Saint Dominique
(1170-1221)
et la fondation de l’Ordre des
Frères Prêcheurs
– I –
par le frère Marie-Dominique O.P.
Le 22 décembre 2016, il y aura 800 ans que l’Ordre fondé par saint Dominique a été approuvé par le Saint-Siège, en la personne du pape Honorius IV. Pour commémorer cet anniversaire et honorer le fondateur de l’Ordre des Frères Prêcheurs, nous nous proposons de tracer les grandes lignes de la vie et de l’œuvre de saint Dominique en trois numéros du Sel de la terre.
Puissent ces quelques pages contribuer à mieux faire connaître et aimer celui qui, avec saint François d’Assise, a sauvé l’Église et la chrétienté au 13e siècle, et dont l’un des fils les plus prestigieux, saint Thomas d’Aquin, illuminera les intelligences jusqu’à la fin du monde.
Le Sel de la terre.
Préambule : la chrétienté à l’aurore du 13e siècle
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usqu’au 13e siècle, l’économie était essentiellement agricole et la structure politique était la féodalité [1].
La vie monastique elle-même, arrivée de l’Orient, avait pris modèle sur l’organisation sociale d’alors. L’abbaye est un grand centre d’exploitation agricole comme la villa romaine, et l’abbé est comme le seigneur des moines qui sont comme les serfs attachés à lui par un vœu de stabilité. Chaque abbaye est autonome. Le rayonnement est d’abord celui de l’exemple : équilibre parfait, pratiqué par les moines, entre la prière, le travail et le repos.
Aux 11e et 12e siècles, parallèlement au phénomène de concentration politique qui se produisit en Europe, les réformes de Cluny et de Cîteaux donnèrent naissance à des congrégations de monastères qui rompirent l’isolement primitif. Mais à l’approche du 13e siècle, la vie économique se déplaça progressivement vers les villes. En effet, l’accroissement de la population, l’accumulation de l’effort des générations, avaient abouti à une surproduction locale qui engendra le commerce et l’industrie. Les serfs audacieux devinrent marchands, et peu à peu créanciers des princes séculiers et ecclésiastiques. Ils s’associèrent et se libérèrent de l’autorité féodale locale. Une nouvelle classe se constitua alors : les bourgeois, ou gens de la commune, classe remuante et laborieuse ; et l’arrivée de factions rivales dans les cités et entre les cités entraîna des guerres.
Qu’en était-il du clergé ?
La description est ordinairement assez négative. Il ne faut cependant pas forcer le trait [2]. On ne parle à cette époque ni d’immoralité ni de manque de piété.
Le souci des affaires temporelles absorbait-il trop les pasteurs ? On l’a écrit. Pour certains, c’est vrai, mais il faut nuancer. La situation de l’Église était nettement meilleure dans les diocèses où les prélats jouissaient d’un pouvoir temporel étendu et d’un important revenu : les évêques pouvaient contrôler la situation, comme à Narbonne ou Montpellier. Tandis qu’à Carcassonne et Toulouse, diocèses ruinés et désarmés, l’Église était dans une situation dramatique.
La défaillance capitale qui sera relevée par le pape Innocent III, était plutôt, avec la négligence pastorale, la lâcheté des prélats qui n’osaient aborder de front l’hérésie ni la faire proscrire par l’autorité civile : « Chiens qui ne savent plus aboyer [pour défendre le troupeau] », « mercenaires qui prennent la fuite et ne chassent le loup ni de la voix ni du bâton », telles étaient les invectives que le pape décochera aux évêques de la région de Narbonne.
Le clerc méridional n’était qu’un ministre des sacrements. Nulle formation doctrinale ou morale ne l’avait préparé à affronter l’hérésie. Souvent, la peur le retenait, car on risquait sa vie à attaquer de front l’hérésie, ou au moins on s’exposait à être sérieusement malmené.
La population des communes boudait le clergé séculier, d’autant plus que, dans leur lutte pour leur émancipation, les communes étaient entrées en conflit avec l’autorité religieuse, surtout quand les évêques et les abbés étaient aussi seigneurs temporels. D’autre part, cette population des communes était une population éveillée sur le plan intellectuel. Mais cela facilitait en même temps le fourmillement des hérésies.
Le clergé ne nourrissait pas assez les âmes, ce qui laissait la place aux sectes hérétiques, cathare et vaudoise en particulier (nord de l’Italie et sud de la France) qui prêchaient un faux idéal apostolique. Alors, on ne se privait pas de critiquer le clergé, ses mœurs, ses richesses, son ignorance. Le peuple dévot écoutait volontiers ces nouveaux apôtres à la barbe longue, qui affectaient la pauvreté en parcourant le pays nu-pieds, vêtus d’une seule tunique, sans porter ni or ni argent, et recevant leur nourriture des populations qu’ils évangélisaient.
Seule la papauté avait pleine conscience de sa mission, de ses devoirs, de la gravité de la situation. Dès la fin du 12e siècle, elle chercha à agir par les conciles, les avertissements solennels aux évêques. Elle utilisait ses légats et faisait appel au concours du pouvoir civil. Ne pouvant s’appuyer que très peu sur le clergé séculier, les papes firent appel aux moines, surtout de Cîteaux, pour prêcher des missions. Mais le résultat fut très moyen, car ce n’était pas leur vocation.
L’année 1198 vit la montée d’Innocent III sur le trône pontifical, assisté du cardinal Hugolin, futur Grégoire IX. Saint Dominique sera l’homme providentiel dont allait se servir la papauté.
Dans la situation tragique où se trouvait l’Église à cette époque, un instinct surnaturel de conservation faisait aspirer à la venue de prédicateurs. Il y avait une attente universelle. Différentes prophéties couraient sourdement dans la chrétienté ; de saints personnages eurent des visions annonçant l’arrivée de nouveaux prêcheurs [3] : Dieu préparait les esprits.
Genèse de saint Dominique
Transportons-nous maintenant en Espagne.
La péninsule ibérique, à cette époque, était marquée par la Reconquista : la reconquête sur les musulmans qui avaient déferlé sur le pays par vagues successives, pour se jeter ensuite sur la France. Repoussés au-delà des Pyrénées par Charles Martel en 732, les musulmans avaient littéralement colonisé l’Espagne. La reconquête du pays partira du nord, des Asturies, reconquête pied à pied, extrêmement longue et laborieuse : tandis que l’invasion musulmane avait submergé la Péninsule en trois ans, elle mit huit siècles à refluer (690-1492). A chaque avancée, on construisait un castillo, un petit château-fort, la truelle à la main et l’épée au côté. Vingt ans avant la naissance de saint Dominique, son aïeul et son père avaient fondé Caleruega, village de résistance avancée dont la tour existe encore de nos jours :
Ce contexte historique est important. Il explique un trait fondamental de la personnalité de saint Dominique : comme tout espagnol à cette époque, il a une âme de conquérant [4].
Dominique appartenait à une branche éloignée, assez pauvre et obscure, des Guzman. Ce nom de Guzman est visigoth ou gothique : la féodalité espagnole est en effet une institution d’origine visigothe. Saint Dominique n’était d’ailleurs pas de type espagnol, petit et brun, il avait la physionomie « légèrement rousse [5] » des races du nord.
Son père (Félix de Guzman), était un petit seigneur féodal, se rattachant par le sang à la plus haute noblesse du royaume. D’une grande piété, don Félix représentait pour Dominique à la fois l’influence chevaleresque, conquérante, l’acuité réaliste du regard, le courage joyeux [6]. Aux relations de ses ancêtres avec les rois, Dominique dut peut-être sa grande aisance dans les rapports avec les autorités, qu’elles fussent comtes ou rois, évêques ou papes.
Sa mère, fille des seigneurs d’Aza était d’une noblesse de même rang que les Guzman. La bienheureuse Jeanne d’Aza (née à Caleruega vers 1140), représente l’influence religieuse. Vertueuse, chaste, sage, pleine de compassion envers les malheureux et les affligés, Jeanne d’Aza brillait parmi toutes les femmes de ce territoire par l’excellence de sa bonne renommée. D’une grande piété, elle consacrait aux œuvres de charité et à la prière, le temps que lui laissaient libre les travaux domestiques. On lui attribue un miracle. Alors qu’elle venait de donner la réserve de vin de la maison à des pauvres, son mari revint avec des chevaliers d’une chevauchée contre les Maures. Il demanda à son épouse de servir à boire. Elle obtint que la réserve soit reconstituée miraculeusement [7]. C’est de sa mère que Dominique héritera sa vive sensibilité à la misère d’autrui.
Saint Dominique alliait en lui ces deux influences paternelle et maternelle, lesquelles se retrouvaient partagées chez ses frères, entre l’énergie héroïque de son frère aîné Antoine, prêtre, qui se dévoua dans un hôpital au service des pauvres [8] ; et la tendresse contemplative du second, le bienheureux Mannès, qui rentrera dans l’Ordre des Prêcheurs, et y deviendra aumônier des moniales dominicaines de Madrid [9].
« Dans cette atmosphère familiale saturée d’esprit surnaturel, Dominique a, pour ainsi dire, respiré la sainteté, comme naturellement », écrit le révérendissime père Gillet [10].
Naissance
La naissance de Dominique – dont le nom signifie le serviteur, l’homme du Seigneur – fut précédée d’une vision de sa mère : un petit chien s’était élancé hors du sein maternel, tenant dans sa gueule une torche enflammée avec laquelle il semblait devoir embraser le monde entier [11]. L’application est facile : saint Dominique et ses frères seront destinés à illuminer le monde par la lumière de la Vérité [12], et spécialement par saint Thomas d’Aquin.
Mais, avant la naissance, la bienheureuse tint à aller en pèlerinage au Monastère voisin de saint Dominique de Silos [13] († 1073), comme il était d’usage chez les femmes de la région. Le saint, d’abord invoqué pour la libération des captifs des Maures, était aussi invoqué, secondairement, pour obtenir un heureux accouchement. La bienheureuse demeura plusieurs jours à l’abbaye, passant le meilleur de son temps dans le sanctuaire. Ayant prolongé son oraison dans le silence de la nuit, le saint lui apparut et lui prédit qu’elle donnerait bientôt naissance à un fils qui deviendrait un insigne prédicateur, devenant digne d’être appelé reparator Ecclesiæ. L’Ordre dominicain manifestera sa reconnaissance envers saint Dominique de Silos en le fêtant chaque année le 20 décembre.
Quelques mois plus tard, Jeanne d’Aza donna naissance à un fils qu’elle appela Dominique, en l’honneur du saint de Silos. Nous sommes en 1170.
Enfance et jeunesse
Les premiers biographes de saint Dominique nous ont laissé peu de détails sur son enfance.
On sait que sa mère le confiait l’été aux moines bénédictins de Silos, qui lui apprirent l’alphabet.
Sa marraine eut un jour une vision où son filleul lui apparut, portant sur le front une étoile radieuse, ce qui signifiait qu’il serait un jour porté à devenir la lumière des nations. Ce rayonnement marquera toujours le front de saint Dominique. Dans le portrait physique du saint, décrit plus tard à Rome par sœur Cécile, on lit que « de son front et de ses cils, une sorte de splendeur rayonnait, qui attirait la révérence et l’affection de tous [14] ».
— A Gumiel, chez son oncle archiprêtre
A l’âge de sept ans, sa mère l’envoya chez son oncle, l’archiprêtre de la localité de Gumiel. Un adolescent élevé chez un prêtre acquiert d’ordinaire une douce sérénité et une maturité précoce. Ce fut ici le cas.
Tous les matins, Dominique assistait à la Messe chantée. Il remplissait les différentes fonctions d’enfant de chœur et de chantre. Il apprit aussi le latin et étudiait la sainte Écriture.
Dans l’âme de saint Dominique, une lente transformation s’opérait. La flamme conquérante qui l’animait en tant qu’espagnol, et qui aurait pu l’orienter vers la chevalerie comme son père, se mettra au service d’une autre conquête : au lieu de guerroyer contre les Maures, il sera chevalier de la Vérité pour sauver les âmes. C’est l’influence maternelle qui l’emportera, ici, en orientant toute sa vie.
— Étudiant, puis professeur, à l’université de Palencia
Étant donné les dispositions intellectuelles de l’enfant et son désir de devenir prêtre, on l’envoya à l’âge de quinze ans à la grande Université de Palencia, la plus célèbre de toute l’Espagne.
On commençait les études par les arts libéraux qui duraient six ans : le Trivium (grammaire, dialectique ou art de l’argumentation, et rhétorique ou art de l’éloquence) ; et le Quadrivium (arithmétique, géométrie, musique, astronomie).
Dominique ne se mêlait pas aux distractions légères des étudiants de son temps, qui n’étaient pas sans danger pour la morale. Il partageait ses journées et ses nuits entre les études et la prière.
Cependant, Dominique ne voulut pas s’attarder aux études profanes :
Quand il jugea qu’il les avait suffisamment apprises, écrit Jourdain de Saxe, il abandonna ces études comme s’il craignait de dissiper pour elles avec trop peu de fruits la brièveté du temps d’ici bas [15].
Ayant passé avec succès ses examens, Dominique opta sans hésiter pour la théologie.
Ses études ne lui faisaient cependant pas négliger la charité envers le prochain. C’est à cette époque qu’à l’occasion d’une famine, il vendit tous ses livres annotés – principale richesse de l’étudiant – ainsi que tous ses biens, pour secourir les pauvres : « Je ne veux pas étudier sur des peaux mortes tandis que des hommes meurent de faim ». Le prix de la vente servit à instituer une aumône, « Instituere eleemosynam », dit Jourdain de Saxe (n° 10) ; ce qui doit se prendre au sens fort de crééer une institution, un local d’aumône, où l’on faisait des distributions quotidiennes. Le geste aura un grand retentissement. Plusieurs ecclésiastiques de grande autorité se mirent alors à répandre de très larges secours aux nécessiteux.
Autre trait de la charité héroïque de Dominique : il voulut un jour s’offrir en échange, pour sauver des Maures un captif que pleurait sa mère. Mais la Providence ne le permit pas.
Au terme de ces quatre années d’études, il sera ordonné prêtre, à l’âge de vingt-cinq ans. L’évêque de Palencia lui confia alors une chaire d’Écriture sainte.
— Chanoine à Osma
Professeur de grand renom, Dominique attira l’attention de l’évêque d’Osma, Don Martin de Bazan, qui cherchait des hommes de sainteté et de doctrine pour le seconder dans sa tâche de réforme du clergé de son diocèse. C’est à ce titre qu’il avait groupé un certain nombre de clercs dans sa cathédrale en leur donnant la Règle de saint Augustin [16].
Saint Dominique entra au chapitre d’Osma vers 1196, à vingt-six ans.
Aussitôt, dit Jourdain de Saxe (n° 12), il se mit à briller parmi les chanoines comme l’étoile du berger, le dernier par l’humilité du cœur, le premier par la sainteté. Il devint pour les autres le parfum qui conduit à la vie, semblable à l’encens qui embaume dans les jours d’été.
Il était assidu à l’oraison, dit Thierry d’Apolda ; d’une charité qui l’emportait sur tout, d’une compassion qui le rendait anxieux ; absorbé par la contemplation ; humblement soumis à ses inférieurs [17].
Il avait à cette époque, comme livre de chevet, les Conférences de Cassien qui l’imprègnent de la spiritualité du désert, de la grande tradition de la vie religieuse : imitation du Christ, lutte spirituelle et combat contre le démon, contemplation nourrie par la sainte Écriture. Telles étaient les leçons des grands anachorètes.
Avec le concours de la grâce, écrit Jourdain (n° 13), ce livre le fit parvenir à un degré difficile à atteindre de pureté de conscience, à beaucoup de lumière sur la contemplation, et à un grand sommet de perfection.
C’est à cette époque que Dominique commença à s’abstenir de viande.
A l’âge de vingt-huit ans, il est élu sous-prieur du chapitre d’Osma dont Diégo de Azevedo est prieur.
Sous-prieur du chapitre cathédral, Dominique continuait cependant à fréquenter l’Université de Palencia et à y donner des cours.
A la mort de Martin de Bazan en 1201, Diégo de Azevedo deviendra évêque tout en restant prieur du chapitre. A partir de ce moment, saint Dominique devra rester à Osma.
Quelle fut l’importance du passage de Dominique au chapitre d’Osma ?
Dieu lui avait donné une grâce spéciale de prière pour les pécheurs, les pauvres, les affligés, écrit Jourdain de Saxe (n° 12-13). Il en portait les malheurs dans le sanctuaire intime de sa compassion, et les larmes qui sortaient en bouillonnant de ses yeux manifestaient l’ardeur du sentiment qui brûlait en lui-même. C’était pour lui une habitude très courante de passer la nuit en prière. La porte close, il priait son Père. Au cours de ses oraisons, il avait accoutumé de proférer des cris et des paroles dans le gémissement de son cœur. Il ne pouvait se contenir, et ses cris, sortant avec impétuosité, s’entendaient nettement de l’étage. Une de ses demandes fréquentes et singulières à Dieu était qu’il lui donnât une charité véritable et efficace pour s’attacher à procurer le salut des hommes, car il pensait qu’il ne serait vraiment membre du Christ que le jour où il pourrait se donner tout entier, avec toutes ses forces, à gagner des âmes, comme le Seigneur Jésus, Sauveur de tous les hommes, se consacra tout entier à notre salut [18].
Le jeune apôtre castillan aux cheveux roux, petit, ramassé sur lui-même, mais robuste et passionné, n’était point fait pour demeurer toujours enfermé dans le cloître d’Osma, écrit le père Petitot O.P. Il était né soit pour les vastes solitudes, soit pour les grands combats. Ainsi que Jacob, il luttait, la nuit durant, avec sa vocation, avec l’ange du Seigneur, se sentant prédestiné à conquérir l’univers, à renouveler la face de la terre [19].
Dominique s’essaiera d’ailleurs à la prédication dès ce temps, et sa physionomie d’apôtre apparaît déjà :
Il savait se concilier l’amitié de tous, riches et pauvres, juifs et infidèles, qui sont nombreux en Espagne. Tous visiblement l’aimaient, sauf les hérétiques qu’il poursuivait et convainquait dans ses disputes et ses prédications. Il les exhortait et les appelait pourtant avec charité à faire pénitence et à revenir à la foi [20].
Au contact des saints et éminents évêques Martin de Bazan et Diego, et en secondant ce dernier dans l’administration de son diocèse, Dominique devint en même temps un homme d’Église éminent et compétent. On le verra plus tard conférer avec le pape lui-même et la Curie, sur les moyens de combattre l’hérésie et de réformer la chrétienté. Son Ordre présentera très rapidement une organisation remarquable, régie par des Constitutions qui sont un chef-d’œuvre, une vraie « cathédrale » du Droit, dont s’inspireront de très nombreuses congrégations.
Le fruit est mûr. Dieu va pouvoir maintenant le cueillir. Après dix-huit années de lente formation (de 15 à 33 ans), l’apôtre, le conquérant, l’homme d’Église, va pouvoir donner toute sa mesure et partir à la conquête du monde. Il a devant lui dix-huit années d’apostolat.
L’apôtre
— L’ambassade au Danemark et la nuit de Toulouse
Osma est en Castille, dont le roi, Alphonse VIII, était alors le prince le plus puissant de l’Espagne. Les principales têtes couronnées d’Europe recherchaient son alliance. Sa troisième fille était mariée au roi de France Louis VIII. Rien d’étonnant, dans ce contexte, qu’Alphonse VIII cherchât à s’allier à la famille de Danemark en mariant un de ses fils à une princesse royale. Notons ici que les unions familiales entre princes chrétiens étaient d’une grande importance pour maintenir la paix entre les pays.
Pour cette délicate entreprise, le roi se tourna vers l’évêque Diégo, ce qui montre combien étaient grandes la réputation et la confiance que la cour portait à ce prélat. Diégo décida alors d’emmener avec lui son fidèle second : Dominique ; une décision qui allait changer la face du monde. Cette mission politique inattendue était le moyen dont allait se servir la Providence pour faire traverser au saint tout l’échiquier européen, qu’un jour il remplira de l’activité de ses fils.
C’est une caravane importante qui franchit les Pyrénées et parvint à Toulouse.
Or, la nuit suivante, devait se produire un événement mémorable qui allait exercer une influence profonde sur la vocation de notre saint. Toulouse était la capitale la plus importante du catharisme. Nos voyageurs étaient descendus dans quelque hôtellerie. Dominique s’aperçut que le maître de la demeure était hérétique. C’était le premier contact « physique » de Dominique avec l’hérésie.
Nous ne pouvons continuer la biographie de notre saint sans dire quelques mots sur le catharisme.
— Excursus sur le catharisme
Les origines des cathares sont obscures. Entre le manichéisme et le catharisme, il y a des ressemblances et des différences telles, qu’il est impossible d’affirmer ou de nier que l’un dérive nécessairement de l’autre.
Le catharisme possède les dogmes fondamentaux du dualisme et de la malice de la matière ; comme corollaires théologiques, la doctrine d’un Christ fictif [21] et le rejet de l’ancien Testament [22] ; et, comme conséquences morales l’interdiction du mariage – à cause de la procréation – et l’abstinence de la chair animale.
L’organisation des deux sectes a des traits importants communs, surtout la distinction des élus (appelés parfaits) et des simples fidèles.
Sans même parler du point de vue théologique, le catharisme conduisait aux pires conséquences morales et sociales. Outre le rejet du mariage, tout ce qui tendait à stabiliser la vie humaine terrestre, était considéré par les cathares comme l’œuvre du dieu mauvais : ils condamnaient donc tout pouvoir politique, toute organisation sociale, interdisaient la propriété. Ils s’opposaient donc aussi aux serments qui stabilisaient la société. Quand on sait que toute la société du Moyen Age était fondée sur le serment, on voit les conséquences dramatiques de cette hérésie. Le catharisme était un dangereux ferment de révolution [23].
Les populations, peu instruites, impressionnées par l’austérité apparemment évangélique des prédicateurs de la secte, trouvaient dans le catharisme une solution facile au problème du mal : l ’antagonisme de deux principes ; et surtout le caractère antichrétien du catharisme demeurait caché à leurs yeux, ce qui endormait leur vigilance.
Il faut cependant remarquer que, pour le midi de la France, même dans les localités où l’hérésie était la plus active, elle n’a jamais atteint la majorité de la population. En outre, les « croyants » et « auditeurs » cathares étaient très superficiellement attachés à la secte ; ce qui explique qu’une parole enflammée comme celle de Dominique, unie à l’exemple de sa vie pauvre, détachera facilement de l’hérésie les âmes de bonne volonté.
Si la religion cathare, en tant que telle, disparut du Languedoc par l’apostolat de Dominique, de ses frères, et des religieux mendiants – comme nous le verrons plus loin – les idées de la secte continuèrent leur chemin en souterrain. Dans une instruction pastorale du 8 février 1885 sur la franc-maçonnerie, Mgr Freppel citait l’historien Hurter, dans son Histoire du pape Innocent III et de son siècle [24] :
En comparant l’organisation intérieure des franc-maçons et ses tentatives contre l’Église, avec les principes connus de la doctrine des cathares, on est obligé de reconnaître quelques rapprochements, non seulement pour les principes généraux, mais pour les plus minces détails. Les deux sociétés ont pour principe l’indépendance de l’homme vis-à-vis de toute autorité supérieure. Toutes deux vouent la même haine aux institutions sociales et particulièrement à l’Église et à ses ministres. Toutes deux communiquent seulement le secret à celui dont on s’est assuré par une longue épreuve. [...] Chez tous deux, les vrais chefs sont inconnus à la foule. [...] Mêmes signes de reconnaissance dans la manière de parler et de s’entendre, de sorte que nous pouvons dire avec quelque raison que tout le bouleversement qui mine les fondements de la société européenne n’est autre chose que l’œuvre des albigeois, transmise par eux à leurs successeurs, les franc-maçons.
— Place du catharisme dans la vie de saint Dominique et la genèse de l’Ordre dominicain
Laissons ici la parole au père Gillet :
On a le droit de s’étonner qu’aucun biographe de notre saint n’ait donné à ce fait [du catharisme] la place centrale qu’il mérite [dans la genèse de son œuvre]. C’est lui pourtant, et lui seul, qui, dans les desseins de Dieu, a décidé de la vocation de Dominique, de son apostolat, de son œuvre.
A l’heure précise où il songeait à s’en aller évangéliser les Cumans [un peu plus tard dans ce récit] – il avait déjà trente-cinq ans ! – Innocent III l’envoya dans le midi de la France y rejoindre ses légats, et c’est là, dès ses premiers contacts avec les hérétiques, que sa vocation apostolique lui fut révélée.
Il en fut de même de son apostolat. Ce sont les hérétiques et leur influence sur les masses catholiques ignorantes du début du XIIIe siècle, qui inspirèrent à saint Dominique sa méthode apostolique, la seule qui se soit montrée efficace, du fait que l’expérience autant que le zèle y joua un rôle de premier plan.
Enfin, si l’on veut comprendre à fond l’œuvre maîtresse de saint Dominique, l’Ordre des Frères Prêcheurs, la bien saisir dans toute l’ampleur de son but et la vitalité de ses moyens de réalisation, on ne peut plus la séparer des dix années d’expérience apostolique précédentes qu’il a consacrées personnellement à la conversion des hérétiques [25].
— La nuit de Toulouse
Retournons à Toulouse où nous avions laissé notre saint, arrêté dans une hôtellerie. La nuit étant venue et tous s’étant retirés, Dominique réussit à rejoindre son hôte, et par compassion pour son âme entreprit de le convertir.
Il nous serait très malaisé, écrit le père Petitot, à nous qui sommes des hommes de foi et de charité médiocres, de nous représenter avec quelle bonté cordiale et en même temps quelle fougue impétueuse, Dominique s’attaqua à l’incrédulité de son hôte. Son zèle longtemps comprimé se déchaînait et soufflait en tempête. L’hôtelier voyait ses préjugés emportés un à un, les principes les plus invétérés de sa fausse croyance déracinés, ses doutes élucidés jusque dans leur profondeur, par des éclairs de vérité. En même temps, une force surnaturelle émanant du visage de saint Dominique inspirait à son cœur et à sa volonté l’énergie des résolutions capitales. « L’hérétique, écrit le bienheureux Jourdain, ne put résister à la sagesse et à l’esprit qui parlaient ». Le lendemain matin, tandis que l’aurore dissipait les ténèbres de la nuit, la lumière surnaturelle de la foi remplaçait, dans l’âme abusée, les obscurités de l’erreur : la conversion était opérée [26].
N’en concluons pas hâtivement que Dominique eut aussitôt l’intuition de fonder un Ordre religieux de prêcheurs. Mais cette première conversion, dont il avait été l’instrument, fut une étape décisive dans sa vocation de prédicateur :
Un tel résultat, au début d’une carrière, est un souvenir lumineux, un phare qui éclaire la route et oriente pour jamais une destinée, écrit le père Petitot [27].
— L’ambassade au Danemark
Nos ambassadeurs, parvenus chez le prince dont ils demandaient la fille, obtinrent sans trop de peine gain de cause, et l’on fit le mariage par procuration, comme c’était la coutume.
La petite troupe revint avec empressement en Castille annoncer au roi Alphonse VIII l’heureuse issue de la négociations. Puis ils repartirent avec une escorte plus nombreuse et plus brillante chercher la fiancée. Ce devait être en l’été 1205. Mais, parvenus au terme de leur voyage, cum ad Marchias pervenissent, nos ambassadeurs apprirent avec consternation « que la jeune fille était morte », dit Jourdain de Saxe (n° 16).
— Le premier voyage à Rome
L’évêque d’Osma décida alors de se diriger vers Rome. Il voulait demander au pape une faveur extraordinaire. Diégo et Dominique avaient en effet trouvé un Danemark en pleine effervescence missionnaire vers l’Est de l’Europe, en particulier vers les Cumans, peuplade de païens nomades vivant au nord de la Mer Noire, dont les mœurs cruelles ouvraient la perspective d’un glorieux martyre à ceux qui iraient les évangéliser. La mission matrimoniale allait avoir des retombées imprévues.
En chevauchant vers Rome, Diégo et Dominique méditaient à la fois sur l’immense pitié des âmes : âmes des païens dans les longues plaines du Nord, mais aussi âmes égarées des chrétiens tentés par l’hérésie dans la vallée de la Garonne et les plaines du Lauragais.
Diégo obtint rapidement une audience du pape Innocent III. Évêque de Castille, venant de parcourir quatre fois la France et l’Europe, ayant été chargé d’une importante négociation royale, il pouvait apporter au pape des renseignements précieux sur la situation politique et religieuse européennes. Puis il lui parla de son projet de mission chez les Cumans.
Cependant, il n’entrait pas dans les habitudes de l’administration pontificale d’enlever son siège (important) à un évêque pour l’envoyer dans une mission sans retour. Il refusa donc absolument à Diégo et Dominique la permission qu’ils demandaient, quelque généreux qu’ait été leur projet. Le père Petitot (p. 73) pense que le pape « encouragea plutôt l’évêque d’Osma à poursuivre l’œuvre de réforme de son diocèse ». Cependant, la suite des événements laisse conjecturer autre chose.
— Rencontre des légats du pape à Montpellier (printemps 1206)
Au lieu de rentrer en Espagne par la route de Provence, l’évêque et ses deux compagnons remontèrent vers le Grand Saint-Bernard. Puis, traversant le Jura, ils passèrent en Bourgogne pour visiter Cîteaux. Le pape n’aurait-il pas chargé l’évêque d’insister auprès des cisterciens pour l’envoi, dans les terres toulousaines, de prédicateurs que ses lettres avaient jusque là vainement réclamés ? Diégo aurait-il reçu quelque mission officieuse auprès des cisterciens chargés de l’Albigeois ?
Cîteaux était alors en pleine apogée. Voyant de quelle aide ces moines pourraient lui être dans son diocèse, Diégo revêtit l’habit de l’Ordre et emmena avec lui quelques moines exemplaires [28]. On notera que Dominique ne suivit pas ici son évêque, et ne s’affilia pas à l’Ordre cistercien. La Providence se le réservait pour autre chose et les événements ne vont d’ailleurs pas tarder à se précipiter.
Après Cîteaux, Diégo et Dominique se rendirent à Montpellier pour y rencontrer les légats du pape : Arnaud Amalric (abbé de Cîteaux), Pierre de Castelnau, Raoul (religieux de l’abbaye de Fontfroide), et quelques ecclésiastiques de la région.
Il est impensable qu’un évêque, ayant reçu l’ordre du pape de regagner son diocèse, se soit permis de lui-même une telle initiative. Cela confirme la pensée qu’il agissait au nom d’Innocent III.
Les légats étaient profondément découragés.
Ayant reçu du pape la mission d’évangéliser le Languedoc ravagé par l’hérésie, ils n’avaient obtenu aucun résultat appréciable et durable.
Diégo n’eut pas de peine à leur dire qu’ils prenaient la mauvaise méthode pour toucher les cœurs en Languedoc. Les hérétiques cathares affectaient une fausse pauvreté évangélique sous prétexte de la corruption du clergé catholique. Ce n’était pas en sillonnant le pays avec de riches équipages – comme il était alors d’usage [29], qu’ils seraient crédibles auprès des populations. C’est avec une pauvreté semblable à celle des apôtres, qu’il fallait affronter l’hérésie : en allant à pied et en mendiant sa nourriture. Ils montreraient ainsi que l’Église catholique était capable de se réformer elle-même.
Assez déconcertés par l’audace de la proposition, les cisterciens étaient en même temps trop découragés de leur propre manière de faire, pour refuser ce que leur proposait un évêque dont la réputation de vie sainte leur était connue – la Castille n’était pas si lointaine. Avec une pointe de malice, ils se tournèrent vers l’évêque d’Osma, disant que « si quelque personne de réelle autorité morale acceptait de les précéder en prêchant de cette manière, ils la suivraient très volontiers [30] ». Diégo s’offrit. Son énergie entraînante et celle de Dominique, firent le reste [31].
Après la question de la pauvreté, le second point à régler était celui de l’attaque elle-même à mener. Les chefs, les « purs », les parfaits, trompaient les catholiques ignorants, en leur jetant « de la poudre aux yeux », en illustrant leur enseignement et leur prédication de textes de l’Écriture. Un seul moyen s’offrait pour les combattre : il consistait à utiliser cette même méthode pour confondre les hérétiques, et prouver par l’Écriture que, contrairement à leurs accusations, l’Église catholique représentait la seule véritable Église fondée par Jésus-Christ. On se mit donc en route pour provoquer les cathares dans des joutes publiques.
Jourdain de Saxe (n° 21) note que c’est à partir de ce moment que Dominique ne se fit plus appeler sous prieur, mais frère Dominique.
— Premières missions en Languedoc
L’histoire de l’apostolat de saint Dominique chez les Albigeois est une histoire fabuleuse qui tient de l’épopée, et où abondent les miracles, écrit le père Gillet [p. 60].
Les légats avaient renvoyé leur équipage et se dirigeaient maintenant à pied avec Diégo et Dominique vers les territoires infestés par l’hérésie. Ils prirent la route de Béziers. Il fallait un certain courage pour aller ainsi affronter des hérétiques, appuyés par le pouvoir séculier, sur leur propre territoire ! On risquait sa vie.
Nous ne pouvons raconter en détail chacune de ces joutes.
Signalons d’abord les étapes : Servian, Béziers, Carcassonne, Verfeil, Montréal-de-l’Aude.
Arrivant dans un village ou une ville, les missionnaires convoquaient la population pour une joute publique avec les cathares. Elle avait lieu dans quelque château ou sur une place. Ce genre de joute était redoutable, car les hérétiques connaissaient parfaitement l’Écriture, et le jury, composé de bourgeois, était acquis ou du moins favorable à l’hérésie. On voit ici en quel état se trouvait la France chrétienne, les hommes d’Église étant réduits à se défendre devant un jury laïc.
Les discussions étaient acharnées et duraient parfois jusqu’à une ou deux semaines. Entre les joutes orales, chaque partie préparait sa thèse, qu’il résumait en quelques pages ou livrets appelés libelli. Pour engager de telles disputes, il fallait posséder à fond et presque de mémoire aussi bien l’ancien que le nouveau Testament, et être capable de parler pendant des heures sans faillir.
Les missionnaires allaient de victoire en victoire. A leur départ, ils étaient souvent accompagnés pendant un long moment par le peuple. Beaucoup de pauvres gens se seraient volontiers convertis au christianisme, si les nobles n’avaient patronné l’hérésie. Et ce fut le drame de ce genre d’apostolat. Il faudra en venir à une croisade militaire pour briser le pouvoir des seigneurs et s’atteler sans entraves à l’évangélisation du peuple. Mais nous n’en sommes pas encore là.
Arrêtons-nous pour le moment à la mission de Montréal-de-l’Aude où eurent lieu plusieurs événements notables.
C’est d’abord le « miracle des épis », le 24 juin 1206, en la fête de saint Jean-Baptiste, qui était alors chômée. Des hérétiques, repris par Dominique alors qu’ils fauchaient le blé et ne tenaient aucun compte des avertissements du saint, virent soudain les gerbes qu’ils portaient, et leurs mains, couvertes de sang. Ils vinrent se jeter aux pieds de Dominique et se convertirent. Une stèle commémorative a été érigée en ce lieu, sur la route conduisant de Carcassonne à Montréal.
C’est à cette époque que le légat du pape, Pierre de Castelnau, qui s’était écarté un certain temps après la conférence de Béziers en raison de l’attitude menaçante des hérétiques, revint avec douze abbés cisterciens. Jamais la mission n’avait été si nombreuse. On résolut de porter un défi général à tous les ministres de l’hérésie à Montréal. La joute passa tout en revue : il fallait justifier le pouvoir du pape, spirituel et temporel, l’institution des sacrements, les cérémonies de la messe, etc.
Eut lieu un second miracle : le « miracle du parchemin ». Après l’une des dernières séances, et des plus orageuses, Dominique résuma objections et réponses sur quelques feuilles de parchemin qu’il prêta aux cathares afin qu’ils pussent les examiner à loisir. A la tombée de la nuit, les hérétiques s’étaient rassemblés dans une salle du château autour du foyer. L’un d’eux proposa de jeter le libelle aux flammes : s’il était consumé, leur foi en l’hérésie serait confirmée ; s’il demeurait intact, c’est que la foi catholique était la vraie. Les hérétiques ne doutaient pas du résultat. Mais trois fois, le libelle de Dominique fut jeté au feu, et trois fois il fut rejeté [32]. Les hérétiques refusèrent cependant de se convertir, et ils défendirent aux témoins du miracle de le divulguer. Cependant, un chevalier qui avait assisté à la scène et penchait pour l’Église, le raconta à quelques catholiques [33].
Les controverses de Montréal durèrent quinze jours. Cent cinquante hérétiques environ s’y convertirent. C’était un résultat considérable.
Mais les missionnaires étaient trop nombreux pour continuer à cheminer tous ensemble. La région fut donc partagée entre eux. Diégo et Dominique se virent attribuer la contrée de Montréal et Fanjeaux, les plus importantes citadelles du catharisme.
L’expérience que Dominique commençait à acquérir, et qui se fortifia dans les années suivantes, est essentielle à noter pour comprendre la genèse de l’Ordre des Prêcheurs. L’Ordre dominicain ne sera pas une œuvre abstraite élaborée de toutes pièces dans un cerveau, fût-il de génie. Il sortira du contact avec le réel, lentement mais sûrement. Ce n’est qu’après de longues années de vie apostolique, que Dominique songera à se survivre dans une famille religieuse pour y voir prolonger son apostolat.
— Saint Dominique à Fanjeaux
Après la dispersion des prédicateurs, saint Dominique se fixa à Fanjeaux.
On peut affirmer sans exagération que Fanjeaux était par excellence la citadelle de l’hérésie. C’est là que Guilabert de Castres, futur « évêque » de l’église cathare, avait établi son quartier général. Les hérétiques y déployaient en public la plus grande activité : les cérémonies du consolamentum [34] y étaient célébrées devant une nombreuse assistance. Les cathares formaient même des cortèges dans les rues. Fanjeaux était comme la sainte Sion du catharisme.
C’est donc au cœur même de l’hérésie que Dominique venait planter la croix du Christ. Il s’installa dans un pauvre réduit où il cuisait lui-même ses galettes de pain et couchait par terre. La maison se visite encore. Elle était une dépendance du château (aujourd’hui disparu), ce qui assurait au saint une certaine protection en cette bourgade où le catholicisme comptait nombre d’ennemis.
Dominique passait ses journées à prêcher dans l’église aux fidèles, ou à controverser en public avec les hérétiques. Il consacrait ses nuits à la prière et à la pénitence, n’accordant à son corps que le minimum de repos et de sommeil.
C’est à Fanjeaux qu’eut lieu « le miracle de la poutre » : un fait analogue à ce qui s’était passé à Montréal, sauf que cette fois, en s’échappant du feu, le manuscrit brûla une poutre du plafond. La poutre brûlée est encore conservée dans l’église de Fanjeaux.
La sainteté de Dominique, son ascétisme prodigieux, son zèle enflammé commençaient à ébranler l’incrédulité. Le regard aimant et doux, le visage toujours serein, il parlait si bien de Dieu, de Notre-Seigneur, de Notre-Dame, de l’Église, des âmes et du salut ! En particulier, quelques nobles dames ou demoiselles furent profondément touchées. En dépit de toutes les défenses, elles étaient venues l’écouter et, un soir, l’attendirent à la sortie de l’église, sous le porche :
Serviteur de Dieu, venez à notre aide. Si ce que vous avez prêché aujourd’hui est vrai, depuis longtemps déjà le démon de l’erreur a aveuglé nos esprits. Car ces hommes que vous appelez hérétiques et que nous regardons comme des bons hommes, nous les avons crus et suivis jusqu’à ce jour. Mais à présent nous sommes ballottées par le doute. Aidez-nous donc, serviteur de Dieu, et priez le Seigneur votre Dieu de nous faire connaître la vraie foi dans laquelle nous puissions vivre, mourir et être sauvées [35].
Alors Dominique obtint que le démon se montre sous l’apparence d’un chat énorme aux yeux de bœuf projetant des flammes, à la langue pendante immense. Après avoir bondi de tous côtés, il grimpa à la cloche et disparut par le trou. Les neuf dames, toutes appartenant à la petite noblesse de la région, se convertirent et se donnèrent à saint Dominique. Cela porta un coup très cruel à l’hérésie.
Le fondateur
— Fondation de la « Sainte Prédication » de Prouille
Le désir des neuf dames d’entrer dans la vie religieuse était l’occasion providentielle pour fonder un monastère dans la région, pour prendre pied dans le pays et ainsi opposer autel à autel.
Le lieu précis où devait être fondé le monastère fut révélé surnaturellement au saint. Le 22 juillet 1206, en la fête de sainte Marie-Madeleine, alors que saint Dominique se trouvait sur une terrasse de Fanjeaux dominant la région, il vit un globe de feu apparaître au-dessus de la petite église de Prouille et, après beaucoup de détours, venir s’y reposer. Le phénomène se reproduisit les jours suivants. La terrasse, d’où saint Dominique vit le phénomène, est devenue un lieu de pèlerinage. Elle a reçu le nom de Seignadou, le signe de Dieu.
Diégo, étant encore dans la région, encouragea Dominique pour cette fondation, et la recommanda à l’évêque de Toulouse, Foulques. L’évêque concéda sans difficulté au saint l’église de Prouille et le territoire adjacent. Le document, daté de 1206, que l’on peut appeler « Charte de Foulques », mentionne que cette concession a été accordée « sur les prières du seigneur Dominique d’Osma, pour une oeuvre principalement de piété et de miséricorde, aux femmes converties par les prédicateurs qui furent délégués pour repousser la peste hérétique et pour prêcher contre ses fauteurs ». Dans ce document, nous voyons posée la première pierre de l’œuvre dominicaine.
Mais Dominique n’est plus seul, puisqu’on mentionne des prédicateurs avec lui. L’œuvre de Prouille nous apparaît donc dès sa conception comme un monastère double : Prouille est la maison-mère des Prêcheurs et des Prêcheresses. Elle sera la citadelle, le castillo de Dieu, au centre même du pays hérétique.
Sainte-Marie de Prouille devint bientôt le centre de ralliement et de rayonnement des prédicateurs apostoliques [36]. La petite église de Notre-Dame était comme le sein maternel, le berceau des fils et des filles du saint patriarche ; en sorte que la maison des prêcheurs d’un côté, celle des prêcheresses de l’autre, formaient « la Sainte Prédication ». On appelait frère Dominique, prieur de Prouille, ses compagnons les frères de Prouille [37].
Prouille est sa maison à lui, son foyer religieux ; c’est de là qu’il part pour évangéliser les âmes, là qu’il revient pour prendre son repos. Quels horizons furent plus aimés de saint Dominique, quels murs plus désirés, quel coin de terre plus sanctifié de ses pas ! Aussi Prouille restera à jamais la maison paternelle de l’Ordre des Prêcheurs. Chose admirable ! Cette maison paternelle est une maison de prière, comme si la Providence avait voulu marquer par un signe évident à tous les yeux la vraie source où la prédication trouve et puise sa force principale. Frère Dominique, le prêcheur, comme on l’appelait souvent, fonde d’abord une maison de prière : elle sera la base de la grande fondation de la prédication universelle. Les œuvres de Dieu se tiennent par la main, les désunir serait méconnaître les mystérieuses et suaves harmonies de son infinie sagesse [38].
Pour le moment, Prouille ne comprenait comme bâtiments qu’une église avec quelques bâtiments adjacents en mauvais état. Dominique fit hâtivement remettre en état et reconstruire en partie les bâtiments. On compléta l’ensemble par une construction modeste qui avait une ouverture sur le chœur de l’église.
C’est dans les derniers jours de 1206, que le monastère de moniales put être canoniquement érigé. Les premières sœurs étaient au nombre de neuf. Quant aux frères, ils étaient au nombre de cinq ou six selon Jourdain de Saxe. Parmi eux : Noël Claret, procureur ; son frère Guillaume, et Bertrand de Garrigue.
Voilà donc Dominique, dès la fin de 1206, officiellement prieur d’une sainte prédication contre l’hérésie, appuyée par la prière et le sacrifice de moniales. Cependant, près de dix années de labeurs et d’épreuves (1207-1217) l’attendaient encore, avant qu’arrive l’efflorescence de son œuvre.
— Départ et mort de l’évêque Diégo
Dès les débuts de 1207, Diégo décida de regagner son diocèse. Il se proposait de recueillir des subsides dans le diocèse d’Osma et de revenir, avec l’autorisation du souverain pontife, accompagné de missionnaires, pour promouvoir l’œuvre de la Sainte Prédication. Dominique voulut l’accompagner jusqu’au pied des Pyrénées. Il était prévu, sur le chemin, de donner une mission à Pamiers contre les Vaudois avec l’évêque Foulques. La mission fut un succès exceptionnel par le nombre de conversions. La grande série des conférences contradictoires inaugurée au printemps 1206 se terminait donc aux premiers mois de 1207 à Pamiers par un résultat des plus consolants.
L’heure était maintenant venue pour Diégo et Dominique de se faire leurs adieux. Ils ne se reverront plus. Âgé et fatigué, Diégo ne rentra à Osma que pour s’aliter et mourir. Il fut honoré de miracles après sa mort.
Quand on apprit le trépas de l’homme de Dieu, écrit Jourdain (n° 31), chacun de ceux qui restait dans le Toulousain s’en retourna chez lui [39].
Dominique demeurait seul, avec ses quelques compagnons de la maison de Prouille, pour continuer le labeur [40] apostolique. Jusqu’à la croisade, qui débuta en juin 1209, il parcourut le Lauragais et le Carcassès (région de Carcassonne). En 1210, il exerça un long ministère à Toulouse et dans les environs. En 1213, le voilà à Carcassonne, remplaçant l’évêque parti en France chercher du renfort pour la guerre. En 1214, Foulques le nomma curé de Fanjeaux. En 1215, il s’installa à Toulouse (infra) pour y rester jusqu’à la fin de 1217.
— La croisade des Albigeois. Dominique refuse l’épiscopat. Il reçoit le rosaire des mains de Notre-Dame
• Saint Dominique et la croisade
Le 17 novembre 1207, le pape Innocent III écrivit au roi de France, Philippe Auguste, au duc de Bourgogne, au comte de Champagne, et en général à tous les princes et seigneurs du nord de la France pour les presser de s’armer et d’aller chasser les hérétiques du Languedoc. La bulle se terminait en promettant à tous la même rémission des péchés que celle accordée aux croisés de Terre sainte.
C’était l’aboutissement d’un siècle de patience pendant lequel les papes avaient tout fait pour réduire l’hérésie par le moyen plus pacifique de la prédication, exaspérant même les princes temporels par leur refus de faire appel plus tôt à la force [41].
L’appel à la croisade ne fut cependant pas accueilli au début avec empressement par les princes catholiques français. Mais l’assassinat, par les hérétiques, du légat du pape Pierre de Castelnau, le 15 janvier 1208, fit déborder le vase.
Il fallut un an pour préparer la croisade : d’avril 1208 à juin 1209.
Saint Dominique n’eut pas de part directe dans cette guerre. Ce n’était pas sa vocation. Il voulait se laisser distraire le moins possible de son ministère de prédication. Dominique était l’homme d’une œuvre, et il ne voulait pas dévier de sa mission.
Cela ne veut pas dire qu’il était opposé à la croisade, comme le prétendent certains auteurs. On le verra, au contraire, en première ligne, lors de la bataille de Muret le 12 septembre 1213, obtenir par Marie la première victoire du Rosaire. Huit cents chevaliers catholiques, appelés par le pape Innocent III, se trouvaient en face de 34 000 ennemis environ (des cathares renforcés par des troupes venues d’Espagne avec le roi Pierre II d’Aragon [42]). Dominique monta alors avec le clergé et le peuple dans l’église de Muret, et il fit prier à tous le rosaire. Cinq mois après l’évènement, un notaire languedocien écrivit :
Dominicus rosas afferre
Dum incipit tam humilis
Dominicus coronas conferre
Statim apparet agilis [43].
Le notaire note ici l’humilité de Dominique qui n’hésita pas à prendre la prière du rosaire (prière très humble, prière du peuple) ; et il signale son agilité à achever les couronnes, c’est-à-dire à faire se succéder les chapelets les uns aux autres [44]. Les chevaliers catholiques, menés par Simon de Montfort, remportèrent une victoire fulgurante et miraculeuse [45]. Les chroniques relatent que les ennemis de la religion tombaient les uns sur les autres ainsi que les arbres de la forêt sous la cognée d’une armée de bûcherons.
Cette bataille, par la mort du roi d’Aragon, fut décisive pour la croisade : Pierre II étant le principal soutien des seigneurs languedociens, sa mort signifiait l’écroulement de la résistance des méridionaux.
Pour noter le lien entre Dominique et la croisade, il n’est pas inutile de citer aussi l’amitié intime du saint avec Simon de Montfort : en février 1211, Dominique baptisera la dernière fille du chevalier chrétien, née à Montréal, et il mariera son fils aîné Amaury avec Béatrice, la fille du Dauphin de France. Arrivé au faîte de sa gloire, entouré des plus hauts prélats de l’Église, Simon ne manquait pas de clercs auxquels il aurait pu demander de bénir ces noces. Il aurait pu s’adresser à un évêque. Qu’il ait préféré Dominique, qui n’avait aucune dignité importante, en dit long sur les liens d’estime qu’il nourrissait à l’égard de ce dernier. La famille de Montfort choisira même Fanjeaux comme résidence pendant la croisade, à cause de la proximité de Prouille [46]. Le chapitre général de l’Ordre des Prêcheurs, tenu en 1246 sous le Maître Jean-le-Teutonique (1241-1252), inscrira Simon de Montfort au martyrologe dominicain au 23 juin, avec la mention : « digne de mémoire, zélateur de la foi et ami du bienheureux Dominique [47] ».
• Saint Dominique refuse l’épiscopat
Bien sûr, le recours à la force armée n’était pas le seul moyen préconisé par les légats pour rechristianiser la région. Ils estimaient nécessaire de nommer des évêques énergiquement catholiques pour remplacer ceux qui avaient été trop tièdes en face de l’hérésie.
Or, en Languedoc, au cœur même de la région conquise par les croisés, se trouvait un homme éminemment digne d’un évêché, et dont le zèle et l’orthodoxie étaient au-dessus de tout soupçon : cet homme était Dominique.
C’est ainsi que, spontanément, les chapitres de Béziers, celui d’Auch, élirent Dominique évêque. Il refusa catégoriquement. De même lorsqu’on lui proposa l’évêché de Couzerans : « j’ai à m’occuper de ma nouvelle plantation de Prêcheurs et de religieuses à Prouille, c’est mon œuvre je n’en prendrai point d’autre. »
Accepter un épiscopat aurait été renoncer à l’œuvre des Prêcheurs. Comme pour la croisade, Dominique ne voulait pas se laisser distraire de la mission que Dieu lui avait assignée. Il confia même un jour à de simples fidèles qu’« il était résolu à s’enfuir la nuit avec son bâton plutôt que d’accepter l’épiscopat ou toute autre dignité d’Église [48] ».
• Le rosaire, arme donnée par Notre-Dame à saint Dominique pour combattre l’hérésie et répandre la foi
C’est à cette époque, et dans ce contexte de reconquête des âmes sur l’hérésie, qu’il faut situer la révélation du rosaire à saint Dominique.
La date la plus probable semble l’année 1213, puisque la bataille de Muret (supra) eut lieu le 12 septembre de cette même année. En tous cas, le don du rosaire ne put avoir lieu après cette date.
Il est très important de noter que le rosaire n’a pas été donné à l’origine comme une dévotion particulière, une nouvelle manière de prier, mais comme un mode de prédication.
La prédication dominicaine des origines, inaugurée par saint Dominique sur l’inspiration de Notre-Dame, consistait à exposer les principaux mystères de la vie de Notre-Seigneur, tels que nous les trouvons dans le rosaire, et à entrecouper cette prédication par la récitation de Pater noster et d’Ave Maria.
Il agissait ainsi parce que la parole, aussi brillante soit-elle, ne suffit pas pour convertir. Seule la grâce de Dieu peut briser les résistances secrètes de l’âme, et cette grâce ne peut être obtenue que par la prière. C’est d’abord la prière de l’apôtre, et saint Dominique y passait ses nuits. Mais, dit saint Thomas d’Aquin, « il arrive que la prière faite pour autrui n’aboutisse pas [...] par suite d’un obstacle tenant à celui pour qui l’on prie » (II-II, q. 83, a. 7). Cependant, si le pécheur lui-même se met à prier, en priant il lève l’obstacle à sa conversion. Il y a en effet, continue saint Thomas, « quatre conditions dont la réunion fait qu’on obtient à coup sûr ce qu’on demande : il faut demander pour soi, ce qui est nécessaire au salut éternel, et le faire avec piété et persévérance [49] ». C’est donc l’oeuvre d’un apôtre particulièrement inspiré et surnaturel que d’allier ainsi sa prédication à la prière de celui qui est instruit [50].
Comment cette méthode de prédication se révéla-t-elle particulièrement appropriée pour détruire l’hérésie cathare ?
Les cathares niaient les mystères de l’incarnation et de la rédemption. Si l’absence de prédication catholique avait favorisé l’implantation du catharisme, la prédication populaire des mystères du rosaire, jointe à la prière des Pater et des Ave, fut le remède radical pour guérir ce fléau. Dans les années qui suivirent la mort de saint Dominique, une multitude de religieux sillonnaient le pays, joignant à leur parole l’exemple d’une vie pauvre. Au cours du 13e siècle, ce ne furent pas moins de 118 couvents de religieux mendiants (dominicains, franciscains, carmes, augustins) qui furent fondés dans le Languedoc. Entre 1216 et 1295, près de 1 100 dominicains ont vécu dans cette région [51].
Cette union de la prière vocale avec la prédication des mystères du Christ et de Notre-Dame passa ensuite dans la piété, mais seulement dans un second temps. Cela pourrait expliquer, aux dires du père Mortier, historien dominicain, pourquoi « les contemporains de saint Dominique, les premiers écrivains de l’Ordre, ne mentionnent pas le rosaire parmi les dévotions de l’Ordre : parce qu’à cette époque, le rosaire n’était pas à proprement parler une dévotion, une formule de prière ; c’était une méthode de prédication [52]. »
Cette origine du rosaire nous éclaire sur la façon dont nous devons considérer notre chapelet quotidien : comme une méditation et une contemplation avant d’être une récitation ; comme une contemplation, sur fond de prière de supplication à la médiatrice de toutes les grâces [53].
• Quelques faits édifiants de cette période
La situation extrêmement tendue dans la région, n’empêchait pas saint Dominique de la parcourir à pied, prêchant contre l’hérésie, luttant pied à pied contre les ministres cathares. Il aimait même exercer son ministère à Carcassonne parce que, disait-il, « tout le monde m’y est contraire ». Aux carrefours des ruelles, les artisans le plaisantaient, le huaient. Les gamins le poursuivaient, lui jetaient de la boue, du fumier, attachaient à sa chape des chiffons, de la paille. On le traitait comme un fou.
— C’est à cette époque qu’il faut situer l’épisode de « la croix du sicaire ». Dominique revenait de Fanjeaux à Prouille un soir, à la tombée du jour. Des sicaires (assassins) armés de poignards l’attendaient au coin d’un buisson. Les apercevant, Dominique se mit à chanter, heureux de voir approcher l’heure du martyre. Ce que voyant, les sicaires n’osèrent le frapper et lui demandèrent ce qu’il ferait s’ils le tuaient :
Je vous aurais prié, répondit-il, de ne pas me donner tout de suite des blessures mortelles, mais de prolonger mon martyre en mutilant un par un tous mes membres. Ensuite, de me faire passer sous les yeux les parties amputées de ces membres, de m’arracher alors les yeux, enfin de laisser le tronc baigner en cet état dans mon sang ou de l’achever tout à fait. Ainsi, par une mort plus lente, je mériterai la couronne d’un plus grand martyre (Jourdain n° 34).
Alors les assassins le laissèrent s’éloigner. Le lieu est marqué aujourd’hui par une croix où se recueillent les pèlerins.
— On montre, près de Montréal-de-l’Aude cette fois, la fontaine où Dominique avait l’habitude de se désaltérer quand il revenait à pied de Carcassonne. Il faisait ainsi pour ne pas malédifier ses frères ou ses hôtes à son retour, en buvant avec trop d’avidité.
— Près de cet endroit, « le monument de l’orage » commémore un miracle obtenu grâce à un signe de croix tracé sur le ciel noir par Dominique, alors que Bertrand de Garrigue, qui l’accompagnait, se plaignait de la trombe d’eau et de grêle qui s’abattait sur eux. Tout autour d’eux la pluie s’écarta. Ils s’avançaient à l’abri du déluge, protégés comme par une sorte de dôme translucide. Les habitants attestent, encore aujourd’hui, qu’il n’y a jamais eu de chute de grêle en cet endroit depuis le passage de saint Dominique, alors qu’elle tombe fréquemment tout alentour.
— On institua un jour une dispute générale contre les hérétiques. L’évêque de l’endroit voulait s’y rendre avec une compagnie fastueuse. Dominique l’en dissuada et le convainquit d’y aller pieds nus avec lui-même et ses compagnons. Chemin faisant, ne sachant plus où aller, Dominique et l’évêque s’informèrent auprès d’un paysan qu’ils croyaient catholique mais qui, en réalité, était un hérétique. Ce dernier les conduisit par malveillance à travers des broussailles épineuses, à tel point que les pieds et les jambes des voyageurs étaient couverts de sang. Dominique se mit alors à chanter les louanges de Dieu et à dire à ses compagnons : « Très chers, espérez dans le Seigneur que nous obtiendrons la victoire : car déjà nos péchés sont lavés dans le sang ». Le paysan en fut tellement stupéfait qu’il se convertit, et la mission remporta un grand succès.
— Il arrivait souvent, après des journées de pluie, alors que ses compagnons restaient autour du feu pour étendre et sécher leurs vêtements et se reposer un peu de la marche, que Dominique aille directement à l’église, avec ses habits trempés, pour passer la nuit en prière. Le lendemain, les vêtements de ses compagnons étaient encore mouillés, mais les siens étaient complètement secs.
— Une fois, Dominique n’avait pas d’argent pour passer une rivière. Le passeur, indigné, réclama le prix avec énervement. Il ne voulut rien entendre lorsque Dominique lui promit le Ciel en échange de son service, et dit qu’il était le disciple de celui qui ne portait jamais d’or ni d’argent sur lui. Alors le saint se mit à prier, et un denier apparut sur le sol, qui permit à Dominique de payer son passage.
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Il y avait presque dix ans maintenant, que Dominique, presque seul, sillonnait la région, vivant de manière très pénitente, y confondant les hérétiques, fortifiant les catholiques dans la foi, confirmant sa doctrine par des prodiges et des miracles. La Providence allait le faire passer à une nouvelle étape en 1215.
— Saint Dominique et l’inquisition. La première maison des Prêcheurs à Toulouse
• Saint Dominique et liInquisition
Jusqu’au 18e siècle, la majorité des historiens, et particulièrement les dominicains, se sont efforcés d’établir que saint Dominique avait été, sinon le fondateur, du moins l’un des principaux promoteurs de l’Inquisition. Au 18e siècle, sous l’influence des attaques des « Lumières » contre l’inquisition, on s’est plutôt efforcé de démontrer que saint Dominique n’y avait eu aucune part [54] !
S’il est exact que l’inquisition ne fut régulièrement organisée que dix ans après la mort de notre saint, elle commençait déjà à fonctionner de son vivant, et ses procédés essentiels existaient avant l’arrivée du saint en Languedoc.
Quoique les documents concernant l’inquisition aient presque tous été détruits au 16e siècle par les protestants, puis à la Révolution, il reste encore nombre d’actes où saint Dominique apparaît accomplissant ses fonctions d’inquisiteur. L’un des documents les plus connus et les plus significatifs relatifs aux pouvoirs inquisitoriaux de saint Dominique, est l’acte par lequel il a réconcilié le cathare Ponce Roger. Saint Dominique tenait ses pouvoirs pour cela du légat pontifical. Le saint sauva aussi du feu un hérétique notoire, Raymond Gros, qui ne s’était pourtant pas converti, mais à qui le saint avait prédit sa conversion future. Raymond Gros revint en effet à la foi vingt ans plus tard, après la mort de saint Dominique, rentra dans l’Ordre des Prêcheurs, et devint lui-même un dénonciateur zélé des hérétiques !
Tout ceci nous montre que l’apostolat du saint consistait tout d’abord à prêcher, à argumenter contre les ministres cathares, et ensuite à absoudre les hérétiques qui se convertissaient en leur infligeant les pénitences canoniques. L’apostolat de saint Dominique est d’abord celui d’un prêcheur, et ensuite celui d’un inquisiteur [55].
• Fondation de la maison de Toulouse
Nous sommes en 1215. Dominique a maintenant quelques compagnons avec lui : Guillaume Claret, procureur et aumônier des sœurs de Prouille ; Bertrand de Garrigue et son frère Guillaume ; Matthieu de France ; le bienheureux Mannès, frère du saint, qui l’avait rejoint ; enfin frère Dominique, venu d’Espagne, et qu’il ne faut pas confondre avec notre saint.
L’évêque Foulques désirait maintenant installer les premiers Prêcheurs dans sa ville.
C’est le 25 avril 1215 qu’un certain Pierre Seïla céda à Dominique trois maisons, dont la plus importante se trouvait près du château Narbonnais, touchant le mur gallo-romain. Pierre Seïla rejoindra plus tard les compagnons de saint Dominique. « Ce n’est pas l’Ordre qui m’a reçu, dira-t-il plaisamment, c’est moi qui l’ai reçu le premier dans ma maison. »
On notera la pauvreté de cette fondation, sans dotation, ni terres ni propriété d’aucune sorte, sauf celle du logis. Jourdain de Saxe nous le décrit sublimis et nobilis domus (n° 38), ce qui veut dire pour l’époque, qu’elle était en pierre et pourvue d’une chambre haute c’est-à-dire d’un étage [56]. Elle existe toujours :
La maison de Pierre Seïla (maison en briques à gauche).
Mais, avec cette installation, nous ne parlons pas encore du premier noviciat de l’Ordre des Frères Prêcheurs. Ni le nom, ni l’habit, ni la règle, ni les vœux des Frères Prêcheurs n’existent encore. Il n’y a pour le moment qu’un groupe de prédicateurs installés par l’évêque de Toulouse dans sa ville.
De fait, trois mois seulement après l’acquisition des maisons de Pierre Seïla, Foulques institue officiellement Dominique et ses compagnons prédicateurs dans son diocèse [57] « pour extirper la perversité hérétique [58], éliminer les vices, enseigner aux hommes la règle de la foi et leur inculquer des mœurs saines ». On voit que la prédication comporte deux aspects : un aspect dogmatique et un aspect moral.
Le document précise que Dominique et ses compagnons « se sont proposés, dans la pauvreté évangélique, de s’en aller religieusement à pied [59] prêcher la parole de la vérité chrétienne ».
Encore une fois, extirper l’hérésie, cela veut dire : prêcher contre l’erreur, en rechercher les promoteurs, les convaincre et, s’ils s’obstinent, les livrer au bras séculier.
Pour le moment, il s’agit, pour nos prêcheurs, d’une simple institution diocésaine et non d’un Ordre universel. Dominique et ses frères servaient de vicaires à l’évêque en matière de prédication. Il y a cependant une nouveauté importante : jusqu’ici, les évêques pouvaient confier la mission de prêcher à un prédicateur, mais toujours de façon temporaire. Ici, la mission de prêcher l’était de façon permanente, et elle était confiée à une communauté à perpétuité, pour ses membres présents et pour ses membres à venir.
Comme Dominique et ses compagnons relevaient aussi directement du cardinal légat, ils pouvaient, à l’occasion, être envoyés pour prêcher dans d’autres diocèses.
Il n’y avait pas encore de vœux. Les frères se soumettaient à Dominique et vivaient déjà ce que sera la vie dominicaine, mais sans encore être liés par une profession religieuse. Malheureusement, aucun document de l’époque ne nous donne de détails sur la vie qui se menait dans la maison de Pierre Seïla. On sait seulement qu’ils devaient se rendre en ville pour avoir la messe, la maison étant une maison laïque et non un lieu de culte institué canoniquement.
Ajoutons que Foulques assura en même temps au nouvel institut des revenus pour qu’il ne lui manquât rien de nécessaire pour vivre. En voyage, les frères mendiaient leur nourriture [60], mais en revenant dans leur maison, ils vivaient sur les revenus que leur accordait le diocèse à perpétuité ; aide limitée cependant aux seuls résidents de la maison et dont l’excès devait revenir en fin d’année à l’évêque. Cela préservait une certaine pauvreté.
• Dominique confie ses premiers compagnons à Maître Stavensby
Foulques était très attentif à suivre les instructions du Saint-Siège. Constamment en relations avec Innocent III, il connaissait ses intentions et les exécutait avant même qu’elles ne devinssent des prescriptions. C’est ainsi qu’il avait rétabli les cours de théologie dans l’école capitulaire de la cathédrale. Pour leur donner plus d’éclat, il avait fait venir à Toulouse un maître insigne que le bienheureux Humbert de Romans qualifie d’« illustre par sa noblesse, sa science, sa renommée ». Il deviendra d’ailleurs conseiller du pape Honorius III (1216-1227), puis évêque de Coventry en Angleterre, venant souvent à la cour de Rome pour régler les difficultés religieuses et politiques de son pays. Il négociera aussi la paix entre Henri III d’Angleterre et saint Louis.
Dominique n’hésita pas à mener ses premiers compagnons à maître Stavensby. Cette démarche est caractéristique de l’esprit et des intentions du saint.
Le maître avait été averti par un songe prémonitoire la veille de la démarche de Dominique. Il s’était assoupi tandis qu’il préparait ses cours. Soudain, tout le pays hérétique lui apparut plongé dans les ténèbres. Mais voici qu’à l’horizon se levèrent sept étoiles qui montèrent rapidement dans le ciel, y croissant en éclat et s’y multipliant si prodigieusement que la terre en fut tout illuminée. Lorsque, le lendemain, il vit arriver Dominique qui lui présenta ses six compagnons, il comprit aussitôt le sens de son rêve.
Combien de temps dura cet enseignement ? Humbert de Romans dit multo tempore, environ deux ans, jusqu’à la moitié de l’année 1217.
Pauvreté, prédication, piété, étude : les éléments fondamentaux de la vie dominicaine sont posés.
— Saint Dominique part à Rome pour assister au IVe concile de Latran
Sur ces entrefaites, le pape Innocent III convoqua à Rome le IVe concile de Latran. L’évêque Foulques s’y rendit et demanda à Dominique de l’accompagner. Les sessions devaient se tenir en novembre 1215. Foulques pourrait présenter au pape une œuvre diocésaine conforme à ses souhaits et à ceux de la Curie et digne d’être proposée en exemple. La première des fins poursuivies par le concile de Latran était en effet la répression de l’hérésie.
(à suivre)
[1] — On pourra se reporter à l’ouvrage du père Mandonnet O.P., Saint Dominique : l’idée, l’homme et l’œuvre, Paris, DDB, 1937, PP. 25-38.
[2] — Le père Vicaire O.P. a un jugement très équilibré dans son Histoire de saint Dominique, Paris, Cerf, 1956, pp. 156-160.
[3] — Le père Vicaire les relate dans son tome second de l’Histoire de saint Dominique, p. 7-8.
[4] — On peut faire le rapprochement avec sainte Thérèse d’Avila trois siècles plus tard.
[5] — Ce détail fut rapporté par sœur Cécile dans le texte intitulé : « Miracles accomplis à Rome par le bienheureux Dominique », reproduit par le père Vicaire O.P. dans son ouvrage Saint Dominique de Caleruega, Paris, Cerf, 1955, p. 295.
[6] — A Caleruega, dans le chœur de l’église, on peut voir exposées les reliques de Félix de Guzman et de l’un de ses fils (Antoine), tous deux tenus pour vénérables.
[7] — Le corps de Jeanne d’Aza se trouve au couvent des Prêcheurs à Penafiel. C’est le pape Léon XII, en 1828, qui lui accorda le titre de bienheureuse.
[8] — Il mourra en odeur de sainteté, et des miracles auront lieu sur sa tombe.
[9] — Dans la liturgie dominicaine, sa fête est fixée au 30 juillet.
[10] — Père Gillet O.P., Saint Dominique, Paris, Flammarion, 1942, p. 23.
[11] — Le chien peut être considéré ici comme étant le gardien de la maison de Dieu ; la torche étant le symbole du zèle apostolique.
[12] — Une antienne chantée en procession dans l’Ordre des Prêcheurs, tous les soirs à la fin des complies appelle saint Dominique : O Lumen Ecclesiae, ô Lumière de l’Église.
[13] — Le Monastère se trouve à 40 km au nord de Calaruega, bien défendu par les gorges profondes de ses montagnes.
[14] — P. Vicaire O.P., Saint Dominique de Caleruega, ibid., p. 295.
[15] — Bx Jourdain de Saxe O.P. (1190-1237), Libellus de principiis Ordinis Prædicatorum, n° 6. Il s’agit de la première biographie de saint Dominique, écrite par son contemporain, et successeur à la tête de l’Ordre. Le texte en est reproduit par le père Vicaire dans son ouvrage Saint Dominique de Caleruega (ibid.).
[16] — Il ne s’agit pas de chanoines réguliers dans toute la force juridique du terme. Ils suivaient la Règle de saint Augustin, mais ne formaient pas à proprement parler de congrégation religieuse. Il n’y avait pas de vœux. C’est pourquoi saint Dominique les quittera sans avoir à se faire dispenser de vœux.
[17] — Thierry d’Apolda O.P., Livre sur la vie et la mort de saint Dominique, Paris, Librairie catholique internationale de l’œuvre Saint-Paul, 1887, n° 24. L’ouvrage a été composé en 1288.
[18] — Il ne faut pas limiter ces angoisses nocturnes de saint Dominique pour le salut des âmes, à la seule période de sa vie où il était chanoine à Osma. Thierry d’Apolda, dans sa vie de saint Dominique, signale que, plus tard, le saint « s’appliquait si longuement à l’oraison après complies que, le plus souvent, il réveillait ses compagnons par le bruit de ses pleurs » (n° 227).
[19] — P. Petitot O.P., Dominique de Guzman,Lyon, Éditions du Lion, 1997 p. 57-58. Il s’agit ici d’une réédition de l’ouvrage du même auteur intitulé La Vie de saint Dominique, publié en 1925 aux Éditions de la Vie Spirituelle.
[20] — Témoignage du frère Jean d’Espagne au procès de canonisation, dans : Saint Dominique, son esprit, ses vertus, d’après les témoins oculaires de sa vie et de sa mort, Saint-Maximin, Librairie Saint-Thomas d’Aquin, 1923, p. 66.
[21] — Pour les cathares, Dieu ne peut s’incarner puisque la chair est mauvaise.
[22] — Le Dieu de l’ancien Testament a en effet donné le précepte de croître et de se multiplier, ce qui est totalement opposé à la doctrine cathare, une nouvelle conception emprisonnant une âme dans un corps mauvais.
[23] — Pour plus de détails, on pourra consulter le DTC, article Catharisme, col. 1987-1998.
[24] — Paris, 1810, p. 281-286.
[25] — P. Gillet O.P., ibid., p. 8-9.
[26] — P. Petitot O.P., ibid., p. 67.
[27] — P. Petitot O.P., ibid., p. 67-68.
[28] — Cela ne signifiait pas que l’évêque devenait cistercien. Il s’affiliait plutôt à l’Ordre en tant qu’oblat.
[29] — Légats du pape, représentant la suprême autorité de l’Europe chrétienne, il convenait qu’ils le manifestent dans leur équipage et dans leur escorte, d’ailleurs modérée.
[30] — Rapporté par Pierre de Vaux-Cernai, chroniqueur cistercien, cité par le P. Vicaire p. 191.
[31] — Le légat Raoul à la demande du chapitre de Citeaux, écrivit cependant à Rome six mois plus tard pour rendre compte de cette nouvelle méthode d’apostolat et demander une approbation. Elle fut immédiate (P. Vicaire, Histoire de saint Dominique, ibid., p. 195-196).
[32] — L’Année Dominicaine au 8 décembre, dit que ce manuscrit traitait de l’Incarnation et de la Vierge Immaculée.
[33] — L’abbé Cure, dans son édition du Livre sur la vie et la mort de saint Dominique par Thierry d’Apolda, au chapitre IX, confirme dans une note que le miracle du parchemin qui eut lieu à Montréal est distinct du miracle semblable qui eut lieu plus tard à Fanjeaux. Celui de Fanjeaux fut bien plus éclatant.
[34] — C’était le rite d’entrée dans la secte. Il consistait dans une cérémonie très simple. Le postulant récitait le Pater noster, et le ministre cathare lui imposait les mains. Le fidèle était alors réputé purifié de toutes ses fautes, et assuré de la récompense éternelle.
[35] — Rapporté par le bienheureux Humbert de Romans, 5e Maître de l’Ordre des Prêcheurs (1254-1263), au chapitre 44 de sa Vie de saint Dominique.
[36] — Cela va durer dix ans : les dix années de l’apostolat de Dominique en Languedoc.
[37] — Père Émile-Alphonse Langlais O.P., Le Père Maître des novices et des frères étudiants dans l’Ordre des Frères-Prêcheurs, Rome-Sainte -Sabine, DDB, 1958, p. 40-41.
[38] — Père A. Mortier O.P., Histoire des Maîtres Généraux de l’Ordre des Frères Prêcheurs, t. 1, p. 14.
[39] — Il s’agit des missionnaires cisterciens.
[40] — Sauf pour les pouvoirs judiciaires et administratifs.
[41] — Sur toute cette question, et pour répondre aux calomnies des ennemis de l’Église, on lira avec intérêt l’ouvrage de Jean Dumont, L’Église au risque de l’histoire, Paris, Critérion, 1981, p. 169-207.
[42] — Le roi n’était pas cathare. Il avait jusqu’ici défendu le Saint-Siège, mais il intervint pour des raisons politiques, craignant que Montfort profite des événements pour s’emparer du midi. Il préférait que le Languedoc restât morcelé entre les seigneurs. Mais cela ne l’excuse pas d’avoir apporté son soutien à des princes soutenant la pire des hérésies, allant à l’encontre d’une croisade ordonnée par le pape pour sauver la chrétienté !
[43] — Dominique apporte des roses [à Notre-Dame], il apparaît si humble lorsqu’il commence [à prier] ; Dominique fait des couronnes [chapelets], il apparaît aussitôt agile [à prier].
[44] — Au Moyen Age, réciter le chapelet était considéré comme tresser une couronne de roses à Marie.
[45] — Les catholiques n’auront que huit tués, et leurs ennemis 10 000 morts dont le roi d’Aragon.
[46] — Pour faire justice des calomnies répandues sur Simon de Montfort et sur cette croisade par les ennemis de l’Église, on pourra se reporter à l’ouvrage de Dominique Paladilhe, Simon de Montfort et le drame cathare, Paris, Librairie Académique Perrin, 1988 (épuisé). Réédition par Via Romana en 2011. — Lire aussi l’article de Philippe Girard, « Simon de Montfort : bourreau ou martyr ? », publié dans Le Sel de la terre 80. Montfort est en toute vérité un modèle de chevalier chrétien.
[47] — Dignus memoria nobilis […], zelator fidei et specialis amicus B. Dominici.
[48] — Cité par le père Vicaire dans son Histoire de saint Dominique, ibid., p. 303.
[49] — Saint Thomas d’Aquin, II-II, q. 83, a. 15, ad 2 in fine. Au corps de l’article 16, saint Thomas ajoute : « Quand le pécheur prie sous l’inspiration d’un bon désir de la nature, Dieu l’exauce : non par justice, car le pécheur ne le mérite point, mais par pure miséricorde ; pourvu toutefois que soient sauves les quatre conditions énumérées plus haut. »
[50] — Il est intéressant de noter que saint François-Xavier, le grand apôtre de l’Asie, utilisera une méthode semblable. Ses catéchismes populaires étaient exercices de prière autant que d’enseignement : « Je disais le Credo, article par article. [...] Je les avertissais qu’être chrétien, c’est tout simplement croire fermement, sans hésitation, ces douze points. [...] Je dis [alors] le Pater noster et l’Ave Maria. [...] Nous récitons douze Pater et douze Ave en l’honneur des douze articles de la foi. » (A. Brou, Saint François-Xavier, Paris, Beauchesne, 1912, t. 1, p. 204-205.)
[51] — Ces faits sont signalés par le père Vicaire O.P. dans l’ouvrage Les Prêcheurs et la vie religieuse des pays d’Oc au XIIIe siècle, Toulouse, Privat, 1998, chapitre intitulé « L’action de l’enseignement et de la prédication des Mendiants vis-à-vis des cathares ». On se reportera en particulier aux p. 374 et 375.
[52] — P. Mortier O.P., Histoire des Maîtres Généraux de l’Ordre des Frères Prêcheurs, Paris, Alphonse Picard et Fils, 1903, t. 1, p. 17-18.
[53] — On pourra se reporter aux études publiées sur cette question dans Le Sel de la terre : n° 38 (« Le Rosaire, histoire et doctrine ») ; n° 41 (« Le Rosaire, victoires et pratique ») ; n° 86 (« 8e centenaire de l’institution du rosaire »).
[54] — Pour rétablir la vérité sur l’Inquisition, on se reportera aux pages documentées de l’ouvrage de Jean Dumont cité plus haut, L’Église au risque de l’histoire, deuxième partie, ch. 1 : « La tolérance catholique et les Inquisitions françaises », p. 171-231.
[55] — Sur cette question, on pourra consulter le chapitre 11 de l’ouvrage déjà cité du père Petitot, Vie de saint Dominique.
[56] — Délaissée par la communauté l’année suivante, la maison resta cependant dans l’Ordre, dont elle avait été le berceau. Après 1233, elle servit à l’inquisition.
[57] — In episcopatu nostro.
[58] — Ad extirpandam hereticam pravitatem.
[59] — In paupertate evangelica, pedites religiose proposuerunt incedere.
[60] — Cette mendicité itinérante que Dominique tenait à maintenir dans la suite du colloque de Montpellier, était d’une grande hardiesse à l’époque.
Informations
L'auteur
Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).
Le numéro

p. 82-110
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