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Marie Noël ou le chant d’une humanité blessée

 

 

 

par Sébastien Colinet

 

 

 

Marie Noël, nom de plume pour Marie Mélanie Rouget, est née le 16 février 1883 à Auxerre. Fille d’un professeur agrégé de philosophie, elle est attachée par toutes les branches de sa famille à la Bourgogne, région qu’elle ne quitta guère de toute sa vie. De santé fragile, elle est instruite à la maison pendant une bonne partie de sa scolarité. En 1904, Marie subit une épreuve qui la marqua profondément : à Noël, l’homme dont elle était éprise, part ; et surtout, presque au même moment, elle découvre le corps sans vie de son jeune frère Eugène. En mémoire de ce drame, elle choisira « Noël » comme nom de plume. Elle écrit en 1905 Cendrillon, dont le manuscrit est confié à Raphaël Périé, son parrain, agrégé de lettres, qui discerne sa vocation poétique. Marie publie ses premiers poèmes dans La Revue des deux Mondes en 1905, à l’âge de 22 ans. En 1919, elle entre en contact avec l’abbé Mugnier, qui prend en charge sa direction spirituelle. Il lui recommande d’écrire un journal, et lui conseillera plus tard de le publier. Notes intimes voit le jour en 1959. En 1920, à compte d’auteur, elle fait paraître son premier recueil de poésies : Les Chansons et les Heures. Elle rencontre en 1924 l’abbé Bremond, (académicien, auteur de La Poésie pure) qui contribue beaucoup à la faire connaître. Les publications s’enchaînent. En 1956, L’Œuvre poétique rassemble en un même volume plusieurs recueils essentiels : Les Chansons et les Heures, Chants et Psaumes d’automneChants de la Merci, Le Rosaire des Joies. Marie Noël s’éteint le 23 décembre 1967 dans sa maison d’Auxerre.

Depuis l’âge de dix ans, Marie fut sujette à des angoisses d’une intensité exceptionnelle et dont l’origine est mystérieuse [1]. La joie surnaturelle qui naît de la souffrance acceptée est la clef de sa vie et de son œuvre. Au-delà des tourments qui sont la matière de sa poésie, c’est cette joie que l’on retient et qui compose son visage dans notre souvenir. Nous montrerons comment les souffrances de Marie dessinent le portrait d’une humanité fragile appelée à une rédemption.

Un poète à l’école des traditions populaires

Marie Noël s’est beaucoup inspirée de la culture populaire bourguignonne. Jusqu’aux classes de lycée, elle ne connut de littérature que les chansons qu’elle entendait de sa mère, de sa grand-mère et des paysans du Morvan. Également, son enfance est nourrie de contes que matin et soir sa mère ou la bonne lui racontent pendant les repas [2]. Son père, professeur de philosophie, suivait ses lectures et refusait qu’elle lût des romans pour jeunes filles, estimant qu’elle se gâterait le goût.

En outre, Marie partait tous les ans avec sa famille à Usy dans le Morvan (près de Vézelay). Dans ce hameau très isolé, elle s’imprégnait des mœurs rurales, des chansons qu’elle écoutait ou qu’elle recueillait auprès des villageois, des histoires, tout un art de vivre qui façonna son imagination. Or, tout naturellement, cette constante fidélité au terroir la conduisit à reproduire les accents d’une littérature très ancienne. Louis Chaigne – critique littéraire réputé au tournant du siècle – lisant les Chansons et les Heures dans un Paris à la culture « faisandée », découvrit avec émerveillement une voix parfaitement authentique, originale et enracinée dans le patrimoine littéraire national.

En écoutant cette « musique », je retrouvais, vêtue de jeunesse et de grâce, l’âme de la vraie France, celle qui pénètre nos fabliaux, les « testaments » de François Villon, les fables de Jean de La Fontaine, celle de ces chansons populaires qui ont fleuri sur les chemins guerriers […]. Toute la gaîté et toute la fine malice de notre race. Toute la bonne humeur de cette province de Bourgogne, d’où Marie Noël est originaire [3].

Marie était particulièrement sensible au genre de la chanson. Toute petite déjà, elle était saisie par le tragique que certaines portent en elles. Marie en fera un instrument efficace pour sonder le cœur de l’homme.

Il y avait de petites chansons qui sautillaient, toutes contentes, et d’autres lentes, longues, qui traînaient et vous enveloppaient à voix douce pour vous fermer les yeux et vous mener dormir. Mais les chansons vraies étaient des chagrins.

Celles-là – on ne sait pas d’où – survenaient à l’improviste et la voix qui les chantait n’en avait pas connaissance. Moi seule les entendait venir. Elles avaient traversé des pays immenses. Elles n’avaient pas de parole, ou si peu que ce n’est rien, mais un air qui cherchait quelque chose en pleurant [4].

Un sentiment profond de la nature

Chez Marie Noël, l’enracinement dans une tradition culturelle se joint à un sentiment profond de la nature qui élève l’âme vers Dieu. De grands poètes ont évoqué la découverte de leur don poétique en racontant leurs premiers contacts avec la nature. Au 16e siècle, le jeune Ronsard, saturé de lettres païennes, savait oublier les modèles antiques dans sa forêt de Gastine, et trouver la source pure de son inspiration. Hugo, jeune, approfondit son sens de la poésie au contact d’une nature qui charme toutes ses facultés.

La sensibilité et l’imagination distinguaient Marie Noël dès sa prime enfance. Réservée en société, timide, souvent repliée sur elle-même, Marie s’est toujours sentie à l’aise au milieu de la nature.

Dans ses Notes intimes elle raconte comment, de retour à Usy pour les vacances, elle s’empressait de retrouver son jardin :

Quand toutes les nouvelles sont dites et que j’ai bien rendu mes devoirs de parole aux gens qui parlent, je m’enfuis d’un pied léger, je vais reconnaître au bord des chemins mes amis de tous les talus. […] Et tout à coup, au milieu d’eux, je retrouve mon pays, mes proches, ma grande joie sans hommes ni logis sur la terre de Dieu [5].

Marie apprend les harmonies les plus subtiles qui seront la matière de ses poèmes. Le poète s’adresse à Dieu :

Donne de quoi rêver à moi dont l’esprit erre

   Du songe de l’aube au songe du soir

Et qui sans fin écoute en moi parler la terre

   Avec le ciel rose, avec le ciel noir.

 

L’herbe qui croît, le son inquiet de la route,

   L’oiseau, le vent m’apprennent mon métier […] [6].

Il faut lire également les récits que Marie fit de ses promenades dans le Morvan, saturés d’impressions, de couleurs, d’expressions pittoresques. La fille du professeur agrégé, toute frêle avec son teint pâle, connaissait les mœurs rurales, les chants et les danses. Mais aussi, elle a découvert une nature sauvage qui la marque profondément.

Toutes les fois, depuis que je suis allée au Bois dans les contes que je me conte, dans les chansons que je me chante, je reprends la sente magique où, pour la première fois entrée dans le secret de la solitude, parmi les champignons, les mousses, les digitales, les fougères, j’ai respiré l’odeur merveilleuse de l’enchantement sauvage [7]

Cette vie concrète, proche du réel, permet également à Marie de progresser dans sa vie spirituelle.

En 1892-1893, je me suis trouvée, de toute ma vie, le plus près possible de devenir une sainte. […] A toutes les croix de carrefour, Notre-Seigneur me faisait signe [8].

Un poète inspiré

Marie ne découvre son inspiration qu’à l’âge de 20 ans, par le rythme et la musique. Pianiste douée, elle suivait des cours de composition. Elle inventait des mélodies pour accompagner des paroles. Mais se prenant au jeu, elle composait aussi des airs qui n’avaient point de paroles. Il fallait en inventer. Guidée par le rythme et sous des « coups de sentiments », les mots jaillissent spontanément, sans contrôle de la raison et habillent le rythme. Marie crée ainsi une composition toute musicale, puisque l’élément premier est rythmique et non langagier.

Elle se confie à Raymond Escholier à ce sujet :

J’étais possédée d’un rythme. Un vrai démon. C’est lui qui m’a usé le cœur.

Un roulement de tambour, un branle de cloche, deux ou trois notes scandées, une simple phrase cadencée, j’entrais en danse, mon cœur battant. Il fallait le calmer, l’arrêter, s’en rendre maître.

A dix-huit ans, quand j’étais émue ou en colère, ma parole aussitôt se rythmait… Mon père l’entendait et m’imposait silence [9]

Dans un second temps, plus tard, au calme, elle censurait, corrigeait, agençait.

Marie dans Notes intimes, compare ce surgissement de la parole poétique à la Création divine. Le rythme ébranle et met en ordre le chaos des mots. Au sein de ce mouvement ordonné, les mots se détachent.

Le vent souffle Dieu au visage…

Alors, les pensées en déroute s’éclairent, se reconnaissent, se réconcilient, s’accordent, s’illuminent… se taisent.

Le silence sait tout. Le silence dit tout.

Et de l’âme, hier désolée, part le chant d’un bonheur immense [10].

Il y a toujours eu un lien étroit entre l’activité poétique de Marie Noël et son cheminement spirituel. Quand elle crée, Dieu inspire. Quand elle prie, Dieu féconde l’œuvre à naître.

La solitude

Depuis son enfance, Marie s’isole et se réfugie dans son imaginaire. Son père, un homme austère « de pure et haute conscience » (dira Marie admirative, mais aussi un peu rancunière) ouvert aux idées (kantiennes) mais fermé à toute forme d’imagination, intimide la jeune fille. Il tente de réprimer ses rêveries et la gronde lorsqu’il la surprend dans ses errances.

Marie continue de rêver, certes, mais elle se cache. Elle s’impute à faute les rêveries qui ne la tournent pas vers Dieu.

A cette éducation s’ajoute une religion sévère qui impute tout à péché.

[…] Dans ce vieil Auxerre janséniste, au temps où papa vivait et où je vécus jeune fille, tout respirait la crainte de Dieu. Et la voie du salut n’en menait pas large. Pas un sermon de curé, pas un conseil de grand’mère, pas un lire d’école ou de récréation, pas un cantique, pas une image qui ne fût frappée d’interdictions, de menaces, de châtiments comme aussi de bons exemples et de récompenses assorties. On marchait, sans s’écarter, entre précautions et prudences. Jamais ne fut chemin plus sûr. Chacun, en son for intérieur, interrogeait avec respect une espèce d’Ange-garde-champêtre, qui surveillait tous les passages, barrait la route à tout bout de champ et pour le moindre pas risqué, vous dressait procès-verbal [11].

Alors qu’elle n’a que dix ans, une fragilité nerveuse entraîne des crises de larmes sans raison évidente.

En outre, Marie nourrit le sentiment d’être mal aimée. Elle se sent abandonnée.

Dans Les Chansons et les Heures, le poète, chassé par ses proches, fait entendre une parole désolée :

Je cherche pour m’asseoir le seuil de ma maison

Et mes frères et sœurs [12] pour entrer dans leur ronde.

[…]

Mais las ! J’ai beau descendre et monter les chemins,

Nul toit rêveur ne m’a reconnue au passage,

Et les gens que j’ai vus ont surpris mon visage

Sans s’arrêter, sourire et me tendre les mains.

(Refrain)

Va plus loin, va-t-en ! Qui te connaît ? Passe !

Tu n’es pas d’ici, cherche ailleurs ta place [13]

Dans cette quête sans terme ni trêve, le poète se heurte à la parole blessante et anonyme des proches. Sa voix ne résonne que dans l’espace clos de sa conscience.

La « neige qui brûle »

Il y a en Marie Noël une tension entre sa vie de création et sa conscience scrupuleuse. Une force de vie et le frein d’une morale exigeante.

Pour la revue « Petit-Jour », Marie Noël donna un portrait d’elle-même quand elle avait dix ans.

J’avance, frêle et docile, parmi les saintes voies paroissiales, les cheveux coiffés sans art, mon chapelet dans ma poche, ma médaille, mon scapulaire, avec ma bonne volonté immense, ma conscience qu’un rien inquiète, mes petites vertus encore mal poussées… tout un air convenable et ingrat que j’ai, sans penser à mieux, gardé terne comme il était jusqu’aux environs de la quarantaine, prise en défaut de santé, de beauté, de charme à toutes les rencontres du monde, petite passante incolore, étrangère au chemin qu’elle suit [14].

Raphaël Périé (parrain de Marie Noël) voyait en sa filleule deux visages. Il désignait cette ambivalence par l’expression « pureté passionnée »[15]. Plus tard, Raymond Escholier forgea l’expression « la neige qui brûle », qui devint le titre de sa biographie consacrée à la poétesse. Il distingue Marie et Mélanie (deuxième prénom de Marie Noël qui signifie « noire » en grec). Mélanie, la jeune fille austère, dure envers elle-même, a le sentiment d’être marginale et mal aimée. Scrupuleuse, elle soupire après la sainteté et cherche à masquer les « petites vertus un peu mal poussées ». Se sentant différente des autres enfants, elle nourrit un sentiment de solitude dont elle ne se départira jamais.

L’autre jeune fille : absente, ensevelie dans son monde intérieur et inattentive à la vie qui l’entoure, c’est Marie Noël, le poète qui grandit en elle et qui vit d’imagination.

Une tension douloureuse réunit ces deux visages, une ambivalence qui tend à se réduire progressivement (sans se neutraliser) à la fois dans son œuvre et dans sa vie.

Julien Barat, un cousin de Marie Noël, a su mettre en lumière le visage de Marie, la jeune fille ardente. Ils se retrouvaient l’un et l’autre à Usy. Ce futur agrégé d’allemand était, tout comme Marie, un bon pianiste, et ils passaient leur temps à déchiffrer les partitions de grands compositeurs. Marie raconte leurs exercices interminables : son âme passionnée, éprise de vie et de liberté, apparaît clairement.

Nous retrouvions ensemble nos chers génies… Bach, Beethoven, César Franck, parfois Wagner dont trop de partitions nous manquaient. [...] Plus hallucinant encore, notre Schumann : l’envolée épique des « Deux Grenadiers », la valse démente du « Pauvre Pierre », le rythme forcené, le choc d’épées des « Frères ennemis ». Quel mouvement ! Nous brisions tout !… Et soudain, repos au ciel – la pure et lente contemplation de la nuit étoilée.

Sauvage ou tendre, ou fol, ou calme, tout nous était beau, tout nous était voix [16].

Que pense Mélanie, la scrupuleuse, de Marie la rêveuse, l’inconstante, qui a toujours le nez « qui muse au vent » ? Elle est saisie d’angoisse et nourrit une sourde inquiétude.

Dans ses Notes intimes, Marie se désole de la faiblesse de son inspiration.

Elles devraient être en moi, louange à Vous, prières, cantiques, mais non ! il ne me vient en tête que des chimères, des folies, des amours sans nom ni figure, des tendresses sans feu ni lieu, des idées sans maître qui font l’école buissonnière, des jeux, des bonds désordonnés, des cabrioles, des chants qui ne se soucient ni de Vous, ni du Paradis, toute une danse de jeunes démons qui n’ont pas encore l’âge de raison [17].

Il n’y a pas d’accord possible entre ces deux tendances. Dans plusieurs lettres à Raymond Escholier, Marie oppose l’artiste et le saint. L’artiste communie à l’œuvre du Père, en ajoutant à son œuvre créatrice les fruits de son inspiration. Le saint qui n’est pas un créateur, se sacrifie à l’image du Fils et observe quant à lui la Loi sévère, la loi du renoncement et de la pénitence. Mais comprenant – au fond – que cette contradiction n’est qu’apparente, elle avance une solution : il y a la grâce de l’artiste et la grâce du saint [18]… Quant à dire que le saint et l’artiste peuvent être une seule et même personne, elle l’admettait difficilement.

Au plus fort de ses crises d’abattement, Marie est tentée par le désespoir. Elle perd le sentiment de l’amour de Dieu. Elle parle du Dieu « Noir », celui qui ne se montre pas, qui reste distant et n’offre aucun asile, aucune consolation.

Dans « Écolière », une petite fille se désole...

C’est une pauvre petite peine

Qui revient de l’école, ce soir,

A l’heure où le chemin se traîne,

Où le fond des bois est tout noir.

 

Elle est allée en classe apprendre

A souffrir grand, à souffrir droit,

Comme Notre-Seigneur en croix,

Mais elle n’a pas su s’y prendre [19].

La petite fille n’a pas su plaire à Notre-Seigneur. Dans son cœur naît une angoisse sans nom : c’est l’heure « où le fond des bois est tout noir ». Une terreur l’envahit. C’est le « Mal », le sentiment d’être poursuivi par une force hostile. Le poète s’enferme seul en lui-même avec sa terreur qu’il n’ose dire.

Ce sentiment d’impuissance est relayé par l’idée d’instabilité du monde. Le poème si connu « Hurlement » peint la détresse du poète qui refuse de croire à la mort du jeune frère. Un autre poème « L’épouvante » donne également le sentiment d’une terre qui se dérobe. Au moment du souper, en famille, le poète est soudain saisi par une angoisse. « Quel froid aigu me perce de la sorte ? » Il imagine la maison vide, endeuillée par la mort des parents.

Je chercherai longtemps autour de moi,

A ma gauche, toi, mon père, et toi, mère, à ma droite ;

J’écouterai respirer la maison étroite,

Stupéfaite, perdue et l’âme maladroite

   Se heurtant sans savoir pourquoi [20].

Dans la maison vide, le poète est en proie au vertige. Les sens aux aguets sondent en vain la maison devenue « étroite ». La mort inspire le sentiment d’une grande instabilité du monde. Les repères manquent (« à ma gauche […], à ma droite »), l’âme désorientée « se heurte partout sans savoir pourquoi ».

La mort démunit, désempare, et la prière peine à s’élever. Le poète ne se livre pas. Il s’enferme avec sa douleur et un sentiment de solitude stérile.

C’est encore la solitude qui inspire le poème « Les compagnons ». Le poète se confie à la nature. Il se plaint :

La bête a dans son trou des petits à défendre.

Et moi seule je suis telle que le désert

Vide, brûlant, sans route, à tous les vents ouverts,

Qui n’a jamais produit que nuages, que cendre [21].

Le thème du vide qui n’enfante rien est associé à l’idée de faute. Ce désert est « brûlant », « à tous les vents ouverts ». Il est stérile : il n’a pas su retenir et protéger. On pense à la parabole des talents, mais aussi au figuier stérile qu’assèche Notre-Seigneur.

Dans Les Chants et Psaumes d’automne, le poète s’adresse à Dieu, mais c’est pour illustrer le vide immense qui le sépare de lui.

                   L’Homme

Mon Dieu, je me fie à Toi redoutable,

   Me voici. Prends-moi.

                   Dieu

Prends-moi. Au hasard de l’humaine table

   Je me fie à toi.

                   L’Homme

A Toi, Celui-là qu’en l’ombre nous sommes,

   Je ne connais pas.

Dieu

O pécheur, à toi que je connais, homme,

   Poussière d’en-bas [22].

La confiance est dictée par des préceptes. Elle est contrainte. L’homme s’en remet à Dieu, mais la parole poétique dément par sa rigidité la confiance réelle qu’il place en Lui. Des phrases courtes et guindées interdisent tout épanchement, tout abandon. Les protestations pieuses : « prends-moi », « je me fie » s’opposent aux expressions : « redoutable », « je ne connais pas ». Dans ce « dialogue », Dieu est placé très au-dessus de l’homme son interlocuteur. L’échange est dicté par un strict rapport de verticalité.

Les grandes épreuves

En 1918, plusieurs événements conjugués plongent Marie dans un profond abattement. Elle s’épuise dans les hôpitaux près des blessés de guerre. Raphaël Périé désapprouve un poème qu’elle vient d’écrire (Passion dans lequel elle compare le soldat français tué par l’agresseur et soutenu par sa mère, et le Christ, sur qui veille la Pieta). Au terme d’un échange épistolaire pénible, il lui conseille de renoncer à la poésie. Marie, anéantie, est reçue dans une maison de santé. Elle est prise en charge par le Docteur Page, psychiatre. Deux témoignages, rapportés par Raymond Escholier, permettent de comprendre combien cette courte période a forgé l’âme de Marie Noël.

Le docteur Page fait un travail remarquable. Il tente de savoir ce qui se passe dans sa tête, mais Marie ne se livre pas. Il apprend d’une l’infirmière qu’elle écrit des poèmes. Après bien des difficultés, il réussit à mettre la main sur les manuscrits. Il trouve la clef.

[Dès lors,] il me traita toujours paternellement comme une petite fille fragile – justement ce qu’il me fallait et que personne n’avait tenté. Il me soutint dans mes mauvaises heures de toutes ses lumières auxquelles – ce sont les meilleures – se mêlaient une grande piété et quelque sympathie [23].

Bien que dévastée, Marie Noël ne cessa de donner le change aux autres pensionnaires de cet établissement en leur montrant, chaque fois qu’il lui était possible, un visage souriant, et même joyeux.

Plus courageuse que toutes, chaque fois qu’il lui était possible de communier, il lui arrivait de le faire au nom de ses compagnes, empêchées de recevoir l’eucharistie :

Quand j’étais à Bellevue, me dit-elle, je communiais tous les dimanches. Et les malades qui le savaient venaient, tantôt l’une, tantôt l’autre, quand le malheur les menaçait plus particulièrement, me demander de communier à leur place. Celle-ci allait être opérée ; celle-là devait subir un examen grave, ou un traitement cruel. Je partais pour l’église et j’arrivais à la sainte Table, comme une petite commissionnaire chargée des peines des autres… Mais, un dimanche, je me trouvai sans rien à porter. Personne ne m’avait demandé ma communion, et comme je ne savais qu’en faire, je l’offris pour la malade de la maison la plus douloureuse de toutes.

Au retour de l’église, le docteur vint me voir et, je ne sais ni comment ni pourquoi, au cours de l’entretien, il me dit que j’étais, dans sa maison, « la malade la plus douloureuse ». Ainsi, je connus que, sans l’avoir voulu, j’avais prié pour moi [24].

Enfin, Marie s’occupe tout particulièrement de la « jeune fille triste », une enfant de dix-sept ans atteinte de névrose que le docteur lui a confiée. Pour la distraire et la réconforter, l’auteur des Chansons devait imaginer pour elle un Almanach, l’Almanach pour une jeune fille triste.

Cet Almanach devait lui verser de ma main quelques gouttes du cordial qu’elle avait reçu et attendait encore de moi [25].

A la vérité, en collaborant à la guérison de la « jeune fille triste », Marie Noël travaillait à son propre salut.

Quand j’entrepris ce travail, j’étais tombée dans un état grave de faiblesse nerveuse. Nul travail personnel ne m’était plus permis. J’avais l’esprit aussi anxieux et agité qu’aux quatre vents d’un temps noir une chétive chandelle.

Alors, j’usai, pour le calmer, de ce remède de bonne-femme : prendre tous les matins quatre ou cinq feuilles de beau papier d’Arches (il faut que le papier soit beau, pour qu’on ait peur de le gâcher), y tracer soigneusement des encadrements à l’encre rouge et réserver la même plume et la même encre, s’appliquer à copier en très fines lettres à l’encre de Chine les trois cent soixante-cinq textes et quelques autres de tous les jours de l’année…

Je n’ai jamais su quelle fut la part de l’Almanach dans la guérison de la jeune fille triste, mais il me délivra, moi-même, de ma langueur. Et si je note ici le résultat d’un effort, c’est que j’espère aider ceux qui soignent les mélancoliques, en leur indiquant le parti qu’ils peuvent tirer avec leurs malades de la copie soignée, voire de la calligraphie [26].

Voici, tiré de l’Almanach, un exemple de cette poésie qui a pour fonction d’aider l’autre à porter sa peine. Une poésie de l’autre ou tournée vers l’autre : c’est sans doute ce qui définit le mieux la poésie de Marie Noël.

Elle écrit à la page du lundi 1er mai :

Premier Mai, jour du muguet, jour de fête blanche. Allez-vous en, toute la journée, ce brin de bonheur au bout des doigts.

Et peut-être en chemin verrez-vous passer sous son voile pur et sa couronne de petite vierge, une première communiante. La voici :

 

A la lisière du Printemps

Où sont tous les oiseaux chantants,

Enivrés de douceur fleurie,

J’ai rencontré le Roi Jésus

Qui marchait avec ses élus

Sur l’herbe à travers la prairie.

 

Il m’appela dans l’air de Mai

Par mon nom tendre. Je l’aimai

Et, prompte, entre les fleurs sans nombre,

Je lui donnai tout mon bouquet :

Trois brins sauvages de muguet

Que j’avais dans mon cœur à l’ombre.

 

La fleur en était verte encor,

— Depuis trop peu de temps au bord

Des sentes je m’étais levée,

Mais la rosée était dessus.

Je l’ai donnée au Roi Jésus

Qui sur les feuilles l’a trouvée.

 

Et Lui me donna, grave, et doux.

Pendant que j’étais à genoux,

Une couronne d’aubépine

Pour m’en aller en Paradis

Par le temps jeune qui bondit

D’amour de colline en colline.

Marie Noël                             

La rémission

En 1920, Marie quitte la maison de santé. Éloignée des secours du docteur Page, elle tombe dans l’anxiété et le désespoir. Elle se sent « coupable et damnée ». Elle écrit à l’abbé Mugnier, un prêtre qu’elle n’a jamais rencontré, et auquel elle s’adresse pour obtenir des conseils de lecture. Elle lui confie sa détresse. Ce prêtre lui répond de façon affectueuse, et prend la place qu’occupait le Docteur Page.

Il lui conseille de tenir un journal, mais aussi d’écrire sous forme de poèmes ce qui se passe en elle. « Jugement », appartenant au recueil des Chants et Psaumes d’automne, place l’âme en face de Dieu. Il alterne des pièces intitulées « Accusation » et d’autres intitulées « Défense ». Aucun artifice dans ce recueil : sous une lumière crue, les mots disent sans biaiser le fond de l’âme, seule face à Dieu.

Personne n’était Vous, ni chair, ni sang, ni voix,

Ni regard, ni pitié dans le vide, personne !

Et je me suis perdue, et je crie et frissonne

Sans pouvoir retrouver l’étoile qui Vous voit.

 

Je vague abandonnée à la terreur des cieux.

Je m’accuse… J’ai dans l’âme une place impie,

Un lieu vertigineux où je suis poursuivie

Dans une arrière-nuit par un arrière Dieu [27].

Cet aveu sincère et courageux pose une distinction éclairante. Les puissances de l’âme désignées par le mot « l’âme » sont dissociées des images et des angoisses qui l’assiègent. Un lieu « impie » (Marie accuse sa faute) rassemble et brasse des visions cauchemardesques désignées par des indéfinis (« un arrière-Dieu »). Autrement dit, la « terreur des cieux » – source des angoisses – n’implique pas les cieux eux-mêmes mais les seules impressions de Marie. Cet aveu rappelle de façon saisissante la doctrine du péché originel.

Marie doit lutter pour dissiper ces Ténèbres. Mais déjà l’aveu de sa faute qui consistait à rapporter à Dieu des conceptions fausses et fantasmagoriques fait luire une lumière. Plus loin, dans « Défense », Marie échappe à tout désespoir en protestant son indéfectible fidélité à Dieu, en dépit des ténèbres qui assiègent son âme.

O mon Père, j’ai peur du jour,

J’ai peur de l’homme tout autour

Et même de la femme. O Père,

Je n’ose en route ni n’espère

Rien que fuir et sauver mon cœur

Du monde où siffle une vipère,

Mais de toi seul je n’ai pas peur [28].

Marie ne cesse pas de trembler. Le trouble qui agite ces vers prouve que les ténèbres ne se sont pas dissipées. Mais sous cette chape d’angoisses, au fond de son âme, elle tend une main vers Dieu, et elle se sait tenue. Le tutoiement, la syntaxe simple et apaisée du dernier vers l’indiquent.

Un peu plus loin, dans « Prière » du même recueil, enfin ! une prière sereine se fait entendre.

Mon Dieu, source sans fond de la douceur humaine,

Je laisse en m’endormant couler mon cœur en Vous

Comme un vase tombé dans l’eau de la fontaine

Et que vous remplissez de Vous-même sans nous [29].

Voici les vers de la foi et de l’abandon. L’harmonie sonore et rythmique embellit deux comparaisons qui, de façon analogique, rendent sensible la Bonté de Dieu. Les expressions « Je laisse » et « Vous-même » manifestent une véritable confiance. Ce chant est un acte d’adoration.

Marie fut sujette à des angoisses jusqu’à la fin de sa vie. Elle savait les dominer par son énergie et par une joie toute enfantine. La mort survint le 23 décembre 1967, l’avant-veille de Noël. Marie s’éteignit de façon sereine et chrétienne. Élise Autissier, la confidente de sa vieillesse, nous raconte ses derniers instants.

Elle ne s’alita pas, passa toute la journée du 22 décembre, de neuf heures du matin à dix heures du soir, dans son fauteuil, reçut dans la matinée des visiteuses très aimées ; elle paraissait mieux. Vers la fin de l’après-midi, elle eut un malaise et on appela le médecin.

Mais il fallait préparer Noël, penser à tout. […]

« Allez me chercher une feuille de papier, c’est le moment de la lettre à Raymond Escholier. Je vais pouvoir l’écrire, il suffira de me guider un peu…

– Et maintenant je vais dicter quelques cartes aux amis. Donnez-moi mes petits calendriers, il faut qu’ils aient un signe de moi pour Noël […]. »

Elle dicta jusqu’à deux heures du matin.

On resta auprès d’elle. Son confesseur appelé en hâte vint à quatre heures.

« Vous m’apportez ma communion ? Je suis dans une grande angoisse. C’est la fin. »

Puis elle entra en recueillement – cette si forte concentration intérieure qu’elle apportait à tous ses actes religieux. Rien n’exista plus que son âme allant à la rencontre de son Seigneur !

Après qu’elle se fut confessée, le prêtre alla chercher les saintes Espèces.

On prépara la chambre sur la pointe des pieds. Elle avait les yeux grands ouverts et regardait fixement l’image du Christ sur le mur devant son lit. C’était un état voisin de l’extase… « Une grande lumière l’entourait ».

Marie Noël avait souvent demandé qu’on lui donnât de la musique quand elle entrerait en agonie… elle n’eut pas d’agonie et aucune musique terrestre n’aurait eu la sublime beauté de ce silence.

Le prêtre revint, lui donna le sacrement des malades et la bénédiction apostolique. Elle répondit comme d’habitude, de sa voix la plus naturelle, à toutes les prières, récita en entier le « Notre Père ». […] Pas un tressaillement, pas un mouvement. Mais ce souffle surnaturel, comparable à rien d’humain, et qu’on ne peut traduire.

Sous les doigts qui tenaient sa main, le dernier battement de son cœur [30].

Léon Noël [31] précise dans le premier numéro des Cahiers Marie Noël que « la messe [d’enterrement …] fut célébrée par Mgr Fourrey, évêque de Belley, ancien vicaire de la cathédrale d’Auxerre. Par exception, elle fut dite en latin : Marie Noël aimait le rite traditionnel [32]. »


[1] — Élise Autissier, confidente de Marie Noël vers la fin de sa vie : « Aucun médecin, ni personne, n’a su ni ne saura jamais exactement quel nom donner au mal qui la brisa. » Cahiers de Marie Noël, n°1, février 1969, p. 6.

[2] — Michel Manoll, Sur le Chemin de Marie Noël, p. 22.

[3] — Louis Chaigne, Vies et Œuvres d’écrivains, tome III, éd. Fernand Lanore, Paris, 1963, p. 218.

[4] — Raymond Escholier, La Neige qui brûle, p. 31.

[5] — Marie Noël, Notes intimes, p. 115.

[6] — Marie Noël, Les Chansons et les Heures, « Prière du poète », in L’Œuvre poétique, p. 108.

[7] — Michel Manoll, Sur le Chemin de Marie Noël, p. 33.

[8] — Raymond Escholier, La Neige qui brûle, p. 43.

[9] — Raymond Escholier, La Neige qui brûle, p. 64.

[10]   —             Marie Noël, Notes intimes p. 40.

[11]   —             Raymond Escholier, La Neige qui brûle, p. 58.

[12]   —             Marie Noël n’avait pas de sœur. Les allusions autobiographiques sont claires, mais il ne faut pas perdre de vue que le « je » du poème n’est pas réductible au « je » de l’auteur.

[13]   —             Marie Noël, Les Chansons et les Heures, « Cherche ta place » in L’Œuvre poétique p. 51.

[14]   —             Michel Manoll qui donne cette citation s’empresse d’ajouter que Marie, au contraire, de l’aveu de ceux qui l’ont approchée, avait beaucoup de charme ! (Michel Manoll, Sur le Chemin de Marie Noël, p. 34.)

[15]   —             Michel Manoll, Sur le Chemin de Marie Noël, p. 36.

[16]   —             Raymond Escholier, La Neige qui brûle, p. 69.

[17]   —             Marie Noël, Notes intimes p. 15.

[18]   —             Marie Noël, Notes intimes p. 109.

[19]   —             Marie Noël, Chansons et Psaumes d’automne, « Écolière » in L’Œuvre poétique p. 197.

[20]   —             Marie Noël, Les Chansons et les Heures, « Épouvante » in L’Œuvre poétique p. 64.

[21]   —             Marie Noël, Les Chansons et les Heures, « Les compagnons » in L’Œuvre poétique p. 107.

[22]   —             Marie Noël, Chants et Psaumes d’automne, « Dialogue de Dieu et de l’Homme », p. 274.

[23]   —             Raymond Escholier, La Neige qui brûle, p. 190.

[24]   —             Raymond Escholier, La Neige qui brûle, p. 191.

[25]   —             Ibid., p. 192.

[26]   —             Ibid., p. 198.

[27]   —             Marie Noël, Chants et Psaumes d’automne, « Jugement » in L’Œuvre poétique, p. 294.

[28]   —             Ibid., p. 297.

[29]   —             Marie Noël, Les Chants de la merci, « Prière » in L’Œuvre poétique, p. 382.

[30]   —             Élise Autissier, Cahiers de Marie Noël, n°1, février 1969, p. 8.

[31]   —             Léon Noël, en dépit de son homonymie, n’a aucun lien de parenté avec Marie Noël.

[32]   —             Léon Noël, Cahiers de Marie Noël, n°1, février 1969, p. 4.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 98

p. 108-122

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