Richesses de l’Apocalypse (IV)
Les décrets divins sur l’histoire du monde profane
(Apocalypse, chapitres 6-11)
par le frère Emmanuel-Marie O.P.
Dans les temps troublés du 4e et du 5e siècle, entre la contagion de l’arianisme et l’invasion des barbares, au milieu des grandes calamités politiques et religieuses, les Pères de l’Église ne pensaient pas qu’il y eût un meilleur remède que de prendre un livre de la sainte Écriture et de l’expliquer à leurs peuples. C’était souvent le livre des Psaumes, parce qu’il résume toutes les douleurs, tous les besoins et toutes les espérances de l’humanité, et s’adapte à toutes les circonstances. Ainsi fit saint Augustin à l’annonce du sac de Rome par les Wisigoths, en 410 [1]. Saint Hilaire fit de même à partir de 364, tandis qu’il était en pleine lutte contre l’évêque arien Auxence de Milan [2].
Nous croyons que dans les tribulations et les bouleversements actuels, nous ne pouvons faire mieux que d’imiter cette sagesse des anciens. Notre époque est dominée par le combat titanesque des deux Cités, de l’Église et de la contre-Église. Y a-t-il livre de l’Écriture plus approprié que l’Apocalypse pour comprendre cette lutte ? Ce livre, précisément, rapporte les combats de l’Église contre ses ennemis au cours des âges, jusqu’au retour glorieux du Christ, et donne le vrai sens de l’histoire et des destinées humaines. Quelle lecture pourrait nous donner une explication plus surnaturelle des épreuves que nous vivons et une espérance plus ferme en la victoire finale du Christ-Roi ?
Après la vision introductive du Fils de l’homme (chapitre 1), puis les lettres aux sept Églises (chapitres 2-3) et la double vision céleste mettant en scène Dieu entouré de sa cour céleste et l’Agneau recevant le livre des décrets divins sur l’histoire (chapitres 4-5) [3], saint Jean va nous montrer maintenant l’Agneau ouvrant les sceaux du livre et dévoilant quelque chose des mystères qui y sont contenus.
Cette première section du texte va jusqu’au chapitre 11 inclusivement [4]. Elle décrit les desseins de Dieu sur l’histoire du monde en général. Elle se subdivise en deux séries de visions correspondant aux deux premiers septénaires. Dans la première (les sept sceaux) saint Jean « voit idéalement, et d’une manière encore générale et confuse, se préparer au ciel les jugements divins » sur le monde [5] ; c’est en quelque sorte une vision préparatoire. La seconde série (les sept trompettes) déroule sur la terre l’exécution de ces jugements. Ces deux séries sont présent ées de façon parallèle : la rupture du sixième sceau, comme la sonnerie de la sixième trompette, marque un temps d’arrêt occupé par des visions antithétiques, avant l’ouverture du septième sceau et la septième trompette qui annoncent le jugement dernier et l’établissement définitif du règne de l’Agneau. Voyons cela dans le détail.
La rupture des sept sceaux
La rupture des sept sceaux se décompose selon le schéma 4 + 3 que saint Jean affectionne particulièrement en exposant ses septénaires, et que nous retrouverons dans la vision des sept trompettes.
Les quatre premiers sceaux (6, 1-8)
L’ouverture de chacun des quatre premiers sceaux est décrite d’une façon quasi identique. Au moment où l’Agneau ouvre un [6] des sept sceaux, saint Jean entend l’un des quatre Vivants dire « avec une voix de tonnerre » : « Viens [7] », et aussitôt surgit un cavalier. On a fait remarquer que pour un ordre de cette sorte on attendrait normalement l’impératif aoriste (ejlqev) et non le présent. Mais le présent e[rcou insiste sur la longueur du trajet et la durée de l’œuvre à accomplir. Ce n’est pas ponctuellement ni une seule fois que ces cavaliers devront intervenir, mais durablement, tout au long de l’histoire [8].
Cette vision des quatre cavaliers offre une certaine analogie avec les visions similaires du prophète Zacharie :
J’eus une vision pendant la nuit. Voici : Un homme montant un cheval roux se tenait parmi les myrtes qui ont leurs racines dans la profondeur ; derrière lui, des chevaux roux, alezans, et blancs. [Za 1, 8 ; voir aussi 6, 3-8.]
A cause de cette similitude, on a vu dans ces quatre cavaliers le symbole des principaux fléaux auxquels les hommes ont toujours été confrontés ici-bas : la guerre (le cavalier blanc armé d’un arc [9] et le cavalier rouge armé d’une épée), la famine (le cavalier noir) et la peste (le cavalier verdâtre).
Mais à la suite de saint Irénée, de plusieurs autres Pères et d’un grand nombre d’interprètes, il convient de distinguer le premier cavalier des trois autres. Le cavalier blanc désigne en réalité le Verbe de Dieu, comme au chapitre 19, versets 11-16, ou, plus précisément, les conquêtes victorieuses du Christ au cours de l’histoire.
— Le cavalier blanc (premier sceau)
En effet, ce cavalier n’a pas le même caractère que les suivants :
Je vis paraître un cheval blanc. Celui qui le montait avait un arc ; on lui donna une couronne, et il partit en vainqueur, pour vaincre. [6, 2.]
Outre sa couleur blanche, qui symbolise le triomphe et la gloire, il est couronné [10] et vainqueur : le participe présent nikw'n (seize fois dans l’Apocalypse) signifie qu’il est d’avance et définitivement vainqueur, et c’est pour cette victoire (« pour vaincre », c’est-à-dire pour appliquer aux hommes les fruits de la victoire du Calvaire) qu’il s’élance dans le monde. C’est l’exact portrait du Christ, qui déclara à ses Apôtres, au terme de son discours d’adieu, après la Cène : « Dans le monde vous aurez à souffrir. Mais gardez courage ! J’ai vaincu le monde [parfait résultatif : nenivkhka] » (Jn 16, 33).
Ainsi, une nouvelle fois, la vue du triomphe divin précède celle des jugements de colère, pour que nous soyons confortés dans l’espérance surnaturelle et que nous comprenions le but providentiel des châtiments à venir. La miséricorde et le salut ont la priorité, comme ils auront également le dernier mot. Merveilleuse et consolante Apocalypse !
On retrouvera cette même figure du Christ au chapitre 19, décrit sous les traits d’un juge équitable et d’un roi conquérant :
Puis je vis le ciel ouvert, et il parut un cheval blanc ; celui qui le montait s’appelle Fidèle et Véritable ; il juge et combat avec justice. Ses yeux étaient comme une flamme ardente ; il avait sur la tête plusieurs diadèmes, et portait un nom écrit que nul ne connaît que lui-même ; il était revêtu d’un vêtement teint de sang : son nom est le Verbe de Dieu. Les armées du ciel le suivaient sur des chevaux blancs, vêtues de fin lin, blanc et pur. De sa bouche sortait un glaive affilé [à deux tranchants], pour en frapper les nations ; c’est lui qui les gouvernera avec un sceptre de fer, et c’est lui qui foulera la cuve du vin de l’ardente colère du Dieu tout-puissant. Sur son vêtement et sur sa cuisse, il portait écrit ce nom : Roi des rois et Seigneur des seigneurs. [Ap 19, 11-16.]
Ce Christ roi, qui conquiert les âmes et triomphe de ses ennemis non par l’épée de la guerre mais par le glaive de sa parole de vérité, ce juge aux décisions imprescriptibles qui rend à chacun selon ses œuvres et ne laisse pas le crime impuni, tels sont les deux aspects de l’Homme-Dieu qui dominent toute l’Apocalypse. Comme on aimerait que les catholiques – et les artistes chrétiens ! – fréquentassent davantage ce Christ de l’Apocalypse, spécialement en nos temps de christianisme exsangue et dégénéré. Ils y trouveraient l’esprit de foi et de force qui leur fait si souvent défaut et une piété virile autrement nourrissante et enthousiasmante que les dévotions mièvres véhiculées par tant d’images et de pauvres petits livres sentimentaux.
On a rapproché avec raison cette vision du cavalier blanc de la prédiction de Notre-Seigneur sur la fin du monde rapportée en saint Marc : « Dites-nous quand cela aura lieu et quel sera le signe que tout cela va finir ? » demandent les Apôtres (Mc 13, 4). Jésus se met alors à leur décrire les persécutions, les faux messies, les bruits de guerre, les tremblements de terre et les famines, en précisant : « Il faut que cela arrive, mais ce ne sera pas encore la fin » (13, 7), ce ne sera que « le commencement des douleurs de l’enfantement » (13, 8), car « il faut d’abord que l’Évangile soit proclamé à toutes les nations » (13, 10). Cette proclamation universelle de l’Évangile et l’expansion victorieuse du christianisme jusqu’aux extrémités de la terre, voilà la course irrésistible du cavalier blanc. Il est armé d’un arc, parce que son action porte au loin : ses apôtres sont comme les flèches qu’il lance pour atteindre les cœurs des hommes les plus éloignés et détruire ses ennemis.
— Les trois autres cavaliers (sceaux 2 à 4)
Le second cavalier (versets 3-4) chevauche une monture rouge, couleur du feu et du sang, et reçoit une grande épée pour exécuter sa mission. Il personnifie la guerre et le carnage : « Il reçut le pouvoir d’ôter la paix de la terre, afin que les hommes s’égorgeassent les uns les autres. » C’est ce que Notre-Seigneur avait prédit : « Surget gens contra gentem et regnum adversus regnum – On se dressera nation contre nation et royaume contre royaume » (Lc 21, 10).
Le troisième cavalier (versets 5-6) est monté sur un coursier noir. Cette couleur sinistre, la balance qu’il tient entre les mains (voir Ez 4, 6), la criée et la pesée des vivres rationnés, tous ces détails indiquent la famine [11] :
Une mesure [chénice] de blé pour un denier ! Trois mesures d’orge pour un denier ! Mais ne maltraite pas l’huile et le vin ! [6, 6.]
Le quatrième cavalier (versets 7-8) est monté sur un cheval livide (clwrov~, la teinte verdâtre du cadavre qui se décompose). Son nom est la mort (qavnato~), mot qui, dans la Septante, traduit souvent l’hébreu rb<D<, dèbèr, la peste (Ez 14, 21 ; Jr 21, 7). L’enfer, c’est-à-dire le séjour des morts, dont il est le pourvoyeur, le suit.
Dans ces trois cavaliers qui reçoivent le mandat « d’occire par le glaive, la famine et la peste et au moyen des bêtes sauvages », on reconnaît les châtiments ordinaires dont Dieu usa dans l’ancien Testament pour punir son peuple infidèle et le ramener à lui. Ce sont « les flèches redoutables » de Yahvé dont parle Ézéchiel :
J’enverrai contre toi la famine et les bêtes féroces qui te priveront de tes enfants ; la peste et le sang passeront chez toi, et je ferai venir l’épée contre toi. Moi, Yahvé, j’ai dit. [Ez 5, 16-17.]
Ce sont ces mêmes fléaux que, par la bouche du prophète Gad, Dieu soumit au choix de David, pour punir les sentiments d’orgueil et de confiance excessive en ses propres forces, qui l’avaient poussé à faire le recensement d’Israël (2 Samuel 24, 12-13) :
Gad se rendit chez David et lui notifia ceci : « Faut-il que t’adviennent trois années de famine dans ton pays, ou que tu fuies pendant trois mois devant ton ennemi qui te poursuivra, ou qu’il y ait pendant trois jours la peste dans ton pays ? Maintenant réfléchis et vois ce que je dois répondre à celui qui m’envoie ! »
Dom de Monléon voit encore dans ces trois chevaux lancés sur les pas du cheval blanc les trois formes principales de la lutte menée par le diable contre la chrétienté au cours des âges : les persécutions sanglantes symbolisées par le cheval roux ; les grandes hérésies figurées par le cheval noir (l’hérésie s’oppose à la vérité comme les ténèbres à la lumière) ; les divisions, les trahisons et les hypocrisies des faux frères et des mauvais chrétiens représentées par le cheval vert [12].
Toutefois, même lorsqu’il châtie, Dieu ne cesse point d’être miséricordieux : c’est pourquoi les cavaliers ne reçoivent le pouvoir de nuire que sur un quart de la terre [13].
Les partisans de la théorie dite de la « récapitulation » appliquent ces quatre premiers sceaux à tout le cours de l’histoire (ainsi saint Bède le Vénérable, saint Albert le Grand, Walafrid Srabon…). C’est l’interprétation qui paraît la meilleure. Inversement, Joachim de Flore les rapporte à l’âge des martyrs (de Néron à Dioclétien), Alcazar les applique à l’Église primitive jusqu’à la chute de Jérusalem, et Bossuet y voit la réalisation des vengeances divines contre le peuple juif infidèle.
Le cinquième sceau (6, 9-11)
A l’ouverture du cinquième sceau, saint Jean voit sous l’autel les âmes de ceux qui ont versé leur sang pour l’Évangile (« interfectorum propter Verbum Dei et propter testimonium – des égorgés pour le Verbe de Dieu et pour le témoignage »). Le martyre est en effet un sacrifice offert à Dieu [14] et un témoignage de la vérité de sa doctrine. Peut-être ces âmes sont-elles représentées sous l’autel parce que le sang des victimes était répandu au pied de l’autel des holocaustes (Lv 4, 7), antitype de celui que voit saint Jean (voir He 9) ?
Ces martyrs (saint Jean pense-t-il à ceux qu’a déjà faits la persécution de Néron ?) implorent la victoire de la justice sur l’iniquité et la manifestation de la sainteté et de la justice de Dieu, afin que les hommes le craignent et se convertissent. Ils crient :
Jusques à quand, ô Maître, le Saint et le Véritable, ne ferez-vous pas justice [15] et ne redemanderez-vous pas notre sang aux habitants de la terre ? [6, 10.]
Les « habitants de la terre » désignent ici les ennemis de Dieu, les « mondains » dont Satan est le Prince. « C’est la juste et miséricordieuse vengeance des martyrs, commente saint Augustin, que le règne du péché, qui leur a été si rigoureux, soit détruit [16]. »
Mais il est recommandé à ces martyrs de prendre patience « encore un peu de temps » – au ciel le temps compte peu –, le temps que le nombre des élus soit complet, c’est-à-dire jusqu’à la résurrection générale [17] :
Alors on donna à chacun une robe blanche et on leur dit de rester en repos encore un peu de temps, jusqu’à ce que fût complet le nombre de leurs compagnons d’esclavage et de leurs frères, qui devaient être mis à mort comme eux. [6, 11.]
La raison donnée de ce délai montre que l’Église aura toujours à souffrir et qu’elle aura des martyrs jusqu’à l’avènement glorieux du Christ. La victoire du Christ dans l’Église et dans ses saints, loin de supprimer la croix et de l’évacuer, ne se réalisera jamais que par la croix. Le père Calmel l’explique très clairement :
Par là même, l’Apocalypse coupe court à ce rêve quelquefois enfantin et tendre, mais peut-être plus souvent très lâche et odieux, qui fait espérer pour la vie du chrétien une fidélité au Christ sans tribulation et pour l’avenir de l’Église une ferveur de sainteté qui n’aurait plus à subir, à l’extérieur, les persécutions du monde, ni, au dedans, les trahisons des faux-frères ou parfois même des clercs et des prélats. Le millenium enchanteur n’arrivera jamais dans le temps. L’exclusion définitive et complète des impies et des pervers est différée jusqu’après le dernier jour, lorsque retentira la sentence inexorable : « Dehors les chiens ; dehors empoisonneurs et impudiques, homicides et idolâtres, et quiconque aime et fait le mensonge » (Ap 22, 15). D’ici là nous ne pouvons rendre témoignage à Jésus, sinon en lavant notre robe dans le sang de cet Agneau divin qui nous a aimés et nous a rachetés de nos péchés. Nous n’avançons pas vers lui sans traverser le torrent de la grande tribulation [18].
Cette scène de la rupture du cinquième sceau ne correspond à aucun événement terrestre. Mais elle nous révèle qu’il existe une cause seconde invisible aux châtiments présagés par l’apparition des cavaliers, à savoir la prière des saints demandant et obtenant l’intervention de la justice vengeresse de Dieu. Le résultat de cette prière et de l’action des cavaliers va nous être montré dans les visions opposées de la rupture du sixième sceau.
Le sixième sceau (6, 12–7, 17)
A la rupture du sixième sceau, saint Jean contemple par anticipation ce qui arrivera lorsque se produira l’exécution finale des jugements divins. Ce sera « un jour de colère » pour les ennemis de Dieu et un jour de triomphe pour ses fidèles. C’est pourquoi cette scène nous est présentée en deux tableaux antithétiques : la frayeur des méchants et la joie sereine des élus.
1. Le châtiment et la frayeur des ennemis de Dieu (6, 12-17)
– Les catastrophes naturelles (6, 12-14)
Les bouleversements naturels qui accompagnent l’ouverture du sixième sceau sont ceux que Notre-Seigneur avait prédits comme signes avant-coureurs de la fin du monde (voir Mt 24, 29 et suivants ; Mc 13, 24 et suivants ; Lc 21, 25-26). Il s’agit donc d’une prophétie (énoncée au passé, parce qu’elle est vue comme déjà accomplie) et non d’une description historique. Cependant, comme nous l’avons déjà dit plusieurs fois, ces ultimes événements doivent avoir dans l’histoire des préfigurations et s’appliquent donc aussi à bon nombre de circonstances antérieures à la parousie.
Sept catastrophes sont nommées, pour signifier que tout l’univers naturel sera frappé : 1. « Il se fit un grand séisme [19] » (voir Amos 8, 8 [20]) ; 2. « Le soleil devint noir comme un sac de crin » (la même image se trouve en Isaïe 50, 3) ; 3. « La lune entière devint comme du sang [21] » (ce signe est également donné dans Joël 2, 10 et 31) ; 4. « Les étoiles du ciel tombèrent sur la terre, comme les figues vertes tombent d’un figuier secoué par un gros vent [22] » ; 5. « Le ciel se replia comme un livre [un rouleau de parchemin] qu’on roule » (même image en Isaïe 34, 4) ; 6. « Toutes les montagnes… » ; 7. « et les îles furent ôtées de leur place ». De semblables cataclysmes seront évoqués à nouveau aux chapitres 16 (verset 20) et 20 (verset 11).
– La terreur des réprouvés (6, 15-17)
Ces bouleversements, prodromes de la parousie, provoquent la terreur des réprouvés (6, 15-17). A nouveau, sept catégories d’hommes sont mentionnées, pour montrer qu’aucun ennemi de Dieu n’échappera à la frayeur qui les enveloppera tous : « les rois de la terre, les grands, les capitaines, les riches, les puissants », autrement dit les personnages qui tiennent un rang élevé par la situation ou la fortune et qui ont une responsabilité d’autant plus grande qu’ils ont plus de devoirs, « et tout esclave ou homme libre », car il y a des pécheurs à tous les degrés de l’échelle sociale. Tous ceux-là « se terrèrent » loin de la face de Dieu « dans les cavernes et parmi les rochers des montagnes », en criant, comme des désespérés :
Tombez sur nous et dérobez-nous à la face de Celui qui est assis sur le trône et à la colère de l’Agneau [23] ! Car le grand jour de leur colère [de Dieu et de l’Agneau] est arrivé, et qui peut subsister ?
Dans l’ancien Testament, « le jour de colère » ou le « jour de Yahvé » désigne ordinairement le jugement général, terrifiant et « brûlant comme un four » (Ml 3, 19) pour les impies, mais plein d’espérance pour les justes [24].
« Qui pourra tenir ? » clament les réprouvés dans leur angoisse [25]. Voici la réponse de l’Agneau, exprimée dans le deuxième tableau :
2. L’immense cortège des élus (7, 1-17)
– L’ange estampilleur (7, 1-3)
« Après cela » dit le récit, non pour marquer une suite, mais parce qu’on change de décor, « je vis quatre anges qui étaient debout aux quatre coins de la terre ; ils retenaient les quatre vents de la terre, afin qu’aucun vent ne soufflât, ni sur la terre, ni sur la mer, ni sur aucun arbre » (7, 1). Ces anges contiennent le déchaînement des fléaux divins que symbolisent les « quatre vents », qui sont probablement la guerre, la famine, la peste et l’enfer de la vision précédente.
Un cinquième ange apparaît, montant de l’Orient [26], figure du Christ illuminateur des âmes (7, 2). Il tient en main le sceau de Dieu, avec lequel il va marquer les élus [27] comme on marquait les esclaves et les soldats dans l’antiquité. On lit pareillement dans Ezéchiel (9, 4) qu’un homme vêtu de lin et portant un écritoire de scribe à la ceinture reçut l’ordre de passer au milieu de Jérusalem et de marquer d’une croix (le tav hébreu ou le tau grec) « le front des hommes qui soupirent et gémissent à cause des abominations qui s’y commettent [28] », afin qu’ils soient épargnés lorsque le fléau de Dieu frapperait les coupables. Cette marque préservatrice rappelle également le sang de l’agneau pascal répandu sur les montants des portes des maisons des Hébreux pour les signaler à l’ange exterminateur, au soir de la sortie d’Égypte.
L’ange monté de l’Orient prescrit donc aux anges des vents de surseoir au châtiment jusqu’au moment où il aura accompli sa mission (7, 3). Ce délai est le même que celui dont il était parlé plus haut : c’est le temps que doit prendre l’évangélisation des peuples, jusqu’à ce que le nombre des « marqués » (ejsfragismevnoi, signati) soit complet.
– La foule des élus (7, 4-17)
Saint Jean distingue deux groupes d’estampillés. Le premier groupe embrasse cent quarante quatre mille marqués (douze mille de chaque tribu d’Israël [29]). Le second ne se peut compter. Faut-il distinguer ces deux groupes, comme visant des catégories différentes ? Les exégètes sont divisés. Victorin de Petau, André de Césarée, Bossuet, d’autres encore voient dans le premier groupe les saints et les convertis des enfants d’Israël, et dans le second les élus venus du paganisme [30] ; Bède considère au contraire que les 144 000 marqués représentent « l’Israël spirituel » (voir Ga 6, 16), c’est-à-dire toute l’Église, incluant juifs et gentils convertis, et que la foule innombrable du second groupe ne fait qu’envisager les mêmes sous un nouvel aspect.
En faveur de cette deuxième opinion, on fait remarquer que la Jérusalem céleste du chapitre 21, qui désigne incontestablement l’Église triomphante, a douze portes qui ont les noms des douze tribus d’Israël ; cela veut dire que, pour y pénétrer, il faut faire partie de ces tribus. Les tribus d’Israël sont donc à prendre ici au sens spirituel et désignent bien l’Église catholique.
Quoi qu’il en soit, le chiffre de 144 000 élus est éminemment symbolique : 1 000 est le symbole d’une multitude quasi infinie et douze représente la plénitude, a fortiori le carré de douze. Or 144 000 = 122 x 1 000. C’est l’expression d’une totalité insurpassable, telle que l’a fixée le décret éternel de Dieu, dont le nombre exact est connu de lui seul.
Quant au second groupe, il dépasse toute possibilité de recensement. Saint Jean nous précise l’origine et le statut de ces bienheureux : ils viennent « de toute nation, de toute tribu, de tout peuple et de toute langue » ; ils sont « debout devant le trône et devant l’Agneau, vêtus de robes blanches et tenant des palmes à la main [31] » parce qu’ils ont vaincu (7, 9). Ils crient d’une voix forte : « Le salut vient de notre Dieu qui est assis sur le trône, et de l’Agneau ! » (7, 10). Qui sont ces vainqueurs et quelle est leur victoire ? Tertullien dit qu’ils sont les vainqueurs de l’Antéchrist ; d’autres y voient les seuls martyrs. Mais, plus généralement, il faut reconnaître en eux tous ceux qui ont triomphé du monde et de ses séductions, « qui viennent de la grande tribulation » – c’est-à-dire non seulement des ultimes persécutions de l’Antéchrist, mais des tourments qui jalonnent la vie de l’Église –, et « qui ont lavé leurs robes et les ont blanchies dans le sang de l’Agneau » en ayant conservé ou recouvré l’innocence de leur baptême (7, 14).
Ce triomphe des bienheureux donne lieu à une véritable liturgie céleste pleine d’allégresse : les anges, les Vieillards et les quatre Vivants font cercle autour d’eux et du trône, adorent et rendent grâce à Dieu (7, 11-12). La question de l’un des Vieillards – « qui sont-ils, et d’où sont-ils venus ? » (7, 13) – montre l’intérêt que le ciel porte à l’humanité rachetée.
Quant aux élus eux-mêmes, ils sont entrés dans l’état de vision béatifique que rend bien le présent des verbes du verset 15 : « Ils sont (eijsivn) devant le trône de Dieu et le servent [l’adorent : latreuvousin] jour et nuit dans son sanctuaire. » Ces expressions, comme les suivantes, expriment l’essence de l’éternelle béatitude : « Celui qui est assis sur le trône les abritera sous sa tente [32] » (7, 15b), c’est-à-dire les admettra dans son intimité divine, leur dévoilera sa gloire et sa présence, non plus « dans un miroir et en énigme », comme c’est le cas ici-bas, mais « face à face » (1 Co 13, 12).
Viennent ensuite les effets de la vision béatifique : « Ils n’auront plus faim, ni soif ; l’ardeur du soleil ne les accablera plus, ni aucune chaleur brûlante » – expressions à prendre au sens large et qui désignent tous les tourments de la vie terrestre –, « car l’Agneau qui est au milieu du trône sera leur pasteur [33] et les conduira aux sources des eaux de la vie [34], et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux » (7, 16-17).
Le septième sceau (8, 1)
Le septième sceau est enfin brisé et le rouleau va pouvoir se déplier, c’est-à-dire que l’exécution des décrets divins annoncés va pouvoir s’accomplir. C’est ce que la suite du texte décrira et tout d’abord la vision des sept trompettes.
On s’attend à une nouvelle manifestation divine et voilà qu’« il se fit dans le ciel un silence d’environ une demi-heure. » Ce solennel silence est d’autant plus impressionnant qu’il suit les bruits, les tonnerres, les voix et les chants rapportés plus haut, et prélude aux sonneries de trompettes.
Certains commentateurs ont pensé que ce silence représentait « le commencement du repos éternel » (Victorin de Petau), avant que le texte ne reprenne en sous-œuvre la description des combats de l’Église au cours de l’histoire avec le cycle des trompettes. D’autres (saint Bède, saint Albert, Dom de Monléon) y voient l’annonce d’un certain temps de repos pour l’Église, après les persécutions de l’Antéchrist et avant le retour du Christ.
Mais rien n’est terminé, tout commence au contraire. Il faut donc plutôt comprendre que ce silence figure de manière très expressive l’attente anxieuse des créatures – « comme lorsqu’on attend en silence les juges qui vont se résoudre et enfin prononcer leur jugement [35] » –, ou la surprise admirative des anges et des élus devant le plan divin qui se dévoile.
Les sept trompettes
Maintenant que le livre est déroulé, les décrets divins sur le monde ennemi de Dieu deviennent exécutoires. Ils couvrent à nouveau tout le déroulement de l’histoire jusqu’au jugement général (annoncé par la septième trompette). Comme dans la série précédente, le septénaire est divisé en 4 + 3.
Vision d’introduction (8, 2-6)
Mais avant que les fléaux de la justice divine ne s’abattent sur le monde coupable, saint Jean en voit les préparatifs.
Il aperçoit tout d’abord « les sept anges » – l’article indique qu’il s’agit de personnages connus, probablement les sept anges qui se tiennent devant la face de Dieu (Tb 12, 15). Chacun d’entre eux reçoit une trompette. Les trompettes sont une figure biblique traditionnelle [36] : « elles signifient le son éclatant de la justice de Dieu et le bruit que vont faire ses vengeances par tout l’univers [37] ». En sonnant la destruction du monde pervers, elles sonnent aussi le triomphe des élus et l’établissement définitif du règne de Dieu.
Puis un huitième ange apparaît ; il est debout sur l’autel (et non devant, comme dit la Vulgate), un encensoir d’or à la main :
On lui donna beaucoup de parfums pour qu’il fit une offrande des prières de tous les saints, sur l’autel d’or qui est devant le trône ; et la fumée des parfums, formés des prières des saints, monta de la main de l’ange devant Dieu. [8, 3-4.]
Cet encens que l’ange offre sur l’autel placé devant le trône de Dieu, reproduction céleste de l’autel des parfums de l’ancien Temple [38], symbolise les prières des saints dont il était question plus haut (6, 10) : c’est l’écho ou la réponse à ces prières, qui vont être bientôt exaucées.
Puis, remplissant son encensoir au feu de l’autel (il s’agit cette fois de l’autel des holocaustes), l’ange le renverse et répand sur la terre les charbons enflammés qui s’y trouvent, afin de consumer les impiétés de la terre pervertie [39]. Ainsi, est-ce du même encensoir que jaillit le parfum de la prière des saints et le châtiment qui doit purifier la terre, comme deux choses liées.
Aussitôt le bruit du tonnerre, les éclairs et l’ébranlement des éléments annoncent la prochaine intervention de Dieu : « Et les sept anges qui avaient reçu les trompettes se préparèrent à en sonner » (8, 6).
Les quatre premières trompettes (8, 7-12)
Les quatre premiers fléaux n’atteignent l’homme coupable qu’indirectement, à travers la nature inanimée, décor de la vie humaine. Ils rappellent les dix plaies d’Égypte [40] (grêle, changement des eaux en sang) ou les signes célestes de l’Apocalypse synoptique [41] (chute d’étoiles, obscurcissement des astres).
Tous ces fléaux ont un caractère eschatologique accusé, mais seule la septième trompette sonnera la fin du monde : les autres y préparent ; elles appartiennent cependant aux « derniers temps », au sens où nous l’avons précédemment expliqué [42], c’est-à-dire à l’économie inaugurée à la Résurrection du Christ et recouvrant toute l’histoire de l’Église. Enfin, la succession de ces fléaux est logique et non pas chronologique ; elle suit plus ou moins le schéma de la division antique du monde en quatre éléments : terre, eau, feu et air.
– La première trompette nous montre le courroux divin frappant la terre et sa végétation :
Le premier [ange] sonna de la trompette et il y eut de la grêle et du feu mêlés de sang, qui tombèrent sur la terre ; et le tiers de la terre fût brûlé, et le tiers des arbres fût brûlé, et toute l’herbe verte fut brûlée. [8, 7.]
– Avec la deuxième trompette, c’est la mer qui est atteinte, comme dans la première plaie d’Égypte (le Nil changé en sang ; voir Ex. 7, 17) :
Et le deuxième ange sonna de la trompette, et une sorte de grande montagne tout en feu [43] fût jetée dans la mer ; et le tiers de la mer devint du sang, et le tiers des créatures marines qui ont vie périt, et le tiers des navires fut détruit. [8, 8-9.]
– Au son de la troisième trompette, les eaux douces sont empoisonnées :
Et le troisième ange sonna de la trompette; et il tomba du ciel une grande étoile, ardente comme une torche, et elle tomba sur le tiers des fleuves et sur les sources des eaux. Le nom de cette étoile est Absinthe [44] ; et le tiers des eaux fût changé en absinthe, et beaucoup d’hommes moururent de ces eaux, parce qu’elles étaient devenues amères. [8, 10-11.]
– La quatrième trompette bouleverse le cycle des astres, de sorte que l’univers est enténébré, comme dans la neuvième plaie d’Égypte (Ex 10, 21) :
Et le quatrième ange sonna de la trompette ; et le tiers du soleil fut frappé, ainsi que le tiers de la lune et le tiers des étoiles, afin que le tiers de ces astres fût obscurci, et que le jour perdit un tiers de sa clarté et la nuit de même. [8, 12.]
On notera que, chaque fois, ce n’est qu’un tiers de la création concernée qui est détruit, parce que Dieu « ne veut pas la mort du pécheur mais qu’il se convertisse et qu’il vive » (Ez 18, 23).
Dom de Monléon explique qu’au sens spirituel, ces trompettes symbolisent la prédication évangélique et que celle-ci a déchaîné tour à tour : les persécutions des juifs, puis des Gentils ; les grandes hérésies (dont l’amertume est comparée à l’absinthe) ; et enfin les erreurs et les défaillances du peuple chrétien – tout cela étant figuré par les maux que déclenchent respectivement chacune de ces trompettes [45].
Le grand aigle (8, 13). — La quatrième trompette s’est tue, mais saint Jean voit un aigle volant en plein zénith (per medium cæli). Il clame trois fois d’une voix forte : « Malheur ! » Ces trois malheurs annoncent des malédictions qui vont maintenant atteindre directement les hommes, et qui sont associées aux trois dernières trompettes.
La cinquième trompette : le premier malheur (9, 1-12)
Lorsque sonne la cinquième trompette, saint Jean voit sur la terre une étoile qui est tombée du ciel (peptwkovta, participe parfait [46]). Il s’agit, d’après le plus grand nombre des interprètes, d’un ange déchu, probablement Satan lui-même [47]. Bossuet commente : « Voici quelque chose de plus terrible que ce qu’on a vu jusqu’ici : l’enfer va s’ouvrir ; et le démon va paraître pour la première fois, suivi de combattants de la plus étrange figure que saint Jean ait marquée dans tout ce livre [48]. »
Ayant pris la clef de l’abîme, c’est-à-dire de l’enfer, Satan l’ouvre et il s’en échappe une épaisse fumée « comme celle d’une grande fournaise » qui obscurcit l’air [49], et du milieu de cette fumée s’élance une nuée de sauterelles malfaisantes. Ces sauterelles sont des démons :
Il leur fût donné un pouvoir semblable à celui que possèdent les scorpions de la terre ; et on leur ordonna de ne point nuire à l’herbe de la terre, ni à aucune verdure, ni à aucun arbre, mais seulement aux hommes qui n’ont pas le sceau de Dieu sur leur front. Il leur fût donné, non de les tuer, mais de les tourmenter pendant cinq mois ; et le tourment qu’elles causent est semblable à celui d’un homme piqué par un scorpion. En ces jours-là, les hommes chercheront la mort, et ils ne la trouveront pas ; ils souhaiteront la mort, et la mort fuira loin d’eux. [9, 3-6.]
Le pouvoir de nuisance de ces démons est comparé à celui des scorpions [50], symbole du mal spirituel. Ils s’attaquent donc aux âmes et non aux corps, mais ne peuvent maltraiter que ceux qui ne sont pas marqués du signe de la croix (ceux qui ne sont pas en état de grâce ?), et durant cinq mois seulement. Cinq mois est en effet la durée habituelle du fléau des sauterelles. Ce trait signifie que le pouvoir de ces démons est restreint, limité au temps de la vie présente, et que Dieu reste le maître. Leur pouvoir est cependant assez puissant pour provoquer le découragement de ceux qui sont leurs victimes.
Les commentateurs voient dans ces sauterelles infernales l’image des hérétiques et des innombrables fauteurs d’erreur et de fausse gnose que l’histoire a produits. En effet, l’hérésie rompt avec la vérité et la tradition et sort directement de l’abîme, au milieu de la fumée de ses fausses doctrines ; les hérétiques vont comme des bataillons, mais chacun à sa fantaisie, et ils ruinent la moisson de l’Église ; ils piquent comme les scorpions, par leur venin secret qui est dans leur queue, c’est-à-dire qui se cache derrière une apparence trompeuse pour inoculer le poison dans les esprits ; enfin, ils s’en prennent aux âmes, spécialement à celles qui n’ont pas une foi assez forte et éclairée.
L’aspect de ces sauterelles apocalyptiques est singulier et monstrueux. Elles combinent des formes mythologiques grecques (centaures) et babyloniennes (hommes-scorpions) avec les données bibliques du prophète Joël (Joël 2, 4-11). En elles, s’unissent les marques de l’impétuosité batailleuse (les chevaux de guerre), de l’orgueil dominateur (leurs couronnes d’or), de la fausse sagesse (leurs visages d’hommes), de l’inconstance (leurs cheveux de femmes), de la haine (leurs dents de lion), des préjugés et des faux principes (leurs cuirasses de fer), de l’agitation et de l’incohérence (leurs ailes bruyantes [51]), de la séduction fielleuse et nuisible (leurs queues de scorpions). (8, 7-10.)
Enfin, à leur tête, galope l’ange de l’abîme, qui les en a fait sortir : « son nom hébreu est Abbadôn, en grec Apollyon » (ajpolluwvn), qui signifie le Destructeur [52].
Le premier des trois malheurs prend fin ici ; mais voici qu’il en vient encore deux autres, correspondant aux sixième et septième trompettes.
La sixième trompette : le second malheur (9, 13 – 11, 14)
Comme le sixième sceau, la sixième trompette marque une étape importante dans le déroulement de l’Apocalypse : la sonnerie de cette trompette déclenche à nouveau deux visions en antithèse, séparées cette fois par une vision intermédiaire (l’ange au petit livre), laquelle est destinée à préparer la seconde partie des révélations (chapitre 12 et suivants).
1. La cavalerie infernale (9, 13-21)
Le sixième ange sonna de la trompette ; et j’entendis une voix sortir des quatre cornes de l’autel d’or qui est devant Dieu ; elle disait au sixième ange qui avait la trompette : « Délie les quatre anges qui sont liés sur le grand fleuve de l’Euphrate. » [9, 13-14.]
L’autel d’où sort la voix est l’autel des parfums sur lequel les prières des saints ont été offertes (8, 3). Cette voix est donc comme la personnification de ces prières. Elle commande au sixième ange de délier « les quatre anges enchaînés sur l’Euphrate [53] », pour qu’ils exécutent les desseins de Dieu sur les hommes pécheurs. Ces anges sont des démons, ainsi qu’il ressort de leur action : « Ils se tenaient prêts pour l’heure, le jour, le mois et l’année, afin d’exterminer la troisième partie des hommes [54] » (9, 15). « Ils représentent la puissance mondaine dont Babylone [située sur l’Euphrate] est le type », dit saint Bède. Ils vont prendre la tête d’une cavalerie diabolique, comme Abbadôn était à la tête des sauterelles.
Cette cavalerie démoniaque est « le symbole de toutes les invasions, de toutes les divisions meurtrières que l’enfer excite dans l’histoire [55] ». Elle est satanique par le nombre et par l’aspect : deux cents millions de cavaliers (« deux myriades de myriades », 9, 16) ! Ce nombre formidable signifie le déchaînement de tout l’enfer. Par ailleurs, l’apparence hideuse, les couleurs criardes, la puissance redoutable de ces coursiers et de leurs féroces cavaliers voués au carnage inspirent l’effroi :
Et voici comment les chevaux me parurent dans la vision, ainsi que ceux qui les montaient : ils avaient des cuirasses couleur de feu, d’hyacinthe et de soufre ; les têtes des chevaux étaient comme des têtes de lions, et leur bouche jetait du feu, de la fumée et du soufre. […] Leur pouvoir est dans leur bouche et dans leurs queues : car leurs queues, semblables à des serpents, ont des têtes, et c’est avec elles qu’ils blessent. [9, 17 et 19.]
Aux tortures spirituelles causées par les sauterelles succède donc l’extermination physique. La guerre est en effet la suite du péché, elle est donc aussi l’œuvre des esprits mauvais. Un tiers de l’humanité est frappé. Saint Jean ne dit rien du sort des chrétiens, mais il est certain que le fléau les touche eux aussi ; néanmoins, pour eux, ce fléau n’est pas uniquement un châtiment car il les purifie. Les infidèles, au contraire, n’en profitent pas et les idolâtres que la mort épargne ne se convertissent point. L’histoire, hélas, n’a que trop souvent confirmé ce trait :
Les autres hommes, qui ne furent pas tués par ces fléaux, ne se repentirent aucunement [56] des œuvres de leurs mains, de manière à ne plus adorer les démons et les idoles d’or, d’argent, d’airain, de pierre et de bois, qui ne peuvent ni voir, ni entendre, ni marcher ; et ils ne se repentirent ni de leurs meurtres, ni de leurs maléfices, ni de leur impudicité, ni de leurs vols. [9, 20-21].
2. L’ange au petit livre (chapitre 10)
Cette nouvelle vision est une sorte d’intermède, emboîté entre les deux visions opposées de la sixième trompette, et qui fait la liaison avec la deuxième série des révélations qui commencera avec le chapitre 12.
Saint Jean voit « un autre ange fort » (ijscurov~, fortis) descendu du ciel, enveloppé d’une nuée, la tête nimbée de l’arc-en-ciel (emblème de la miséricorde), le visage brillant comme le soleil et les pieds semblables à des colonnes de feu. Il tient dans ses mains un petit livre ouvert, distinct de celui dont l’Agneau a brisé les sceaux. Il a les pieds posés, l’un sur la terre, l’autre sur la mer, comme pour attester que le Dieu qu’il sert étend son domaine sur l’univers entier (10, 1-2). Tous ces traits révèlent un être transcendant et annoncent une mission capitale : le premier ange fort (nommé en 5, 2) avait proclamé le commencement des jugements divins : « Qui est digne d’ouvrir le livre et d’en briser les sceaux ? » ; celui-ci va en notifier la consommation.
L’ange pousse alors un cri semblable au rugissement du lion et les sept tonnerres, c’est-à-dire la voix de Dieu lui-même, lui répondent. Le voyant s’apprête à consigner cette réponse, mais Dieu l’en empêche : il doit « sceller » (garder secrète) cette nouvelle révélation (10, 3-4).
Cependant l’ange jure solennellement que les temps où s’accomplira « le mystère de Dieu annoncé par les prophètes [57] », c’est-à-dire le triomphe définitif de l’Agneau après la destruction de tous ses ennemis, sont proches : la septième trompette va les annoncer sans délai [58]. Cette septième et dernière trompette, qui est encore à venir au moment où l’ange parle, sera donc celle du jugement général (10, 5-7).
Puis saint Jean est invité à s’approcher pour recevoir le petit livre des mains de l’ange et le dévorer [59] (10, 8). Il doit en effet se pénétrer de son contenu pour l’annoncer aux Églises. Car ce livre, aux dires des meilleurs interprètes, renferme non plus les décrets généraux sur l’histoire de l’humanité comme c’était le cas du livre des sept sceaux, mais des précisions [60] sur l’avenir et les combats de l’Église et notamment sur la manière dont s’accomplira le « mystère de Dieu ». Or tel est précisément l’objet des visions qui seront rapportées à partir du chapitre 12.
La manducation du livre produit dans le voyant un double effet : il est doux comme du miel à sa bouche et amer à ses entrailles, parce que les prophéties qui le composent ont un double objet ; elles annoncent de terribles châtiments et des décrets miséricordieux, comme le montrera la suite.
Ordre est alors donné à saint Jean de continuer à prophétiser. Sa mission prophétique va désormais se resserrer sur les combats de l’Église contre ses ennemis : « Ce seront en partie les mêmes prédictions que précédemment, mais à un autre point de vue et sous une autre forme [61]. » (10, 9-11).
3. La mesure du Temple et les deux témoins (11, 1-14)
Cette nouvelle vision, qui appartient toujours à la sixième trompette, vient en complément et en antithèse de celle qui nous a montré la cavalerie infernale déferlant sur l’humanité.
— La mesure du Temple terrestre (11,1-2)
Jean reçoit un roseau [62] afin de mesurer « le Temple de Dieu, l’autel et les parvis intérieurs » (littéralement : « ceux qui y adorent – adorantes in eo »). Quant au parvis extérieur, celui des Gentils, il ne doit pas le mesurer, car il sera foulé aux pieds par les païens ainsi que la ville sainte pendant quarante-deux mois.
Il y a entre cette scène et celle décrite au début du chapitre 7 (les élus marqués du signe de la croix) un parallélisme frappant : la mensuration est, comme l’impression du sceau sur le front, une mesure de préservation.
Quel est ce Temple qu’il faut préserver ? Il ne s’agit point du Temple terrestre de Jérusalem puisque celui-ci est détruit. Il ne s’agit pas davantage du Temple du ciel dont il était question plus haut (6, 9 et 8, 3). Il s’agit donc du Temple de Dieu sur la terre, c’est-à-dire de l’Église du Christ appelée Temple par métaphore (voir 2 Th 2, 4). Quant à Jérusalem, la suite de la vision (11, 8-9) montre qu’elle est ici le type du « monde » devenu impie.
L’action symbolique commandée à saint Jean signifie donc que l’Église sera préservée des malheurs à venir et qu’elle restera inviolée : 1) dans son sanctuaire, c’est-à-dire en elle-même, dans sa constitution intime et sa foi ; 2) dans son autel, c’est-à-dire dans son culte et ses sacrements ; 3) dans ses parvis intérieurs, c’est-à-dire en ceux de ses fidèles qui adoreront Dieu en esprit et en vérité. Mais les persécutions de ses ennemis et du monde pourront l’atteindre dans son parvis extérieur, c’est-à-dire dans ses possessions temporelles, dans les conditions externes de sa vie et dans tous ceux de ses membres qui ne lui appartiennent que charnellement et extérieurement, sans accepter l’intégralité de sa foi et de ses lois [63].
Précisons tout de suite que cette inviolabilité ne signifie pas que l’Église n’aura pas à souffrir, bien au contraire : tout le récit de l’Apocalypse est là pour nous dire ces souffrances – nous y reviendrons. Ses tribulations pourront même être telles qu’elle semblera vaincue à certaines heures et comme morte. Mais cette disparition ne sera jamais que temporaire et apparente :
Et il lui fut donné [à la Bête, c’est-à-dire à l’Antéchrist] une bouche proférant des paroles arrogantes et blasphématoires, et il lui fût donné pouvoir d’agir pendant quarante-deux mois. Et elle ouvrit sa bouche pour proférer des blasphèmes contre Dieu, pour blasphémer son nom, son tabernacle et ceux qui habitent dans le ciel. Et il lui fut donné de faire la guerre aux saints et de les vaincre ; et il lui fût donné autorité sur toute tribu, tout peuple, toute langue et toute nation. [13, 5-7.]
Le temps donné aux « nations » (e[qnesi) pour fouler la cité sainte durera quarante-deux mois ou 1 260 jours, ce qui équivaut à trois ans et demi [64]. Ces chiffres sont symboliques. 3 ½, c’est la moitié de sept – nombre qui exprime la plénitude –, c’est donc l’image de quelque chose de précaire et d’écourté. 42 (c’est-à-dire 7 x 6), c’est pour ainsi dire le plein insuccès : le but ou la perfection (= 7) est manqué alors qu’il était presque atteint (6 = 7 – 1) [65].
Ainsi donc, les quarante-deux mois que durera la souillure du parvis extérieur signifient que, dans leur lutte contre l’Église militante, les forces d’opposition n’obtiendront jamais le plein succès.
D’autre part, ce temps de quarante-deux mois indique la durée accordée aux puissances du mal et notamment à l’Antéchrist (13, 5) pour nuire à l’Église de la terre, et aussi – comme nous allons le voir dans un instant – la durée de la mission évangélisatrice des deux témoins (11, 3). Mais, comme l’expliquent les meilleurs commentateurs, rien n’oblige à limiter ces deux temps coextensifs à la seule époque de l’Antéchrist. Quarante-deux mois ou trois ans et demi, c’est le symbole général du temps de l’épreuve [66] et de la puissance des ténèbres quel qu’il soit, pendant lequel l’Église, protégée dans ses parties mesurées, est exposée aux attaques de ses ennemis ; c’est aussi « le temps des Gentils », comme le dit saint Luc (21, 24), c’est-à-dire le temps de la prédication évangélique, inauguré à la Pentecôte et qui ne se terminera qu’à la Parousie.
— Les deux témoins (11, 3-14)
L’Église est donc rudement combattue, cependant la mission de convertir les peuples est confiée à deux « témoins ». L’activité de ces deux prédicateurs durera autant que la lutte subie par l’Église : 1260 jours ou quarante-deux mois.
Quels sont-ils ? D’après une antique tradition remontant au 2e siècle, il s’agit d’Élie et d’Hénoch, saints personnages qui ont quitté ce monde sans passer par la mort [67], mais qui reviendront aux derniers jours pour remplir une mission prophétique auprès des juifs et mourront martyrs de leur zèle [68].
Au sujet d’Élie, il semble qu’il n’y ait pas de doute : la suite de la description assigne aux deux témoins « le pouvoir de fermer le ciel pour empêcher la pluie de tomber durant les jours de leur prédication » (11, 6a), pouvoir qui rappelle explicitement le miracle opéré par Élie au temps du roi Achab (1 R 17, 1). De plus, d’après la prophétie de Malachie, Élie doit revenir « avant que n’arrive le Jour de Yahvé, grand et redoutable » pour « ramener le cœur des pères vers leurs enfants et le cœur des enfants vers leurs pères » (Ml 3, 23-24 ; Vulg. 4, 4-5) [69].
En revanche, aucun trait du texte n’évoque la figure d’Hénoch. C’est plutôt Moïse et les plaies d’Égypte (Ex 7, 20) qui semblent visés dans les mots suivants : « Ils [les deux témoins] ont pouvoir sur les eaux pour les changer en sang, et pour frapper la terre de toutes sortes de plaies, autant de fois qu’ils le voudront » (11, 6b). Aussi quelques Pères ont-ils interprété ce passage comme parlant d’un retour de Moïse et d’Élie, qui sont d’ailleurs mentionnés ensemble lors de la transfiguration du Christ (Mt 17, 3).
D’autre part, le texte précise que les deux témoins « sont les deux oliviers et les deux candélabres qui sont dressés en présence du Seigneur de la terre » (11, 4). Or cette parole est empruntée au prophète Zacharie (4, 3 et 14) et renvoie aux deux guides du retour de captivité que sont le grand prêtre Josué, fils de Josédec, et Zorobabel, le chef politique des rapatriés.
Qu’en est-il donc ? La difficulté reste entière. C’est pourquoi, sans remettre en cause le retour d’Élie et d’Hénoch aux jours qui précéderont la fin du monde, il semble qu’il faille donner aux deux témoins une signification plus large : au-delà et à travers les traits individuels qui les identifient à tels ou tels grands héros de l’histoire biblique, ils représentent l’ensemble de tous ceux qui, dans l’Église, donnent à l’œuvre de Dieu l’appoint de leur prédication et le sacrifice de leur vie (les principaux ouvriers évangéliques, martyrs de leur zèle) [70]. Dans cette perspective, leur action ne saurait se limiter au temps de l’Antéchrist, mais doit être étendue à toute l’histoire de l’Église comme le veut le symbolisme des mille deux cent soixante jours (11, 3).
Mais alors, dira-t-on, pourquoi deux témoins ? Un seul eût suffi au symbolisme. La réponse est dans le texte du Deutéronome expliquant qu’« un seul témoin ne peut suffire pour convaincre un homme de péché, […] c’est aux dires de deux ou trois témoins que la cause sera établie [71] ». S’agissant ici d’un témoignage parfait en faveur de la religion chrétienne, deux témoins s’imposaient donc.
Les moyens d’action de ces deux témoins sont la pénitence (ils sont vêtus de sac comme les anciens prophètes, 11, 3), la puissance de leur prédication, figurée par le feu qui sort de leur bouche (11, 5) et le don des miracles (11, 6).
Lorsque leur témoignage sera achevé, et pas avant [72] (11, 7), ils seront mis à mort par « la Bête qui monte de l’abîme ». Cette Bête, qui fera plus loin l’objet de nouvelles visions (chapitre 13), est le symbole de l’Antéchrist en général et de ses suppôts. Les cadavres des deux témoins resteront gisants trois jours et demi sur la place de la « grande ville », c’est-à-dire de Jérusalem [73], « qui est appelée en langage figuré Sodome et Égypte » (figures de la terre maudite et du pays de la servitude), « là même où leur Seigneur a été crucifié » (11, 8-9).
La mort des deux témoins provoquera l’allégresse de tous les ennemis du Christ et de l’Église.
Mais l’illusion de ceux qui croient avoir détruit l’Église est toujours de courte durée. C’est ce qu’exprime de manière saisissante l’énorme disproportion entre les trois jours et demi de ce triomphe, pendant lesquels les cadavres des deux témoins gisent sans sépulture, et les 1 260 jours qu’a duré leur activité [74].
Au terme de ces trois jours et demi, les témoins ressusciteront (8, 11). Cette résurrection symbolise la vitalité de l’Église persécutée. Puis leur ascension glorieuse, calquée sur celle du Sauveur, manifestera la glorification de l’Église par ses martyrs (8, 12). Entre eux, image des martyrs de tous les temps, et le Christ, le parallélisme est parfait : leur sainteté, plus encore que le tremblement de terre qui la souligne (voir le parallèle avec Mt 27, 54), provoquera la conversion des infidèles (11, 13). On se souvient que la chevauchée infernale avait endurci les cœurs, malgré la formidable hécatombe qu’elle avait provoquée (un tiers de l’humanité ; voir 9, 18) ; au contraire, le spectacle du martyre des témoins, accompagné de fléaux bien moindres (la destruction de la dixième partie de la ville et la mort de 7 000 hommes ; voir 11, 13) convertit les hommes qui se mettent à glorifier Dieu. On voit par ces effets que ces deux visions sont bien antithétiques comme l’étaient celles du sixième sceau. Et, encadrée par ce diptyque, la vision du petit livre (chapitre 10) a anticipé et préparé la deuxième section.
La septième trompette : le troisième malheur (11, 15-18)
« Le second malheur est passé ; voici que le troisième malheur vient bientôt » (11, 14). Il arrive avec la septième trompette qui sonne la défaite des méchants et, surtout, qui annonce l’établissement définitif du règne du Christ : « L’empire du monde est advenu [75] à notre Seigneur et à son Christ, et il régnera dans les siècles des siècles » (11, 15).
Ce passage est extrêmement concis. C’est par le cantique d’action de grâces des vingt-quatre Vieillards prosternés devant le trône de Dieu que nous apprenons que tout est consommé et que le moment du jugement général est arrivé :
Nous vous rendons grâces, Seigneur Dieu tout-puissant, qui êtes et qui étiez [76], de ce que vous vous êtes revêtu de votre grande puissance et que vous régnez. Les nations se sont irritées, et votre colère est venue, ainsi que le moment de juger les morts, de donner la récompense à vos serviteurs, aux prophètes, et aux saints, et à ceux qui craignent votre nom, petits et grands, et de perdre ceux qui perdent la terre.
Et le sanctuaire de Dieu dans le ciel fut ouvert, et l’arche de son alliance apparut dans son sanctuaire. Et il y eut des éclairs, des bruits, des tonnerres, un tremblement de terre et une grosse grêle [77]. [11, 17-19.]
Le troisième malheur n’est même pas mentionné, mais on devine qu’il consiste dans la déroute des ennemis du Christ, que suppose en effet la glorification du Christ et de ses fidèles.
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Nous savons désormais qu’il n’est rien des événements de l’histoire du monde que le chrétien doive renoncer à comprendre à la lumière de sa foi : rien n’échappe à la souveraineté du Christ ; tout a un sens dans l’histoire des hommes, le mal comme le bien ; et la victoire du Christ ne saurait se réaliser sans combats et sans souffrances. La suite de la Révélation précisera tout cela. Elle le fera en mettant en scène les principaux protagonistes de la lutte entre Satan et l’Église, dont elle nous retracera les grandes étapes.
[1] — C’est en effet de 410 que datent les homélies de saint Augustin sur le psaume 118, (mais les Enarrationes in Psalmos s’étendent sur un grand nombre d’années dont la date précise est inconnue). On sait que saint Augustin entreprit la rédaction de La Cité de Dieu à la suite du sac de Rome pour réfuter l’opinion des païens qui prétendaient que la ruine de l’empire était due au christianisme.
[2] — Le digne successeur de saint Hilaire sur le siège de Poitiers, Mgr Pie, suivit sa trace et commença une explication des psaumes en décembre 1858, alors que le Piémont conspirait contre le Saint-Siège et les États pontificaux et que l’esprit de jouissance et le naturalisme envahissaient la France du Second Empire.
[3] — Voir les articles précédents dans Le Sel de la terre 89 (p. 96), 90 (p. 92) et 91 (p. 6).
[4] — Le plan général a été exposé dans l’article d’introduction (Le Sel de la terre 89, p. 101).
[5] — E.B. Allo O.P., Saint Jean, l’Apocalypse, Paris, Gabalda,1933 (3e éd.), p. 84.
[6] — Pour la première ouverture, le texte grec dit « un » (mivan) et non pas « le premier », parce que les sept sceaux ne sont pas successifs (ils sont en effet placés sur une même ligne et le livre ne pourra être ouvert qu’avec la rupture du septième), et que les événements qu’ils dévoilent n’obéissent pas à un ordre chronologique. Ainsi les martyrs du 5e sceau se plaignent du délai apporté aux justices divines, ce qui implique que les cavaliers n’ont pas encore achevé leur œuvre ; de même, les quatre vents (7, 1-3) ne peuvent agir tant que les élus ne sont pas marqués, etc. Chaque sceau représente donc un aspect des décrets divins sur l’histoire du monde, appelé à se répéter au long des siècles, et l’ensemble constitue l’histoire des justices et des miséricordes divines pour sauver les hommes. Comme cela a été expliqué dans les précédents articles, il ne faut donc pas voir dans les sceaux ou les trompettes des séquences précises du déroulement de l’histoire, même si certaines applications particulières se révèlent pertinentes et justifiées.
[7] — Au mot « viens », la Vulgate ajoute « et vois » (et vide). Cet ajout, ignoré du grec, ne se justifie pas, car ce n’est pas à Jean mais aux cavaliers que s’adresse cet appel.
[8] — É. Delebecque fait judicieusement remarquer que, en Jn 1, 39, le même impératif présent invitait les deux premiers disciples à suivre Jésus – jusqu’au bout et leur vie durant : « Maître où demeurez-vous ? — Venez et voyez. » (L’Apocalypse de Jean, Paris, Mame, 1992, p. 184.)
[9] — Selon certains commentateurs, cet archer monté sur un cheval blanc symboliserait le peuple des Parthes, connu pour ses redoutables archers, qui fut en guerre contre Rome de 54 à 63 après Jésus-Christ et lui disputa l’Arménie.
[10] — Littéralement : « Une couronne lui fut donnée », comme dans une investiture royale, « pour vaincre ».
[11] — Les prix excessifs marquent bien la disette. La chénice (coi'nix = 1, 08 litre) était regardée comme la ration normale d’un homme en bonne santé, dit Hérodote. Elle se vend ici un denier pour le blé, soit l’équivalent du salaire quotidien d’un travailleur, alors qu’en temps ordinaire on avait pour ce prix douze mesures de blé ( voir Cicéron, III contr. Ver., 81).
[12] — Dom de Monléon, Le sens mystique de l’Apocalypse, Paris, NEL, 1984, p. 105.
[13] — Il faut lire, avec presque tous les manuscrits, to; tevtarton th'~ gh'~ (« sur le quart de la terre »), plutôt que, avec la Vulgate : quatuor partes terræ (« sur les quatre parties de la terre »).
[14] — Saint Ignace d’Antioche l’exprime admirablement : « Je suis le froment de Dieu, moulu par la dent des bêtes, pour être trouvé un pur pain du Christ. […] Implorez le Christ pour moi, pour que, par l’instrument des bêtes, je sois une victime offerte à Dieu. » (Aux Romains, 4, 1-2.)
[15] — « Ne ferez-vous pas justice » : le verbe grec krivnein (au présent, car Dieu, qui est au-delà du temps, intervient pour juger quand le moment est venu), employé absolument, signifie « faire le tri », « séparer » les bons des méchants. C’est ce que Dieu fera au jugement dernier : « Devant lui seront rassemblées toutes les nations, et il séparera les gens les uns des autres, tout comme le berger sépare les brebis des boucs » (Mt 25, 32).
[16] — Cité par Bossuet, « L’apocalypse avec une explication », dans Œuvres complètes de Bossuet, t. 2, Paris-Besançon, Outhenin et Chalandre, 1840, p. 74.
[17] — « Adhuc tempus modicum – e[ti crovnon mikrovn » (voir Jn 7, 33 et 12, 35) ne signifie pas que le terme annoncé est imminent, mais que ce temps est limité, fini et même bref au regard de l’éternité. C’est « le temps des Gentils » (tempora nationum – kairoi; ejqnw'n) dont parle saint Luc (21, 24b), c’est-à-dire le temps de l’évangélisation des païens commencé après l’ascension et que viendra clôturer la conversion des juifs. Voir cardinal Billot, La Parousie, Paris, Beauchesne, 1920, p. 82-88.
[18] — Théologie de l’histoire, Grez-en-Bouère, DMM, 1984, p. 34 (« Lumière de l’Apocalypse »).
[19] — Voir Mt 24, 7.
[20] — L’ancien Testament donne parfois à ce mot séisme un sens figuré : ainsi, en Aggée 2, 6, où « l’ébranlement » évoqué prélude à la reconstruction du Temple par Zorobabel, type de l’avènement du Messie qui viendra dans ce Temple (Vulgate : « le Désiré des nations »).
[21] — Pour les signes 2 et 3, voir Mt 24, 24 et Lc 20, 25.
[22] — Voir Mt 24, 29 ; Mc 13, 24.
[23] — Voir Osée 10, 8 et Lc 23, 30.
[24] — Voir Joël 1, 15 ; 2, 1 ; 3, 4 ; Amos 5, 18, etc.
[25] — Voir Ml 3, 2 ; Na 1, 6, etc. On pense aussi à la parole de saint Paul : « Que celui qui se flatte d’être debout prenne garde de tomber ! » (1 Co 10, 12).
[26] — L’Orient, dans l’Écriture, est le point de départ des manifestations divines (Ez 43, 2 ; Is 41, 2, etc.). C’est surtout le symbole du Christ sauveur venu d’en-haut et apparaissant sur la terre pour illuminer les hommes : « Oriens ex alto » (Lc 1, 78).
[27] — Ce sceau (sfragiv~) fait penser au caractère du baptême – c’est d’ailleurs par ce mot que le Pasteur d’Hermas désigne le baptême –, ou au chrême de la confirmation.
[28] — Ce geste est reproduit dans le rituel du baptême : deux fois le prêtre trace le signe de la croix sur le front de l’enfant.
[29] — Juda est nommé en premier, parce qu’il est l’héritier des promesses messianiques. La tribu de Dan est omise (et Manassé est distingué de Joseph pour obtenir douze noms). Une tradition qui remonte à saint Irénée (Adv. Hær. V, 30, 2) dit que Dan n’est point nommé parce que sa tribu est réprouvée et doit donner naissance à l’Antéchrist (voir Gn 49, 17 où Dan est comparé à un serpent et Jg 18 qui rapporte les méfaits de cette tribu au temps des Juges).
[30] — Si les deux groupes d’élus sont distincts et que le premier est formé d’authentiques juifs, « saint Jean annoncerait, après saint Paul (Rm 11, 25-sq.), la conversion future du peuple choisi, conversion pour ainsi dire générale, vu le symbolisme des nombres » (J. Renié, Manuel d’Écriture sainte, Lyon-Paris, E. Vitte, 1954, t. 5, p. 397).
[31] — Les palmes soulignent le caractère triomphal de ce cortège liturgique. Voir Lv 23, 42 ; 2 M 13, 51 ; Jn 12, 13 (Rameaux).
[32] — Le verbe skhnwvsei, « il étendra sa tente », désigne l’habitation de Dieu parmi les hommes, commencée ici-bas et continuée au ciel. Saint Jean l’utilise dans le prologue de son Évangile (1, 14) : habitavit in nobis (ejskhvnwsen). Il correspond aux expressions shakân, shekinâh de l’ancien Testament signifiant que la gloire et la présence de Dieu résidaient dans la tente du tabernacle.
[33] — Voir Ap 14, 4 ; Jn 10, 4 ; Ps 22, 2 et 79, 1 ; Is 25, 8 et 40, 11 ; Ez 34, 23.
[34] — Voir Ap 21, 6 et 22, 1 ; Jn 4, 10.12.14 et 7, 38 ; Ps 35, 10.
[35] — Bossuet, « L’apocalypse avec une explication », dans Œuvres complètes de Bossuet, t. 2, Outhenin et Chalandre, Paris-Besançon, 1840, p. 82.
[36] — Voir Ex 19, 16 (les trompettes préludent à la promulgation de la loi sur le Sinaï) ; Jos 6, 13-20 (les trompettes font écrouler les murs de Jéricho) ; Joël 2, 1 (les trompettes annoncent le jour de Yahvé) ; Mt 24, 31 (les anges rassemblent les élus au son de la trompette) ; 1 Co 15, 52 (les morts ressuscitent au son de la trompette) ; 1 Th 4, 15 (le Seigneur descendra du ciel au son de la trompette), etc.
[37] — Bossuet, ibid., p. 82.
[38] — La liturgie céleste est comme calquée sur celle qui se déroulait au Temple de Jérusalem.
[39] — On trouve une scène équivalente dans les visions d’Ezéchiel (10, 2) : « Et il dit à l’homme vêtu de lin : Va au milieu du char, sous le chérubin, prends à pleines mains des charbons du milieu des chérubins et répands-les sur la ville. »
[40] — Saint Irénée a déjà remarqué cette analogie (Adv. Hæreses IV, 30, 4).
[41] — Mt 24, 1-44 et lieux parallèles en saint Marc et saint Luc.
[42] — Le Sel de la terre 89, p. 111.
[43] — André de Césarée voit dans cette montagne la figure de Satan en personne.
[44] — L’absinthe, dans l’ancien Testament, est le symbole des souffrances surtout morales (Jr 9, 14-15 ; 23, 15).
[45] — Dom de Monléon, ibid., p. 138-145.
[46] — En effet, la chute du démon est déjà réalisée : elle s’est produite dès l’origine du monde.
[47] — Voir Lc 10, 18 : « Je voyais Satan tomber du ciel comme l’éclair », dit Jésus à ses disciples à leur retour de mission ; Is 14, 12 : « Comment es-tu tombé du ciel, astre brillant, fils de l’aurore ? As-tu été jeté à terre, vainqueur des nations ? Toi qui avais dit dans ton cœur : J’escaladerai les cieux, au-dessus des étoiles de Dieu j’élèverai mon trône… »
[48] — Bossuet, ibid., p. 88.
[49] — Ainsi, le quatrième élément, après la terre, l’eau et le feu, est frappé à son tour.
[50] — On se souvient que, précisément, Jésus a donné à ses disciples le pouvoir de vaincre les scorpions : « « Voici que je vous ai donné le pouvoir de fouler aux pieds serpents, scorpions, et toute la puissance de l’Ennemi, et rien ne pourra vous nuire » (Lc 10, 19).
[51] — Dom de Monléon commente : « Ainsi les ennemis de l’Église font entendre les voix les plus hétéroclites, les plus contradictoires : mais ils forment bloc de par leur haine commune contre l’épouse du Christ. » Le sens mystique de l’Apocalypse, NEL, 1984, p. 152-153.
[52] — La Vulgate ajoute : « et en latin l’Exterminateur ». Abbadôn (ˆo/Db’a}) est cité en Jb 26, 6 mais avec le sens de « Perdition » ou « séjour des morts ». Satan est en effet la personnification de la puissance de mort. Apollyon fait sans doute allusion à Apollon, le dieu archer « qui fait périr » (ajpolluvnai).
[53] — Pourquoi l’Euphrate ? Parce que, dans l’histoire du peuple de Dieu, l’Euphrate forme la frontière orientale au-delà de laquelle résident les nations païennes ennemies de Dieu et d’où sont venues les invasions par lesquelles Dieu a châtié son peuple infidèle.
[54] — Dom de Monléon commente : « L’auteur veut nous indiquer par là que le démon est toujours prêt à nuire aux hommes » (Le sens mystique de l’Apocalypse, p. 155).
[55] — E.B. Allo, ibid., p. 134.
[56] — Le grec dit : « ils n’eurent pas le moindre (oujdev) repentir » (metanoei'n, 12 fois dans l’Apocalypse). Les fléaux sont destinés à faciliter la conversion, mais ils ne sont pas efficaces en eux-mêmes.
[57] — Cette annonce du mystère de Dieu est une « bonne nouvelle » (eujhggevlisen dans le grec) : c’est l’union de tous les élus définitivement libérés du mal, avec Dieu et le Christ.
[58] — Quia tempus non erit amplius (v. 6) signifie : « il jura… qu’il n’y a plus de délai » (sens possible de crovno~), autrement dit que les temps sont proches, et non pas : « il jura… qu’il n’y a plus de temps », comme si l’éternité devait commencer immédiatement.
[59] — Voir Ez 2, 8 à 3, 3.
[60] — De là viendrait que ce livre est appelé « petit livre » (diminutif biblarivdion).
[61] — E.B. Allo, ibid., p. 144.
[62] — Le roseau ou « canne » (= six coudées) servait de mesure aux arpenteurs. Voir Ez 40, 3-sq. et Za 2, 2-sq.
[63] — Dom de Monléon commente : « Ceux qui, tout en gardant des simulacres extérieurs de religion, n’acceptent ni la foi ni les lois de l’Église dans leur intégrité, comme font les pécheurs endurcis et les hérétiques, chasse-les, retranche-les de ta communion ; ne discute point avec eux, ne les mesure point, ne tiens aucun compte de leurs prétentions. Il est tout à fait inutile de chercher à adapter la vérité révélée aux exigences de ceux qui sont par avance décidés à ne la point entendre. C’est pourquoi Notre-Seigneur, à l’heure de sa passion, ne répondit rien aux juges qui l’interrogeaient ; c’est pourquoi, de nos jours encore, l’Église se refuse avec tant de fermeté, à toute conversation qui se propose d’amorcer un compromis entre sa doctrine et celle des sectes dissidentes. Le dogme catholique est un bloc de diamant auquel il est impossible de retrancher ou de changer la moindre parcelle. Il faut le prendre tel qu’il est. » (Ibid., p. 175.)
[64] — Voir Dn 7, 25 ; 8, 14 ; 12, 7.
[65] — Toutefois, 42 a aussi une signification messianique (d’où l’importance de vérifier le contexte) : 42 = 3 x 14, c’est le nombre des ancêtres du Christ dans la généalogie de saint Matthieu.
[66] — C’est, par exemple, le temps que dura la sécheresse aux jours d’Élie (Lc 4, 25 et Jc 5, 17).
[67] — Élie est monté au ciel sur un char de feu (2 R 2, 11) et Hénoch « marcha avec Dieu, puis il disparut car Dieu l’enleva » (Gn 5, 24 ; He 11, 5).
[68] — Voir Tertullien (De Anima, 50) ; saint Jérôme (Epist. 59 ad Marcellam) ; saint Grégoire (Moralia 14, 23), etc.
[69] — Toutefois, cette prophétie a déjà reçu un accomplissement au moins partiel en saint Jean-Baptiste, comme l’a dit expressément Notre-Seigneur (voir Mt 17, 10-13 et Lc 1, 17).
[70] — Cette interprétation a pour elle d’illustres autorités (Alcàzar, Cornelius a Lapide, Bossuet, sans parler du père Allo, le meilleur commentateur catholique contemporain de l’Apocalypse) et s’accorde avec le fait que la durée de l’activité des deux témoins coïncide avec le temps des Gentils et est donc coextensive à toute la durée de l’histoire de l’Église.
[71] — Dt 19, 15. Voir Jn 7, 17 et Mt 18, 16.
[72] — Ce délai correspond à celui déjà signalé : l’achèvement du témoignage des deux témoins coïncidera plus ou moins avec la clôture du nombre des élus, et alors viendra le triomphe définitif du Christ roi et la parousie.
[73] — Bossuet (ibid., p. 115), interprétant tout ce passage comme s’appliquant aux persécutions de l’empire romain, comprend que la « grande ville » est Rome, où Jésus est re-crucifié dans ses saints. Mais il s’agit plutôt de Jérusalem, envisagée ici non comme la cité sainte, mais comme le symbole du monde corrompu (à l’instar de Babylone), où se tiendra, d’après ce que suggère saint Paul, le siège de l’Antéchrist personnel (2 Th 2, 3-4 : « Auparavant doit […] se révéler le Fils de perdition […] qui ira jusqu’à s’asseoir dans le sanctuaire de Dieu. »)
[74] — J. Renié, Manuel d’Écriture sainte, Lyon-Paris, E. Vitte, 1954, t. 5, p. 407.
[75] — L’aoriste ejgevneto (factum est) a ici un sens fort, comme dans le prologue de saint Jean : Et Verbum factum est. C’est la proclamation de l’avènement du règne de Dieu demandé dans la prière du Pater (adveniat regnum tuum).
[76] — Le troisième membre : « et qui venez » manque désormais, parce le cours de l’histoire est achevé, l’avènement du Christ glorieux est accompli : il règne pour l’éternité.
[77] — Les derniers mots (11, 19) sont à rattacher à la vision du chapitre 12 à laquelle ils servent de prélude. Nous y reviendrons en commentant la suite du texte.

