitèrent :
Voici qu’un ange du Seigneur apparut en songe à Joseph [35], disant : « Lève-toi, prends l’Enfant et sa Mère, et fuis en Égypte, et restes-y jusqu’à ce que je te parles ; car il arrivera qu’Hérode cherchera l’Enfant pour le faire mourir ». Joseph, s’étant levé, prit l’Enfant et sa Mère durant la nuit, et se retira en Égypte (Mt 2, 13-14).
La prophétie de Siméon commençait à se réaliser.
La mort rôdait autour de l’enfant qui n’avait pourtant qu’un an. Il avait été découvert, il fallait fuir.
La première persécution vint du pouvoir civil : Hérode, qui voyait un rival en ce Roi qui venait de naître.
Crudelis Herodes, Deum Regem venire quid times ?
Non eripit mortalia qui regna dat caelestia [chante la liturgie] [36].
Mais Hérode voulait être autonome, ne voulait rendre aucun compte à Dieu de son administration. Maintenant, ce sont tous les gouvernements du monde qui sont ainsi : la Révolution française a découronné Notre-Seigneur et, ses erreurs ayant pénétré dans l’Église à l’occasion du concile Vatican II, ce sont maintenant les papes qui prêtent la main aux ennemis du Christ pour empêcher le règne de Notre-Seigneur sur les nations. La royauté du Christ est toujours l’enjeu du combat des deux Cités.
La nuit était sombre et tranquille, au dessus de la petite ville de Bethléem encore endormie, lorsque la Sainte Famille en partit.
Dans quelques heures, les saints Innocents allaient faire un rempart de leur corps, pour protéger la fuite de leur Sauveur. Ils en seront récompensés par une gloire éternelle.
Aux paroles de Joseph, Marie avait obéi tranquillement. Quoiqu’elle éprouvât toute la crainte d’une mère, il n’y eut en elle ni trouble ni précipitation, ce qui est admirable chez une jeune vierge d’environ dix-sept ans. Elle prit son trésor pendant qu’il dormait, et partit sur le champ avec Joseph. Sa pauvreté avait peu de préparatifs à faire. C’était la nuit, et l’on partait vers un peuple inconnu plongé dans l’idolâtrie.
Joseph marchait le premier. Pendant le jour, ils étaient brûlés par un soleil contre lequel il n’y avait pas d’abri. Pendant la nuit, ils avaient à souffrir du froid ; et ils avaient peu de vivres.
Les légendes représentent les miracles se multipliant sur le passage des augustes fugitifs : les fleurs naissant au désert sous leurs pas, les palmiers inclinant leurs branches pour leur offrir leurs fruits, les anges leur faisant cortège, les idoles s’écroulant avec fracas. N’est-ce pas plus digne du Sauveur d’être dans une solitude complète afin d’être plus complètement avec son Père, pleinement abandonné entre ses mains, et tout entier à son adoration ? Jamais Jésus ne parut plus dénué, plus abandonné, plus exposé ; et jamais la divine Providence ne veilla avec plus de soin sur le Sauveur du monde [37].
La Sainte Famille franchit la frontière de la Terre promise et rentra en pays païen.
L’Égypte sera bien récompensée d’avoir protégé de la persécution le Sauveur du monde. Rapidement, après la Pentecôte, elle deviendra une terre peuplée de saints : ce sont les Pères du désert, dont la sainteté sera un exemple pour les siècles. Et autour d’Alexandrie, l’Égypte deviendra une des gloires de l’Église des premiers siècles, jusqu’à ce que l’islam vienne tout ravager.
Combien de temps Jésus, Marie et Joseph restèrent-ils en exil ? Il est difficile de le fixer, car les auteurs divergent. En tous cas, Joseph reprit son métier de charpentier.
Durant ces années d’exil, la cité égyptienne où la Sainte Famille s’était retirée, devint, sans le savoir, le centre du monde. Les anges s’y rassemblaient en foule pour admirer et adorer.
C’est ainsi que s’écoulèrent les années qui avaient été fixées par Dieu pour ce séjour en Égypte.
Lorsqu’Hérode fut mort, un ange du Seigneur apparut de nouveau à saint Joseph pendant son sommeil :
Lève-toi, prends l’Enfant et sa Mère, et va dans le pays d’Israël. Car ils sont morts, ceux qui en voulaient à la vie de l’Enfant (Mt 2, 20).
Joseph se leva avec la même promptitude qu’il avait eue à Bethléem pour le départ. Il laissa toutes ses occupations, et reprit la route avec Marie son épouse, et avec Jésus qui était maintenant un petit garçon.
Le chemin normal, pour revenir à Nazareth, eût été de repasser par Jérusalem afin de visiter le Temple. Mais la croix, qui ne devait pas quitter la sainte Famille, était encore là :
Ayant appris qu’Archelaüs régnait en Judée à la place d’Hérode son père, [Joseph] craignit d’y aller ; et, averti en songe, il passa par la province de Galilée pour rejoindre Nazareth (Mt 2, 22-23).
Voyons maintenant la seconde douleur dans le Cœur de Marie.
La seconde douleur dans le Cœur de Marie
La persécution d’Hérode était la première rencontre de Notre-Dame avec la persécution dont Jésus devait être la victime.
L’épreuve de la Vierge Marie ici, la caractéristique de cette seconde douleur, c’est sans aucun doute la crainte. La crainte n’est pas un péché, c’est une réaction de notre âme sensible devant un danger subit ou un avenir chargé de périls.
Il semble qu’il n’y ait rien de contraire aux perfections de la sainte Vierge à supposer que, dans sa seconde douleur, la crainte, qui appartient à la nature humaine, [...] avait reçu le pouvoir d’exercer son action sur Marie. S’il en eût été autrement, nous aurions à nous la représenter comme une créature à part, n’appartenant ni à la famille des anges ni à celle des hommes. [...] Alors Marie ne serait pas un exemple pour nous ; et l’idée de la douleur serait en elle une chose si étrange et si déplacée, qu’elle paraîtrait fictive et sans réalité [38].
Comment une maman ne ressentirait-elle pas la crainte en étant réveillée en pleine nuit, et en recevant l’ordre de fuir précipitamment parce qu’on en veut à la vie de son enfant ? Et, partis à pied, ne pouvaient-ils à tout moment être rattrapés par les cavaliers d’Hérode ?
Lorsqu’il étudie les effets de la crainte (I-II q. 44), saint Thomas d’Aquin constate qu’elle cause la contraction du cœur et du corps (a. 1), trouble le jugement (a. 2), fait trembler (a. 3) et peut aller jusqu’à empêcher d’agir (a. 4).
Quel fut le secret de la tranquillité de Notre-Dame en ce moment tragique ? Nul doute que ce fut la présence à ses côtés de l’Enfant-Dieu qui la soutenait de sa puissance divine.
L’arrivée en Égypte apporta une autre épreuve : la crainte y fit place à la tristesse.
La tristesse est une douleur de l’appétit sensible [c’est-à-dire de l’âme sensible], dont l’objet et le motif est un mal appréhendé intérieurement par la raison (III q. 15, a. 6) [39].
Le mal appréhendé ici, ce sont les péchés des hommes.
Quel choc pour Notre-Dame, qui avait passé toute son enfance et sa jeunesse dans le milieu le plus religieux possible à l’époque – le foyer de Joachim et d’Anne, puis le Temple de Jérusalem – de se retrouver dans un pays où l’on adorait des animaux, et où toute la manière de vivre était inspirée de paganisme ! Il faut comprendre aussi que la pureté incomparable de Marie la rendait extrêmement sensible, comme nous avons vu : le péché, le mal, tout cela était si éloigné d’elle, qu’elle le ressentait au plus profond d’elle-même. Le père Faber dit très justement que le séjour en Égypte fut pour Notre-Dame « un Gethsémani de plusieurs années [40] ».
La Providence avait voulu cette longue épreuve pour la Vierge Marie afin de la préparer encore mieux à sa mission de corédemptrice : ce séjour en Égypte lui donna une immense compassion pour les âmes plongées dans les ténèbres du péché. Il augmenta son désir d’unir ses souffrances à celles de son Fils pour les sauver.
Leçons pour nous-mêmes
Deux ordres de faits sont à envisager ici : la fuite de la Sainte Famille dans la nuit, puis le long séjour dans un pays païen.
— Leçon pour les temps de persécution
Les persécutions de toutes sortes sont le lot de l’Église tout au long de son histoire : « Tu essaieras de la mordre au talon » (Gn 3, 15), avait dit Dieu au serpent. « Et il alla faire la guerre à ses autres enfants qui gardent les commandements de Dieu » (Ap 12, 17).
Notre-Seigneur en a fait l’objet d’une béatitude :
Bienheureux serez-vous lorsqu’on vous insultera, qu’on vous persécutera et qu’on vous calomniera de toute manière à cause de moi ! Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux : c’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes avant vous (Mt 5, 11-12).
Lorsque la persécution, qu’elle soit morale ou physique, se durcit, c’est alors qu’arrive la crainte. A ce moment, il faut se rappeler la fuite de la Sainte Famille en pleine nuit devant les persécuteurs. Il faut donc prendre avec soi l’Enfant et sa Mère, comme cela fut ordonné à Joseph, et l’on est assuré que, dans cette compagnie, Dieu est avec nous et nous donnera la force de dominer la crainte :
Dieu est fidèle, et il ne souffrira pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces ; mais avec la tentation, il vous donnera aussi le moyen d’en sortir afin que vous puissiez la supporter (1 Co 10, 13).
Cependant, il faut garder à l’esprit que la persécution est l’objet de la huitième béatitude : elle est donc le couronnement des sept autres. La constance et la persévérance au milieu des persécutions est une grâce qui n’est donnée qu’en complément d’une vie chrétienne fervente. Une vie chrétienne tiède ne résiste pas à de telles épreuves, et se termine habituellement par l’apostasie.
— Vivre en chrétiens dans un pays païen
Le séjour de la Sainte Famille en Égypte est aussi d’une grande leçon pour nous.
De fait, aujourd’hui, il n’y a plus de pays chrétien. Après le concile Vatican II, en application du décret sur la liberté religieuse, les nonces apostoliques sont intervenus auprès des derniers États restés catholiques pour faire rayer de leurs constitutions le fait que la religion catholique était la religion officielle du pays [41].
Sur toute la terre, les fidèles de Notre-Seigneur Jésus-Christ doivent maintenant apprendre à vivre en pays païen tout en gardant la vraie foi, ayant à l’esprit les paroles de l’apôtre saint Jean :
N’aimez pas le monde, ni les choses qui sont dans le monde. Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est point en lui, car tout ce qui est dans le monde est concupiscence de la chair, concupiscence des yeux et orgueil de la vie (1 Jn 2, 15-16).
Or, aujourd’hui, il devient de plus en plus difficile de ne pas être attiré par le monde, tant le démon a perfectionné ses moyens de séduction. Les trois concupiscences sont excitées comme elles ne l’ont jamais été.
Le danger, c’est alors ce que la théologie appelle la crainte du monde, timor mundanus :
La crainte du monde est celle qui procède de l’amour du monde. Elle est toujours mauvaise, dit saint Thomas d’Aquin (II-II q. 19, a. 3).
Les catholiques sont tiraillés entre les plaisirs, les facilités, que leur apporte la société moderne dans tous les domaines, et les exigences de la vie évangélique : allant de concession en concession pour se fondre de plus en plus dans le monde par crainte de paraître différents, et pour profiter du maximum d’agréments, ils finissent par abandonner Notre-Seigneur. Cela se produit surtout chez les jeunes générations.
La vie de la Sainte Famille en Égypte, au contraire, est le modèle parfait à proposer aux chrétiens de notre siècle. Pas un seul instant Notre-Dame et saint Joseph n’ont ét é attirés par les mœurs lascives du paganisme environnant. Un seul attirait leurs cœurs : Notre-Seigneur Jésus-Christ qui était leur unique raison de vivre.
Quant au monde qui les entourait, loin de les séduire, il provoquait dans leur âme des sentiments d’immense compassion. Ne pas en avoir en voyant comment vivent les gens aujourd’hui, se sentir à l’aise dans cette société sans Dieu, est déjà le signe d’une vie chrétienne sur le déclin et donc en danger.
Troisième douleur :
les trois jours où Jésus fut perdu
Le récit
Les années passèrent. Jésus avait maintenant douze ans, qui était l’âge de la majorité chez les juifs. C’est l’âge à partir duquel les hommes étaient tenus de se rendre en pèlerinage à Jérusalem trois fois par an pour les grandes fêtes de Pâques, de la Pentecôte et des Tabernacles.
La Sainte Famille se rendit donc à Jérusalem pour assister à la Pâque. Cette fête commémorait le passage de la Mer Rouge. On immolait un agneau en souvenir de l’agneau pascal que les Hébreux avaient mangé dans chaque famille, la nuit où ils avaient quitté l’Égypte, et dont le sang apposé sur les linteaux des portes les avait protégés de l’ange exterminateur (Ex 12).
Dans la ville de Jérusalem arrivait celui qui serait un jour le vrai Agneau pascal immolé pour le salut de tous.
Les fêtes de Pâques duraient une semaine. Au jour octave, après une dernière visite au Temple, la Sainte Famille se disposa donc à quitter la ville.
Or, nous dit saint Luc, l’Enfant resta à Jérusalem et ses parents ne s’en aperçurent point (Lc 2, 43).
Comment cela a-t-il pu arriver ? Dans ces pèlerinages, les hommes et les femmes sortaient de la Ville par deux portes différentes pour se retrouver seulement le soir après une bonne marche. Chacun pensa que Jésus était avec l’autre, et ne s’inquiéta pas outre mesure.
Mais quelle dut être la consternation de Marie et de Joseph en se retrouvant à l’étape du soir, et en constatant que l’Enfant n’était pas là ! Quelle angoisse et quel déchirement soudain dans leurs coeurs ! Une immense mer de chagrin les submergeait tout d’un coup. De toute leur vie jusqu’ici, ils n’avaient pas eu pareille douleur. Ils partirent sans délai dans la nuit pour Jérusalem.
Ils se rendirent d’abord au Temple, tout autant parce qu’ils avaient davantage de chances de l’y trouver, que dans le désir d’aller dire à Dieu leur détresse. Mais il n’y était pas. Alors ils parcoururent en tous sens les rues de la ville, allant d’abord chez leurs amis puis interrogeant ceux qui auraient pu le voir passer.
L’angoisse de Notre-Dame grandissait.
Quant à saint Joseph, il était comme anéanti :
Qu’avez-vous fait, fidèle Joseph, dit Bossuet ? Qu’est devenu le sacré dépôt que le Père céleste vous a confié [42] ?
En pleurant, Joseph et Marie vont arpenter les rues de Jérusalem, passant de la ville au Temple et du Temple à la ville.
Dès l’aube du troisième jour, Marie et Joseph se rendirent de nouveau dans le Temple pour aller y prier. Au moment de repartir, poussés par une inspiration divine, ils passèrent près d’une des salles voisines du sanctuaire, dans lesquelles les Docteurs tenaient régulièrement leur classe. Et là, ils virent leur Fils assis au milieu des Docteurs, les écoutant et les interrogeant. La suite et la fin nous sont connues. On pourra les relire dans le chapitre second de l’Évangile de saint Luc.
La troisième douleur dans le Cœur de Marie
Cet épisode apporte un nouveau degré dans les épreuves de Notre-Dame. Lors de la fuite en Égypte, la souffrance de Marie était rendue supportable par la présence physique de l’Enfant Jésus à ses côtés. Mais maintenant la souffrance vient de la disparition de Jésus lui-même.
Le fait de se rendre à Jérusalem pour la Pâque avec l’Enfant, avait déjà réveillé dans le Cœur de Notre-Dame le glaive de Siméon. Comment ne pouvait-elle pas penser à cette Pâque future où son Fils serait immolé de manière si cruelle pour le salut de tous ? C’était un peu une répétition générale. Elle ne cessa d’y penser pendant les huit jours où elle assista aux cérémonies du Temple.
Ce fut donc un certain soulagement, un certain répit, lorsque, le pèlerinage à la Ville sainte étant achevé, Notre-Dame se disposa à repartir à Nazareth avec l’Enfant et avec saint Joseph.
Son angoisse rebondit lorsqu’elle ne vit pas l’Enfant à l’étape du soir. La nuit qui avait recouvert la terre, n’ était rien à côté de la nuit qui se fit alors dans le Cœur de notre Mère.
Ne donnons pas une interprétation purement naturelle à l’angoisse qui étreignit le Cœur de Marie :
Pensait-elle que l’enfant s’était perdu ou qu’il s’était enfui ? C’est impossible. Elle savait que son enfant était la Sagesse même, étant Dieu [43].
La perte de Notre-Seigneur était pour Notre-Dame un mystère douloureux absolument incompréhensible.
Jésus parti ! C’était pour Marie une idée plus difficile à concevoir que ne l’avait été le mystère de l’incarnation [44].
Cette dernière douleur des mystères joyeux du Rosaire aura d’ailleurs son correspondant le Vendredi saint, lorsque la Vierge Marie se retrouvera seule, pendant trois jours aussi, après la mise de Jésus au tombeau. Les circonstances seront plus dramatiques et plus violentes, mais au moins à la mise au tombeau, la Vierge Marie savait que Jésus venait de remporter sa victoire de la Croix, elle savait qu’il avait accompli sa mission. Tandis que lorsqu’elle le perdit à Jérusalem, elle ne comprenait rien. Elle ignorait où il était et ce qu’il pouvait souffrir. Elle se demandait même si, finalement, le temps de la Passion n’était pas arrivé, et si ce n’était pas maintenant que son Fils dut souffrir pour le salut de tous. Elle était plongée dans d’épaisses ténèbres spirituelles, et Dieu semblait l’avoir tout à fait abandonnée.
La nuit ne fit que s’épaissir pendant les trois jours où, en pleurant, accompagnée de saint Joseph, elle chercha en vain son Enfant. Elle ne pouvait même pas dormir.
On considère que cette troisième douleur fut la plus grande de toutes celles de Notre-Dame parce que, pour une Mère, il n’y a pas de plus grande douleur que la disparition subite et inexpliquée de son enfant. Et pour Marie, son enfant était son Dieu et son Sauveur. Il était la vie de son âme. La nuit qu’elle vécut ici surpassa incomparablement les obscurités qu’ont pu connaître les plus grands de tous les saints. Étant leur Reine, et devant avoir plus tard la mission de guider et de soutenir les hommes dans ce genre d’épreuves intérieures, il fallait qu’elle fut la première à en souffrir.
Cet événement eut deux conséquences dans l’âme de Marie :
– Même si, bien sûr, Notre-Dame n’était en rien séparée de Dieu, cette perte physique de son Enfant, lui fit réaliser et la fit compatir au vide dans lequel se trouvent les âmes en état de péché mortel. Notre-Dame n’en serait que mieux Mère de miséricorde et refuge des pécheurs, faisant tout pour les ramener à son Fils avec toute la douceur dont une mère est capable.
– La seconde conséquence de cet épisode, fut qu’il fit éclore dans le Cœur de Marie un nouvel amour pour Jésus. Notre-Seigneur, qui est l’époux de notre âme, ne se cache parfois que pour mieux se faire désirer. Il n’avait permis cette épreuve, que pour dilater d’une façon incomparable l’amour de sa Mère. Et il fallait bien qu’il dilate son Cœur pour qu’elle puisse s’offrir avec Lui sur le Calvaire par amour pour Dieu et pour nous. La perte de Jésus à Jérusalem fut comme la passion de Notre-Dame, qui la préparait à sa compassion du Vendredi saint.
Voyons les conséquences pour notre âme.
Notre-Dame des nuits
Ô nuit qui m’avez guidé !
Ô nuit plus aimable que l’aurore !
Ô nuit qui avez uni
L’aimé avec sa bien-aimée
Qui a été transformée en lui [45] !
— Les nuits dans la vie chrétienne
La nuit, c’est tout l’itinéraire de l’âme vers Dieu : « Le passage de l’âme à l’union divine peut être appelé nuit », écrit saint Jean de la Croix [46].
Il y a en fait deux nuits : la première, qui est assez commune, a pour effet de nous purifier de la trop grande influence de notre sensibilité sur notre vie chrétienne ; la seconde, qui n’est le fait que des âmes généreuses, peu nombreuses hélas, purifie notre intelligence de l’orgueil spirituel, et notre volonté de l’égoïsme, conséquences de la blessure du péché originel.
Si ces purifications n’ont pas eu lieu suffisamment sur terre, elles seront accomplies par les souffrances du purgatoire.
Chacune de ces nuits exige une double activité : celle de Dieu et celle de l’âme :
D’où la nuit active qui « comprend ce que l’âme peut faire et fait en réalité elle-même pour entrer dans cette nuit », et la nuit passive qui « comprend ce que l’âme ne fait pas par elle-même ni par sa propre industrie, mais ce que Dieu fait en elle [47] ».
La nuit passive, ce sont les épreuves de toutes sortes que la Providence permet dans notre vie.
Lorsqu’aux yeux de Dieu, l’âme est suffisamment purifiée, il peut alors la faire entrer dans une troisième nuit où elle rencontre des obscurités et des tourments qui la font participer aux souffrances rédemptrices de Notre-Seigneur sur la Croix [48]. C’est cette dernière nuit qu’a connue Notre-Dame lorsque l’Enfant fut perdu pendant trois jours, elle qui n’avait besoin d’aucune purification.
Eh bien ! on peut appeler la Vierge Marie : Notre-Dame des nuits.
Dans un ouvrage remarquable intitulé Notre-Dame de la montée du Carmel, le père Jean de Jésus-Hostie, carme déchaux, décrit l’action de la Vierge Marie dans les nuits de la vie chrétienne :
— Notre-Dame de la nuit active
[Dans nos efforts pour gravir la montagne de la perfection], Marie nous sert d’appui ascendant, un appui qui se dérobe sans cesse à nos recherches et qui nous porte en haut par ses continuels reculs. [...] L’ascension de la volonté, le mouvement qui l’arrache progressivement à elle-même pour l’établir dans la charité, s’effectue par une continuelle sortie de soi, pour ne vouloir que par Dieu. C’est là que se situe « l’appui ascendant » de Marie, et le travail de la nuit active de la volonté. [...] L’influence de Marie sur la volonté avive en elle la conscience profonde de sa faiblesse, et lui donne en même temps une assurance expérimentale toujours plus ferme de l’assistance qu’elle lui porte. Le pas d’amour semble se poser dans le vide, mais dans un vide mystérieusement consistant. Marie reste tout près de son enfant pour lui donner confiance ; mais aussi elle recule sans cesse dans la pureté de son amour pour l’obliger à avancer [49].
Gravissons donc la montagne du Carmel, les yeux fixés sur Marie [50]. Elle nous entraînera de vertu en vertu : Trahe me, post te curremus in odorem unguentorum tuorum [51].
— Notre-Dame de la nuit passive
Ici, c’est la maman qui est auprès du lit de son enfant qui souffre.
Dans la nuit active, la Vierge Marie jouait le rôle d’appui ascendant. Dans la nuit passive, elle est pour l’âme un appui descendant :
Il s’agit d’amener cette puissance à s’appuyer sur le divin bistouri au moment même où il s’enfonce dans l’abcès de la volonté propre, chose naturellement intolérable. [...] Cette même Mère qui, tout à l’heure, semblait fuir devant son enfant pour l’obliger à avancer, s’approche maintenant pour lui donner le courage de « tenir » [dans l’épreuve] [52].
Dans son langage du 17e siècle, saint Louis-Marie Grignion-de-Montfort dit que la Vierge Marie est « la confiture des croix » (VD 154) : la confiture qui permet de faire passer le remède amer que sont les croix de la vie.
Attention, cependant ! Ce n’est pas forcément à une consolation sensible qu’il faut nous attendre. Comme l’a écrit un religieux carme :
Une des notes caractéristiques de l’action de la Vierge Marie est son extrême discrétion. Elle ne se laisse sentir que dans la mesure strictement nécessaire pour que l’âme en ait conscience afin de s’y abandonner [53].
Mais la sensibilité n’est pas le plus important, c’est quelque chose de fluctuant. Le plus important, c’est que nous soyons réconfortés, fortifiés en profondeur. C’est justement ce que produit Notre-Dame en nous.
Cependant, tout ceci n’est pas automatique. Pour que Notre-Dame soit auprès de nous au moment de l’épreuve, il nous faut lui demander de venir.
Et pour que nous pensions à l’invoquer dans nos croix, il faut que la prière à Marie soit déjà en nous une habitude. Une âme qui s’est accoutumée à invoquer Marie en toutes circonstances, continuera à le faire dans les ténèbres. Quelqu’un qui ne prie jamais Notre-Dame quand tout va bien, n’aura pas le réflexe de l’appeler à son aide au moment de l’épreuve.
Tout se ramène en fait à invoquer Marie pour qu’elle nous fasse vouloir par Dieu [54].
(A suivre.)
[1] — Pie IX, Bulle Ineffabilis Deus, du 8 décembre 1854, définissant le dogme de l’Immaculée Conception.
[2] — Épître de la messe du 8 décembre.
[3] — Le texte latin dit : intuitu meritorum Christi Jesu salvatoris humani generis.
[4] — Pie IX, Bulle Ineffabilis Deus, ibid.
[5] — On peut se reporter à l’ouvrage du père Garrigou-Lagrange O.P., La Mère du Sauveur et notre vie intérieure, Paris, Cerf, 1948 (réédité par les Éditions Saint-Rémi à Cadillac), p. 66-73. La grâce dite finale est celle de l’entrée au ciel.
[6] — Pape Pie IX, Bulle Ineffabilis Deus, ibid.
[7] — « Gratia non potest cadere sub merito, quia est merendi principium » (III, q. 2, a. 11).
[8] — Dans son ouvrage La Mère du Sauveur et notre vie intérieure, ibid., p. 77, le père Garrigou-Lagrange cite saint Vincent Ferrier, saint Bernardin de Sienne, saint François de Sales, saint Alphonse de Liguori, le père Terrien, etc.
[9] — Le libre arbitre est la faculté de choisir le bien ou le mal.
[10] — Saint Thomas d’Aquin, Commentaire de l’épître de saint Paul aux Hébreux, sur le chapitre X, verset 25.
[11] — Le mot français « satisfaction », mal compris aujourd’hui, vient des deux mots latins satis et facere : faire assez, ... pour que celui qui a été offensé s’apaise. De fait Notre-Seigneur a fait davantage, a réparé surabondamment.
[12] — Notre-Seigneur offrit sa propre chair à l’immolation.
[13] — Nous avons résumé ici les articles 2, 3 et 4 de la question 48 (III pars).
[14] — On dit que Notre-Dame a coopéré à la rédemption du genre humain, effectuée par Notre-Seigneur, de façon secondaire et dépendante (voir DTC, article « Marie », col. 2396).
[15] — Père Garrigou-Lagrange O.P., extrait du mémoire adressé au cardinal Mercier en 1925 dans le cadre de la commission constituée par le pape Pie XI pour étudier la possibilité d’une définition dogmatique de la médiation universelle de Notre-Dame. Le mémoire est paru en latin dans la revue Doctor Angelicus, vol. IV, 2004, p. 37, traduit en français dans Le Sel de la terre 64 (on trouvera le passage cité aux pages 81 et 82).
[16] — Père Marie-Joseph Nicolas O.P., « La doctrine de la corédemption dans le cadre de la doctrine thomiste de la rédemption », La Revue Thomiste n° 1, 1947, p. 23-24.
[17] — Père Louis Chardon O.P., La Croix de Jésus, Paris, Cerf, 2004, p. 254. Le père Louis Chardon (1595-1651) publia cet ouvrage en 1647.
[18] — Père Louis Chardon O.P., La Croix de Jésus, ibid., p. 352.
[19] — Saint Bernardin de Sienne, Ap. Novatum 1, 359.
[20] — Père F.–W. Faber, Le Pied de la croix ou les douleurs de Marie, Paris, Ambroise Bray, 1868, p. 17.
[21] — Lettre Inter Sodalicia (Dz 3034, n. 4)
[22] — Pensons, par exemple, à la sueur de sang de Notre-Seigneur au Jardin des Oliviers, conséquence physique de l’écrasement de son âme à la vue des péchés de l’humanité. Si, à ce moment, on parle de l’agonie de Jésus, c’est que cette douleur extrême l’aurait conduit à la mort si sa nature divine ne l’avait soutenu.
[23] — Saint Laurent-Justinien, De Triumph. agone Christi, ch. 21.
[24] — Saint Pie X, Encyclique Ad Diem illum, du 2 février 1904.
[25] — Pour le détail et la signification de ces cérémonies, on se reportera à l’article du frère Innocent-Marie O.P., « La Présentation de l’Enfant-Jésus au Temple », paru dans Le Sel de la terre 72, p. 130 sq.
[26] — Saint Bernard, Troisième sermon sur la purification, n° 2.
[27] — Père F.–W. Faber, Le Pied de la croix, p. 90.
[28] — Saint Grégoire de Nysse, De Occursu Dom., cité par le père Th. M. Thiriet O.P., L’Évangile médité avec les Pères, Paris, Victor Lecoffre, 1905, t. 1, p. 206.
[29] — Saint Louis-Marie Grignion-de-Montfort, Lettre Circulaire aux amis de la croix [27].
[30] — Bossuet, Élévations à Dieu sur les mystères de la religion chrétienne, 18e semaine, 3e élévation.
[31] — Mgr Marcel Lefebvre, Notes de méditations personnelles parues dans le n° 14 de La Cloche d’Écône du 22 mars 1992.
[32] — Jean XXIII, Discours d’ouverture du concile Vatican II, du 11 octobre 1962, reproduit dans l’ouvrage : Vatican II, les seize documents conciliaires, Paris, Fides, 1967, p. 588.
[33] — On pourra se référer ici au « Petit catéchisme de la contre-Église, de la gnose et du complot » publié dans Le Sel de la terre 37, et en tiré-à-part par les Éditions du Sel. On lira aussi avec profit les brochures de Jean Vaquié : Réflexions sur les ennemis et la manœuvre, en vente à DPF ; et La Bataille préliminaire, disponible à l’Action Familiale et Scolaire (31 rue Rennequin, 75017 Paris).
[34] — Mgr Marcel Lefebvre, Itinéraire Spirituel à la suite de saint Thomas d’Aquin, Écône, Séminaire Saint-Pie X, 1990, p. 74.
[35] — Ce qui concerne directement la mission de Notre-Dame, à savoir la Maternité divine, lui est annoncé à elle seule et en premier. Mais ce qui concerne la Sainte Famille est annoncé à Joseph seul, puisque l’ordre des choses, dans le plan divin, veut que l’homme soit le chef de la famille.
[36] — Cruel Hérode, pourquoi crains-tu l’avènement de ce Dieu Roi ? Il n’enlève pas les royaumes terrestres, lui qui accorde celui du Ciel (Hymne des vêpres de l’Épiphanie).
[37] — Père Thiriet O.P., L’Évangile médité avec les Pères, Paris, Victor Lecoffre, 1905, t. 1, p. 362.
[38] — Père F.–W. Faber, Le Pied de la croix, p. 148-149.
[39] — Saint Thomas d’Aquin fait cette remarque à propos de la tristesse de Notre-Seigneur au Jardin des Oliviers.
[40] — Père F.–W. Faber, Le Pied de la croix, p. 151.
[41] — On pourra se reporter à l’ouvrage de Mgr Marcel Lefebvre, Ils l’ont découronné, Étampes, Clovis, 2009.
[42] — Bossuet, Saint Joseph, Depositum custodi, Grez-en-Bouère, DMM, 1977, p. 21.
[43] — Theophylacte (écrivain ecclésiastique) cité par Cornelius a Lapide, Commentaria in Scripturam Sacram, Paris, Vivès, 1868, tome 16, p. 82.
[44] — Père F.–W. Faber, Le Pied de la croix, ibid., p. 186.
[45] — Saint Jean de la Croix, Nuit Obscure, Cantique de la nuit, strophe 5.
[46] — Saint Jean de la Croix, Montée du Carmel, Livre 1, ch. 2.
[47] — Père Marie-Eugène de l’Enfant-Jésus O.C.D., Je veux voir Dieu, Venasque, Éditions du Carmel, 1949, p. 537.
[48] — Le père Marie-Eugène traite la question dans l’ouvrage cité ci-dessus, dans sa cinquième partie : « Sainteté pour l’Église », chapitre III, « La nuit de l’esprit », p. 756 sq.
[49] — Père Jean de Jésus-Hostie O.C.D., Notre-Dame de la montée du Carmel, Tarascon, Éditions du Carmel, 1951, p. 102-103.
[50] — La méditation et contemplation des mystères du rosaire est un moyen très efficace pour connaître les vertus de Notre-Dame, tandis que la prière des Ave nous les obtient par sa médiation.
[51] — « Attirez-moi à vous, nous courrons après vous, attirés par l’odeur de vos parfums » (Cant 1, 3).
[52] — Père Jean de Jésus-Hostie O.C.D., Notre-Dame de la montée du Carmel, ibid., p. 117-118.
[53] — Père Jean de Jésus-Hostie, Notre-Dame de la Montée du Carmel, ibid., p. 128.
[54] — Père Jean de Jésus-Hostie O.C.D., Notre-Dame de la montée du Carmel, ibid., p. 121.

