Richesses de l’Apocalypse (VI)
Les coupes de la colère de Dieu et le jugement dernier
(Apocalypse 14, 6 – 16, 21)
par le frère Emmanuel-Marie O.P.
Cinq études ont déjà parues pour expliquer les richesses et l’actualité de l’Apocalypse de saint Jean [1]. Ce sixième article complète le précédent (Sel de la terre 94, automne 2015, p. 10-28) qui présentait les personnages du grand drame de la lutte entre l’Église (la Femme couronnée d’étoiles) et Satan (le Dragon rouge) assisté de ses suppôts (les deux Bêtes), mais vaincu par l’Agneau (le Christ). Les protagonistes désormais présentés, saint Jean va dérouler sous nos yeux le cycle des sept coupes de la colère de Dieu, figurant les plaies dont la justice de Dieu va frapper le monde pécheur ; après quoi il décrira le châtiment spécifique réservé à Babylone, la grande prostituée (la cité du Mal), aux Bêtes (l’antéchrist) et au Dragon (Satan).
Le Sel de la terre.
L’annonce des châtiments (Ap 14, 6-20)
Dans la première partie du livre de l’Apocalypse, avant de contempler et de décrire l’exécution des décrets divins sur le monde profane (les sept trompettes), saint Jean avait assisté à leur préparation au ciel (les sept sceaux). Il en va de même ici : avant de rapporter l’exécution du jugement divin (les sept coupes), saint Jean présente deux séries de visions qui annoncent ce jugement à venir. Elles s’apparentent fortement à la vision des sept sceaux ; ce sont les annonces des trois anges et la vision de la moisson et de la vendange.
Les annonces des trois anges (14, 6-13)
• Première annonce : la proclamation de l’Évangile éternel (14, 6-7)
Tout d’abord, saint Jean voit un « autre ange » – autre que celui de la septième trompette (voir 11, 15) – qui vole en plein ciel, au zénith, afin d’être entendu de la terre entière, et qui porte « l’Évangile éternel ».
Quel est cet Évangile éternel ? Joachim de Flore, abbé cistercien calabrais du 12e siècle, y voyait la charte du troisième âge du monde, l’ âge du Paraclet. Ce moine hétérodoxe distinguait en effet trois étapes dans l’histoire du monde : l’âge du Père, correspondant à l’ancien Testament, l’âge du Fils, inauguré par l’incarnation du Verbe et marqué par la lutte contre l’Antéchrist, et l’âge du Saint-Esprit, lorsque l’Église, devenue toute spirituelle et monastique, embrasserait toute l’humanité. L’Évangile de ce troisième âge est dit éternel, expliquait-il, « parce que celui que le Christ et les Apôtres nous ont donné est transitoire et temporel en ce qui touche à la forme même des sacrements, mais éternel pour les vérités que ceux-ci signifient [2]. »
La doctrine de Joachim de Flore, condamnée par l’Église à plusieurs reprises, a exercé une forte influence sur le mouvement des « franciscains spirituels » au 13e siècle, et, à partir du 16e siècle, sur les milieux humanistes et protestants [3].
Mais, n’en déplaise aux joachimites, cet Évangile n’est pas un nouvel Évangile venant perfectionner celui de Notre-Seigneur, ni une révélation sur les siècles futurs : c’est l’unique Évangile du Christ, appelé éternel par saint Jean, parce qu’il est immuable (par opposition à la loi de Moïse).
Cet ange, qui n’est pas sans analogie avec le premier cavalier (le cavalier blanc du cycle des sept sceaux – voir 6, 2), proclame « aux habitants de la terre, à toute nation, à toute tribu, à toute langue et à tout peuple » la proximité du jugement et la nécessité de se convertir tant qu’il est temps :
Il disait d’une voix forte : « Craignez Dieu et donnez-lui gloire, car l’heure de son jugement est venue ; adorez celui qui a fait le ciel et la terre, la mer et les sources des eaux [4]. » [Ap 14, 7.]
Cette prédication a été reproduite, au tournant des 14e et 15e siècles, par le dominicain saint Vincent Ferrier (1350-1419), appelé à cause de cela « l’Ange du Jugement ». Trente ans durant, saint Vincent a parcouru l’Europe et crié au monde qu’il ne sert à rien de gagner l’univers si l’on en vient à perdre son âme, que la vie n’est qu’un souffle, que la mort est à notre chevet, que derrière elle est le tribunal de Dieu, et quand ce n’est pas le paradis pour toujours, ce ne peut être que l’enfer éternel. Cette mission que Vincent avait reçu du ciel, il l’a confirmé par un nombre incroyable de miracles et plus encore de conversions.
On ne répétera jamais assez ces vérités fondamentales. Il ne faut pas avoir peur de les regarder en face, car la crainte qu’elles engendrent est salutaire. Elles sont aujourd’hui plus nécessaires que jamais, et le monde aurait besoin d’un nouveau Vincent Ferrier, à la fois terrible et bon, pour le sortir de sa torpeur, de sa sécurité trompeuse, de ses erreurs et de ses vices.
• Deuxième annonce : la condamnation de Babylone (14, 8)
Un second ange annonce, par anticipation, la chute de Babylone, figure de la Rome païenne persécutrice, elle-même type de la Contre-Église – chute qui sera longuement décrite plus loin [5]. Babylone, la cité du mal, s’identifie avec la première Bête montée de la mer. Ce que l’ange annonce, c’est donc la ruine politique des ennemis de Dieu en tant qu’institution :
Elle est tombée, elle est tombée, Babylone la grande, qui a abreuvé toutes les nations du vin de la fureur de son impudicité ! [Ap 14, 8.]
On notera que l’annonce est au passé. C’est ce qu’on appelle un « passé prophétique ». Il sert à marquer l’absolue certitude de la réalisation de ce qui est prédit, comme si la prophétie était déjà accomplie.
Ce qui est reproché à Babylone, c’est d’abreuver les peuples du vin de sa prostitution, c’est-à-dire de propager l’idolâtrie, de détourner les hommes du culte dû au seul vrai Dieu. Cette idolâtrie publiquement propagée porte aujourd’hui les noms d’athéisme et de laïcisme. Elle est le péché mortel des États modernes.
• Troisième annonce : le châtiment des méchants et la récompense des justes (14, 9-13)
Un troisième ange annonce le châtiment des adorateurs de la Bête, c’est-à-dire la damnation éternelle des individus coupables (9-11). Les sectateurs de la Bête qui se sont enivrés « du vin de la fureur de sa prostitution » devront boire en retour « le vin de la fureur de Dieu », le « vin versé pur [6] dans la coupe de sa colère », c’est-à-dire subir un supplice éternel, sans aucune relâche ni adoucissements. On notera que les versets 10 et 11 constituent une attestation très nette de la nature des peines de l’enfer (notamment le feu [7]) et de leur éternité :
Quiconque se prosterne devant la Bête et son image […] sera tourmenté dans le feu et dans le soufre, en face des saints anges et en face de l’Agneau. Et la fumée de leur supplice s’élèvera aux siècles des siècles, et il n’y aura de repos ni jour ni nuit pour ceux qui adorent la bête et son image, ni pour quiconque aura reçu la marque de son nom. [Ap 14, 10-11.]
Mais voici qu’en opposition avec cette annonce du troisième ange, une voix céleste proclame la félicité de ceux qui meurent dans le Seigneur :
C’est ici que doit se montrer la patience des saints, qui gardent les commandements de Dieu et la foi en Jésus. Et j’entendis une voix venant du ciel, qui disait : « Écris : Heureux dès à présent les morts qui meurent dans le Seigneur ! — Oui, dit l’Esprit, qu’ils se reposent de leurs travaux, car leurs œuvres les suivent. » [Ap 14, 12-13.]
Plusieurs leçons importantes sont contenues dans ces quelques mots de consolation adressés aux justes. La récompense promise aux « saints », c’est-à-dire aux fidèles, viendra couronner trois choses : leur constance dans l’épreuve, leur fidélité à garder les commandements de Dieu et leur foi en Notre-Seigneur. D’autre part, le bonheur de ces justes ne sera pas différé mais interviendra dès leur mort (« dès à présent »), c’est-à-dire sans attendre la résurrection générale. Enfin, ils seront récompensés à la mesure de leurs mérites (« car leurs œuvres les suivent »).
La moisson et la vendange (14, 14-20)
Après les annonces des trois anges, une vision anticipée du jugement dernier transporte le voyant à la fin des temps.
Cette vision débute par une seconde apparition du Fils de l’homme (comme en 1, 13 et suivants), car c’est lui, au jour de la Parousie, lors de son deuxième avènement, qui viendra juger les vivants et les morts : « Et je vis, et voici que parut une nuée blanche, et sur la nuée quelqu’un était assis qui ressemblait à un fils de l’homme ayant sur sa tête une couronne d’or, et dans sa main une faucille tranchante » (v. 14) [8]. Sa couronne d’or est le symbole de la puissance royale qu’il exerce sur l’humanité tout entière et la faucille tranchante qu’il tient dans sa main figure son pouvoir judiciaire par lequel il séparera les bons et les méchants.
Le jugement dernier est représenté ici par un double symbole, la moisson et la vendange (Joël 4, 13 [9]). Comme dans l’Évangile, la moisson est la figure de la récolte des âmes justes qui paraissent devant Dieu chargées de leurs œuvres et de leurs mérites (Mt 13, 30-39 ; Jn 4, 35). La vendange suivie du foulage est, au contraire, l’image du sort qui attend les méchants : leur partage à eux, c’est la colère de Dieu. Nous avons donc deux scènes coordonnées et antithétiques.
• La moisson (14, 15-16)
Et un autre ange sortit du sanctuaire, criant d’une voix forte à celui qui était assis sur la nuée : « Lancez votre faucille et moissonnez ; car le moment de moissonner est venu, parce que la moisson de la terre est mûre. » [Ap 14, 15.]
Cet ange représente l’assemblée des saints qui supplient le Seigneur de hâter l’accomplissement de sa justice. Le Sauveur ratifie leur prière : « Alors celui qui était assis sur la nuée jeta sa faucille sur la terre, et la terre fut moissonnée » (v. 16).
Le Juge souverain lance lui-même sa faux, car c’est à lui qu’il appartient de déterminer le jour du jugement et d’évaluer les mérites des élus ; et la terre est moissonnée, au passif : en effet, comme le notifie l’Évangile de saint Matthieu (24, 30 et sv.), ce n’est pas le Sauveur lui-même mais ses anges qui rassembleront les élus d’une extrémité du monde à l’autre.
• La vendange (14, 17-20)
Pour la vendange, en revanche, c’est un ange qui lance la faucille destinée à couper les grappes et qui jette celles-ci dans la cuve de la colère de Dieu.
Un autre ange sortit du sanctuaire qui est dans le ciel, portant, lui aussi, une faucille tranchante. Et un autre ange, celui qui a pouvoir sur le feu [10], sortit de l’autel, et s’adressa d’une voix forte à celui qui avait la faucille tranchante, disant : « Lance ta faucille tranchante, et coupe les grappes de la vigne de la terre, car les raisins en sont mûrs. » Et l’ange jeta sa faucille sur la terre, et vendangea la vigne de la terre, et il en jeta les grappes dans la grande cuve de la colère de Dieu. [Ap 14, 17-19.]
La scène s’apparente à l’oracle d’Isaïe contre Édom, qui est le type des pécheurs que Dieu piétine dans sa colère (Is 63, 1-6).
Quel est donc celui-ci qui vient d’Édom, de Boçra en habits éclatants, magnifiquement drapé dans son manteau, s’avançant dans la plénitude de sa force ? « C’est moi qui parle avec justice, qui suis puissant pour sauver. — Pourquoi ce rouge à ton manteau, pourquoi es-tu vêtu comme celui qui foule au pressoir ? — A la cuve j’ai foulé solitaire, et des gens de mon peuple pas un n’était avec moi. Alors je les ai foulés dans ma colère, je les ai piétinés dans ma fureur, leur sang a giclé sur mes habits, et j’ai taché tous mes vêtements. Car j’ai au cœur un jour de vengeance, c’est l’année de ma rétribution qui vient. Je regarde : personne pour m’aider ! Je montre mon angoisse : personne pour me soutenir ! Alors mon bras est venu à mon secours, c’est ma fureur qui m’a soutenu. J’ai écrasé les peuples dans ma colère, je les ai brisés dans ma fureur, et j’ai fait ruisseler à terre leur sang. » [Is 63, 1-6 [11].]
« La cuve est foulée » : image biblique des tourments infligés aux impies par la justice de Dieu, tourments qui pour eux sont entièrement stériles, sans qu’ils y gagnent aucun mérite. Elle est foulée « hors de la ville », c’est-à-dire hors de la Sion mystique dont il était question quelques versets auparavant (14, 1), parce que la cité sainte n’est pas atteinte par ce jugement et parce que les réprouvés sont condamnés à être rayés de la communion des saints.
La grandeur du châtiment est figurée par le sang qui gicle et se répand au loin « jusqu’aux mors des chevaux, à une distance de mille six cents stades » (v. 20). Le stade, lieu où les hommes se livrent aux jeux et déploient leur force et leur adresse pour obtenir une récompense dérisoire, est l’image du monde avec ses vanités et son inconsistance. Mille six cents stades montre le caractère démesuré, immense, de l’iniquité des hommes réclamant un châtiment proportionné qui embrasse toute la terre souillée et frivole (1 600 = 40 au carré ; or quatre est le nombre symbolique de tout ce qui est terrestre) [12].
L’exécution des châtiments.Le cycle des sept coupes (15, 1–16, 21)
Après ces visions préparatoires, s’ouvre un nouveau septénaire : celui des sept coupes (chapitres 15-16). Il correspond, comme nous l’avons dit, au cycle des sept trompettes (chapitres 8-11) et offre avec lui plus d’une analogie. Mais, tandis que le cycle des trompettes disait les choses en général, le présent cycle les reprend de façon plus brève, mais aussi plus déterminée, dans la perspective des ultimes épreuves de l’Église et du jugement dernier.
Les sept coupes sont les fléaux que la justice de Dieu envoie pour châtier les pécheurs et punir ses ennemis. Sans doute, les descriptions données ici peuvent s’appliquer, comme précédemment, à tout le cours de l’histoire de l’Église, mais elles semblent viser plus spécialement les temps qui précèderont la Parousie, quand la justice de Dieu rendra à chacun selon ses œuvres.
Les événements de la septième coupe, qui annonce le jugement dernier, se continuent et se réalisent dans les chapitres suivants (17 à 20), qui en constituent l’explication détaillée. Les références à l’empire romain y sont nombreuses, parce que la Rome des premiers empereurs est le type de la cité antichrétienne et la persécution des empereurs figure celle de l’Antéchrist qui sévira spécialement dans les derniers temps. Ces trois chapitres sont une suite des jugements sur tous les ennemis du règne de Dieu : 1) Babylone, 2) la Bête et le faux prophète, et enfin 3) le Dragon, leur inspirateur à tous. Avec eux s’achèvera la révélation de l’exécution des plans de la justice divine pour châtier le monde coupable, annoncés dans « le petit livre » du chapitre 10. Il ne restera plus ensuite à saint Jean qu’à décrire les cieux nouveaux et la terre nouvelle et à dépeindre la Jérusalem céleste que Dieu a préparée à ses élus (chapitres 21-22).
Nous ne considérerons pour l’immédiat que le septénaire des coupes, réservant à un prochain chapitre le commentaire des châtiments visant Babylone, les Bêtes et le Dragon.
1. Prélude au cycle des coupes (chap. 15)
La série des sept coupes s’ouvre par une vision préliminaire : « Puis je vis dans le ciel un autre signe, grandiose et admirable » (15, 1).
Après ceux de la Femme (12, 1) et du Dragon (12, 3), voici donc un nouveau signe dans le ciel. Il s’agit de sept anges porteurs des coupes de la colère de Dieu.
Ces coupes ou plaies sont dites « les dernières », non par rapport à celles qui ont été déjà mentionnées (9, 20), mais parce que c’est par elles que la justice de Dieu « va être menée à sa fin ». Elles représentent donc spécialement (mais non exclusivement) l’ensemble des calamités des derniers temps. Elles sont également dernières parce qu’elles apporteront la destruction de l’empire des Bêtes et le triomphe des saints, d’où le chant de triomphe des vainqueurs de la Bête qui les introduit :
Et je vis comme une mer de verre, mêlée de feu, et au bord de cette mer étaient debout les vainqueurs de la Bête, de son image et du nombre de son nom, tenant les harpes sacrées. Ils chantaient le Cantique de Moïse, le serviteur de Dieu, et le cantique de l’Agneau, disant : « Grandes et admirables sont vos œuvres, Seigneur, Dieu tout-puissant ! Justes et véritables, sont vos voies, ô Roi des siècles ! Qui ne craindrait, Seigneur, et ne glorifierait votre nom ? Car vous seul êtes saint. Et toutes les nations viendront se prosterner devant vous, parce que vos jugements ont éclaté. » [Ap 15, 2-4.]
Les vainqueurs de la Bête [13] sont debout sur une mer transparente mêlée de feu, c’est-à-dire appuyés sur la grâce de leur baptême qui a allumé en eux le feu de l’amour de Dieu [14]. Ils ne prient plus, comme en 8, 2-6, mais ils chantent avec enthousiasme et glorifient la justice divine, en s’accompagnant de leur harpe, associant leurs hymnes à ceux de l’Église triomphante, dans la certitude où ils sont de la victoire divine. Ainsi, comme cela a déjà été noté plusieurs fois, le voyant nous montre de manière anticipée la victoire du Christ et de ses fidèles avant de nous décrire les fléaux et les châtiments que la terre coupable a mérités.
Le « Cantique de Moïse » est le cantique que Moïse composa au sortir de la Mer Rouge, après l’engloutissement des cavaliers de Pharaon (voir Ex 15, 2) ; il est le type même des chants de victoire contre les entreprises du Démon. Quant au chant de l’Agneau, c’est celui qui célèbre la conversion des Gentils et la délivrance du péché, fruit du sacrifice rédempteur de l’Agneau immolé (voir 14, 3).
Alors s’ouvre à nouveau le Temple du ciel (comme en 4, 1 et 11, 19) : les sept anges en sortent, vêtus comme le sont les prêtres dans l’exercice de leurs fonctions sacrées [15] – car ils vont offrir un sacrifice à la justice divine – et ils reçoivent de l’un des quatre Animaux sept coupes remplies du vin de la fureur de Dieu [16]. Ces coupes chargées de la colère de Dieu sont l’expression de sa justice vindicative. Elles sont la contrepartie des coupes d’or remplies de parfums que les Animaux et les Vieillards tiennent dans leurs mains (voir 5, 8). Elles viennent du Temple céleste, parce que les rigueurs de la justice sont elles-mêmes ordonnées au salut des âmes et à la gloire de Dieu.
Le sanctuaire céleste se remplit alors de fumée, signe de la présence de Dieu qui le manifeste et le cache à la fois, qui montre sa gloire mais aussi l’impénétrabilité de ses plans divins tant que leur réalisation n’est pas achevée.
2. Le déversement des sept coupes (chap. 16)
Rappelons que le cycle des sept coupes est une « récapitulation » – réduite et adaptée – des plaies des sept trompettes, avec lesquelles elles ont une analogie frappante, ainsi qu’avec les plaies d’Égypte. Cependant la série est envisagée plus directement en rapport avec les Bêtes et les réalités que celles-ci symbolisent, c’est-à-dire les épreuves et les châtiments qui annoncent ou qui sont contemporains du jugement dernier.
• Les six premières coupes (16, 1-12)
« Et j’entendis une grande voix qui sortait du sanctuaire et qui disait aux sept anges : Allez et versez sur la terre les sept coupes de la colère de Dieu » (Ap 16, 1). Les anges s’exécutent aussitôt.
– La première coupe est versée sur la terre (de même que la première trompette avait frappé la terre), « et un ulcère malin et douloureux frappa les hommes qui avaient la marque de la Bête et ceux qui adoraient son image. » On reconnaît là la sixième plaie d’Égypte (Ex 9, 9-10 ; Dt 28, 35). Il faut noter le lien entre la faute et la sanction : ceux qui ont reçu la marque de la Bête sont marqués d’un ulcère. Toutefois, cette plaie peut s’entendre au sens physique ou au sens moral, c’est-à-dire d’un « ulcère » qui dévore les consciences et provoque le dégoût pour le bien et la vie surnaturelle.
– La deuxième coupe est versée sur la mer, « qui devint comme le sang d’un mort », et tout ce qui vit dans la mer mourut. C’est le pendant de la deuxième trompette (voir 8, 8) et de la première plaie d’Égypte (Ex 7, 17-21). Mais ici, il n’y a plus la restriction au tiers des éléments atteints (terre, mer, eau…), comme c’était le cas pour les trompettes. Il ne s’agit donc pas d’une simple répétition des plaies déjà évoquées, mais bien d’une aggravation du mal et d’une sanction plus rigoureuse.
– La troisième coupe (à l’instar de la troisième trompette – voir 8, 10) est répandue dans les fleuves et les sources des eaux qui se changent également en sang. Un petit dialogue s’intercale alors entre « l’ange des eaux » (celui qui vient de verser sa coupe sur les eaux) et « l’autel », c’est-à-dire l’assemblée des saints, pour souligner la parfaite justice de ces châtiments. « Vous êtes juste, dit l’ange des eaux à Dieu, vous qui êtes et qui étiez, vous, le Saint [17], d’avoir exercé ce jugement, car ils ont versé le sang des justes et des prophètes, et vous leur avez donné du sang à boire : ils en sont dignes ! » (v. 5-6). Eux aussi sont punis selon leur démérite et par où ils ont péché. L’assemblée des élus approuve solennellement : « Oui, Seigneur, Dieu tout-puissant, vos jugements sont vrais et justes » (v. 7).
– Le quatrième ange verse sa coupe sur le soleil, et les hommes sont brûlés par son feu (en 8, 12, la quatrième trompette, plus complète, évoquait aussi la transformation de la lune et des astres). Mais, de même que Pharaon s’était endurci après chacune des plaies d’Égypte, de même, loin de se repentir, les hommes refusent de comprendre l’avertissement et se dressent contre Dieu (la même chose a été signalée en 9, 21).
Comme c’était déjà le cas pour les trompettes, on constate que les quatre premières coupes ont frappé la nature et les hommes à travers elle. Les trois dernières, en revanche, vont atteindre les hommes directement.
– La cinquième coupe est donc versée immédiatement sur le trône de la Bête, c’est-à-dire sur ses suppôts, disciples de l’Antéchrist, dont le royaume devient dès lors rempli de ténèbres [18] (comme dans la neuvième plaie d’Égypte – Ex 10, 22 et Is 8, 22). Mais les hommes impies, loin de faire pénitence, « se mordent la langue de douleur », c’est-à-dire se déchirent entre eux ou bien se répandent en paroles d’amertume et de haine, et « blasphèment le Dieu du ciel ».
– Enfin, le sixième ange répand sa coupe sur le grand fleuve de l’Euphrate, « et les eaux en furent desséchées, afin de livrer passage aux rois venant de l’Orient » (comme dans la sixième trompette – 9, 14). L’Euphrate est en effet la frontière naturelle qui arrête l’envahissement des peuples étrangers et hostiles (voir Is 11, 15 ; 44, 27 ; 51, 10). L’assèchement du grand fleuve prépare donc la voie à l’invasion ennemie et au fléau de la guerre.
Ce fléau est décrit ensuite aux versets suivants (13-16), qui constituent une sorte d’intermède comme on en a déjà eu après le sixième sceau (6, 12-17), avec l’épisode des élus marqués du sceau divin (7, 1-17), et après la sixième trompette (9, 13-21), avec le récit du petit livre (10, 1 et suivants). Mais ici, il ne s’agit plus d’un intermède consolant, en antithèse avec ce qui précède, mais au contraire d’un prolongement ou d’un commentaire du fléau lui-même.
• L’intermède des grenouilles (16, 13-16)
Et je vis sortir de la bouche du Dragon, et de la bouche de la Bête, et de la bouche du faux prophète, trois esprits impurs, semblables à des grenouilles. Car ce sont des esprits de démons qui font des prodiges, et ils vont vers les rois de toute la terre, afin de les rassembler pour le combat du grand jour du Dieu tout-puissant. [Ap 16, 13-14.]
Les grenouilles sont, d’après le Lévitique (11, 10-12) des animaux impurs. Elles figurent ici le message de propagande diabolique issu de la triade satanique, le Dragon et les deux Bêtes (le faux prophète étant l’équivalent de la deuxième Bête). En effet, les grenouilles, qui séjournent dans la vase, évoquent par leurs croassements les criailleries, les altercations, les agitations, les suspicions…, et toute la propagande fangeuse et mensongère que les démons attisent pour lancer les hommes les uns contre les autres, et contre Dieu et son Église.
Ces trois grenouilles contrastent avec les trois anges annonciateurs du chapitre 14 (versets 6, 8 et 9). Alors que ceux-ci travaillaient pour le Christ et son avènement glorieux, celles-là œuvrent pour le Dragon et ses ministres. Les grenouilles font des prodiges pour donner le change (comme le faisaient les magiciens de Pharaon) et cherchent à circonvenir les « rois de la terre » pour les amener à combattre contre Dieu, tant il est vrai qu’un mauvais roi, par son statut, peut causer efficacement la perte de beaucoup plus d’âmes qu’un seul individu pervers, si influent soit-il. Ces rois sont manifestement les mêmes que les rois coalisés de l’Orient cités au verset 12, qui s’apprêtent à passer l’Euphrate pour envahir la cité de Dieu.
A cet endroit du texte, le Christ prend lui-même la parole pour annoncer son avènement, prévenir et conforter ses fidèles. Sa parole reprend l’avertissement donné à l’Église de Sardes (3, 3) : « Voici que je viens comme un voleur », et prélude à ce qu’il dira à trois reprises, au chapitre 22 (versets 7, 12 et 20) : « Je viens bientôt. » C’est donc une parole d’espérance ; c’est aussi un appel à la vigilance et une béatitude : « Bienheureux celui qui veille et qui garde ses vêtements, pour ne pas aller nu et ne pas laisser voir sa honte [19] ! » (v. 15). En effet, celui qui veille ne sera pas surpris (voir Lc 22, 37), et celui qui garde ses vêtements, c’est-à-dire la grâce et la foi, ne sera pas confondu à l’heure de l’épreuve [20].
Le point de rassemblement des rois coalisés est « le lieu dit en hébreu Harmagedon » (v. 16). Il semble que nous ayons ici la transcription grecque du mot hébreu Har Megiddôn, « le mont de Megiddo ». Le tell de Megiddo, placé à l’entrée du défilé du Carmel, au bord de la plaine de Yezraël ou Esdrelon, est un champ de bataille (et de défaites) célèbre dans l’histoire d’Israël (voir Jg 5, 19 ; 2 R 9, 27 et 23, 29). En disant Har Megiddôn, le mont de Megiddo (alors que Megiddo est une simple colline au milieu d’une plaine), l’auteur a peut-être voulu combiner ce nom avec les « montagnes d’Israël » où, d’après Ézéchiel (39, 2. 4. 17), doit être exterminée l’armée de Gog et de Magog : hypothèse rendue vraisemblable par le fait que, plus loin, l’auteur de l’Apocalypse fera allusion à ce passage d’Ézéchiel lorsqu’il décrira la grande extermination des rois et de leur armée (Ap 19, 17-18 et 21). Quoi qu’il en soit, ce nom laisse présager un sanglant désastre.
• La septième coupe : la fin du monde et la ruine de la Cité du mal
Le septième ange verse alors sa coupe dans l’air « et il sortit du sanctuaire une grande voix venant du trône, qui disait : C’en est fait [21] ! » (v. 17). Cette voix, c’est la voix de Dieu lui-même qui déclare le moment venu de l’exécution du décret par lequel l’empire du mal doit être vaincu et le monde prendre fin. C’est l’achèvement du plan de Dieu dans l’histoire, écho du « consummatum est » de la croix. « Des éclairs, des voix, des tonnerres, et un grand tremblement, tel que jamais, depuis que l’homme est sur la terre, il n’y en eut de si grand » (v. 18), accompagnent cette déclaration et symbolisent le bouleversement de toutes les puissances créées, naturelles et humaines.
Alors, « la grande Cité », c’est-à-dire Babylone, la Cité du monde qui embrasse le genre humain dévoyé, « sera divisée en trois parts », c’est-à-dire totalement brisée et anéantie [22], et « les villes des nations », les villes païennes, dont Babylone est la matrice corruptrice, s’écrouleront à sa suite. Dieu, qui pendant tant d’années a semblé ignorer les crimes commis sur la terre au point que les impies ont pu rassurer leur conscience, se souviendra de tous les péchés de cette cité perverse et « lui fera boire la coupe du vin de son ardente colère », citant à son tribunal tous les péchés, toutes les turpitudes de « la grande prostituée » (v. 19).
Le texte continue, au passé prophétique : « Toute île prit la fuite ; et de montagnes, on n’en trouva plus » (v. 20) – ces images semblent désigner la chute et la transformation des grandes institutions, des grandes puissances humaines qui pouvaient paraître indestructibles : refuges insubmersibles comme des îles [23] et inébranlables comme des montagnes. « Et des grêlons énormes, pouvant peser un talent [24], tombèrent du ciel sur les hommes ; et les hommes blasphémèrent Dieu à cause du fléau de la grêle, parce que ce fléau était très grand » (v. 21). L’on a ici une allusion à la quatrième plaie d’Égypte (la grêle, voir Ex 9, 18-25). Ces énormes grêlons signifient le poids écrasant de la colère de Dieu quand elle s’abattra sur les impies impénitents.
Les chapitres suivants (17 et 18) reprendront le détail de ces jugements et décriront plus abondamment, sous les traits de Rome, la ruine de la grande prostituée, avant d’exposer le sort des Bêtes et du Dragon.
(à suivre.)
Ap 14, 20 : « La cuve fut foulée hors de la ville, et il en sortit du sang jusqu’à la hauteur du mors des chevaux, sur un espace de mille six cents stades. »
(Image nº 55, tirée de La Tenture de l’Apocalypse d’Angers, Cahiers de l’Inventaire 4, Nantes, Inventaire Général des Monuments et des Richesses Artistiques, 1987 et 1993, p. 215.)
[1] — Voir Le Sel de la terre nº 89 (été 2014), p. 96-116 ; nº 90 (automne 2014), p. 92-109 ; nº 91 (hiver 2014-2015), p. 6-24 ; nº 92 (printemps 2015), p. 10-32 et nº 94 (automne 2015), p. 10-28.
[2] — Emile Gebhart, L’Italie mystique, Paris, 1890.
[3] — Joachim de Flore fut une source d’inspiration pour les réformateurs Münzer et Luther. De même, l’idéalisme allemand (notamment Hegel) se réclame de son héritage. Des penseurs modernes comme Mircea Éliade (Le Mythe de l’éternel retour, chapitre IV, Gallimard, Paris, 1949) et Ernst Jünger (Le mur du temps, 1959, Gallimard, Paris, 1963), voient dans l’abbé de Flore un génial précurseur des systèmes modernes élaborant une philosophie de l’histoire, parce que, par son Évangile éternel et l’introduction du règne de l’Esprit, il a rompu avec la vision dualiste de l’histoire opposant l’ancien et le nouveau Testament, telle qu’on la trouve chez saint Augustin.
[4] — On remarquera que la division : ciel/terre et mer/sources des eaux, est la même que celle des cycles des trompettes et des coupes.
[5] — La ruine de « Rome » est annoncée et décrite sept fois : ici en 14, 8 ; puis en 16, 17-21 ; en 17, 16 ; en 18, 1-3 ; en 18, 4-8 ; en 18, 9-20 et en 18, 21-24.
[6] — « Versé pur » – littéralement : « le vin mêlé sans mélange » (tou oinou kékérasménou akratou). La contradiction apparente des deux mots s’explique par le fait que, dans l’antiquité, le vin était trop fort pour être bu sans une addition d’eau. Dans le cas présent, ce vin versé (mêlé) pour être bu, ne sera pas coupé davantage, mais restera pur et capiteux. C’est l’image d’un supplice sans mitigation, qui ne sera pas adouci par la miséricorde.
[7] — Outre la torture par « le feu et le soufre », le mot enôpion (« en face de ») suggère la séparation des damnés d’avec les anges et Dieu, autrement dit la peine du dam.
[8] — Voir Dn 7, 13-14 et surtout Mt 24, 30 : « Et alors apparaîtra dans le ciel le signe du Fils de l’homme ; et alors toutes les races de la terre se frapperont la poitrine ; et l’on verra le Fils de l’homme venant sur les nuées du ciel avec puissance et grande gloire. »
[9] — « Que les nations s’ébranlent et qu’elles montent à la vallée de Josaphat ! Car là je siégerai pour juger toutes les nations à la ronde. Lancez la faucille : la moisson est mûre ; venez, foulez : le pressoir est comble ; les cuves débordent, tant leur méchanceté est grande ! » (Jo 4, 12-13).
[10] — Le feu, symbole de la justice et de la sainteté de Dieu, par lequel toute impureté est consumée.
[11] — Cependant, rapportée au Christ, cette prophétie d’Isaïe n’évoque pas tant un jugement de colère que le sacrifice rédempteur du Messie Sauveur qui, au calvaire, est seul pour fouler les péchés comme un vendangeur, afin de racheter les pécheurs.
[12] — D’après la grande majorité des interprètes, les chevaux sont ici l’image des hommes adonnés à leurs passions indomptées et le mors symbolise les démons qui règlent leur mouvement comme la bride dirige ceux du cheval (voir Dom de Monléon, Le Sens mystique de l’Apocalypse, NEL, 1984, p. 234). Ces chevaux sont peut-être à mettre en rapport avec la cavalerie diabolique du chapitre 9, ou avec l’armée des Bêtes du chapitre 19, ou encore avec Gog et Magog du chapitre 20.
[13] — Les vainqueurs de la Bête (tous nikôntas ek tou thêriou) : la préposition ek indique que les vainqueurs sont sortis des épreuves et des combats contre la Bête ; à la suite de Jésus, ils ont vaincu le monde, le Diable et ses suppôts.
[14] — Cette mer est en effet la mer Rouge prise symboliquement, c’est-à-dire l’eau du baptême qui engloutit le péché et ouvre le passage à la grâce (la mer rouge a englouti Pharaon et livré passage aux Hébreux).
[15] — Voir He 1, 14 : les anges « ne sont-ils pas tous des esprits chargés d’un ministère (leitourgika pneumata), envoyés au service de ceux qui doivent hériter du salut ? »
[16] — Voir Jr 25, 15 : « Car Yahvé, Dieu d’Israël, me parla ainsi : Prends de ma main cette coupe du vin de ma colère et fais-la boire à toutes les nations vers lesquelles je vais t’envoyer. »
[17] — On remarquera que Dieu est acclamé comme « celui qui est et qui était », comme en 1, 4 et 8 et en 4, 8, mais désormais le troisième terme : « et qui vient » est remplacé par « le Saint ». C’est le signe que la manifestation suprême, l’heure du jugement dernier, œuvre de justice et de sainteté, est arrivée.
[18] — La périphrase égénéto eskotôménê (« devint obscurci »), joignant un participe parfait passif au verbe égénéto, souligne l’état durable, permanent, de cet obscurcissement.
[19] — C’est la troisième béatitude de l’Apocalypse (après 1, 3 et 14, 13) et elle sera suivie de quatre autres (19, 9 ; 20, 6 ; 22, 7 ; 22, 14), ce qui fait sept béatitudes au total.
[20] — Voir Ap 3, 18, la recommandation à l’ange de Laodicée : « Je te conseille de m’acheter […] des vêtements blancs pour te vêtir et ne pas laisser paraître la honte de ta nudité. »
[21] — Le grec a le parfait, pour montrer le résultat de l’action exprimée : c’en est fait ; c’est accompli définitivement.
[22] — Dom de Monléon applique cette division en trois parties aux habitants de la cité terrestre, c’est-à-dire à tout le genre humain, distinguant les justes, les pécheurs qui auront fait pénitence et les pécheurs obstinés (Le sens mystique de l’Apocalypse, p. 266). Mais le contexte montre plutôt qu’il s’agit de Babylone et que cette division de la cité signifie sa destruction.
[23] — Voir l’oracle d’Ézéchiel contre Tyr : « Au bruit de ta chute, quand gémiront les blessés, quand sévira le carnage dans tes murs, les îles ne trembleront-elles pas ? […] Maintenant les îles tressaillent au jour de ta chute, les îles de la mer sont épouvantées de ta fin. » (Ez 26, 15 et 18.)
[24] — Soit environ quarante kilos, le poids des pierres lancées par les machines de siège.

