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Saint Dominique

(1170-1221)

et la fondation de l’Ordre des Frères Prêcheurs

– II –

 

 

par le frère Marie-Dominique O.P.

 

 

 

A l’occasion du huitième centenaire de l’approbation de l’Ordre des Frères Prêcheurs par le Saint-Siège (22 décembre 1216 – 22 décembre 2016), nous avons commencé une vie de saint Dominique pour faire connaître et honorer le fondateur des dominicains, dont la première page de couverture des numéros du Sel de la terre reproduit le plus souvent sa peinture par Fra Angelico, l’un de ses fils spirituels.

Dans le numéro précédent de la revue (n° 97, été 2016), nous avons évoqué l’enfance du saint, sa formation sacerdotale à l’université de Palencia en Espagne, sa vie de chanoine à Osma, les débuts de sa prédication en Languedoc. Il a maintenant quelques compagnons avec lui, qu’il a installés à Toulouse sous la protection de l’évêque Foulques. Le pape Innocent III ayant convoqué un concile au Latran, Foulques décide d’y emmener Dominique. C’est là que nous nous sommes arrêtés dans notre précédent article.

Le Sel de la terre.

 

Saint Dominique au IVe concile de Latran

L'évêque Foulques et saint Dominique partirent pour Rome pour le concile de Latran IV, un mois à peine après avoir fondé et organisé l’œuvre des Prêcheurs à Toulouse. Les sessions devaient se tenir en novembre 1215. La première des fins poursuivies par le concile de Latran était la répression de l’hérésie. Foulques pourrait donc présenter au pape une œuvre diocésaine conforme à ses souhaits et à ceux de la Curie, et digne d’être proposée en exemple.

– Saint Dominique fait déclarer les possessions de Prouille propriétés pontificales

Il est hors de doute qu’Innocent III reçut Foulques et Dominique dès la fin septembre : la charte par laquelle le pape prend sous sa protection immédiate le monastère de Prouille avec tous ses domaines, date du 8 octobre 1215. Le document est adressé « à ses fils bien-aimés, le prieur, les frères et les moniales de la maison (domus) Sainte-Marie de Prouille ». C’était une mesure de sécurité que saint Dominique avait voulu prendre sans tarder, à cause de la guerre en Languedoc : le fait que les lieux soient propriété pontificale leur assurait une plus grande immunité. Cet acte d’Innocent III était en même temps une première reconnaissance papale de l’œuvre de saint Dominique ; cependant, ce n’était pas encore l’appro­bation de l’Ordre.

– Le Concile encourage la prédication

L’un des canons les plus importants du IVe concile de Latran correspond exactement à ce que faisaient, à Toulouse, Foulques et Dominique. Ont-ils été consultés à ce sujet ? Citons, en tout cas, l’extrait le plus significatif :

Comme il se produit fréquemment que les évêques, à cause de leurs multiples occupations, leurs infirmités corporelles, les incursions ennemies et autres empêchements, pour ne point mentionner leur défaut de science, lequel chez eux est extrêmement blâmable et ne devra plus être toléré, comme donc les évêques ne suffisent plus à annoncer au peuple la Parole de Dieu, surtout dans les diocèses fort étendus, nous ordonnons, par une constitution générale, qu’ils choisissent des hommes capables de s’acquitter de la sainte prédication, puissants en œuvres et en discours, qui visiteront avec sollicitude le peuple à eux confié, et l’édifieront par leurs exemples. Et afin que ces prêcheurs, après avoir entrepris leur office, ne soient pas contraints d’y renoncer, les évêques leur procureront toutes les choses nécessaires dont ils pourraient avoir raisonnablement besoin. (Dixième canon du concile de Latran)

Lorsque, quarante années plus tard, saint Thomas d’Aquin défendra son Ordre contre les accusations de Guillaume de Saint-Amour, il rappellera ce dixième canon du IVe concile de Latran, et montrera comment les évêques n’avaient pu en assurer l’exécution qu’en faisant appel aux religieux Prêcheurs.

–  Le Concile encourage les études ecclésiastiques

Ce décret sur la prédication est immédiatement suivi d’un autre concernant les études ecclésiastiques.

Il est instamment recommandé aux évêques métropolitains de pourvoir à l’entretien d’un maître ou docteur « qui enseigne aux prêtres et aux clercs l’Écriture sainte et la théologie ».

Là encore, on pense immédiatement à ce qui était en train de se faire à Toulouse, où Foulques avait fait appel à maître Stavensby.

– Dominique entretient le pape de son projet de fonder un Ordre de Prêcheurs

On lit dans les ordonnances du Concile :

De peur que la trop grande diversité des religions [1] n’introduise une confusion grave dans l’Église de Dieu, nous interdisons fermement, à qui que ce soit, de créer désormais une nouvelle discipline religieuse. Qui voudra se convertir à la vie religieuse, choisira une règle approuvée.

Les nouvelles formes de vie religieuse directement visées par le Concile, étaient proprement ces groupements religieux populaires, sortes de créations spontanées, dont Pierre Valdo avait donné l’exemple [2], qui ne se reliaient à aucune tradition monastique immédiate et qui, d’abord engagés dans la voie droite de la perfection chrétienne, ne tardèrent pas à dévier et à verser dans l’hérésie.

On a glosé sans fin sur le pape qui aurait refusé catégoriquement à Dominique la fondation d’un nouvel Ordre religieux en raison du décret du Concile :

• Tout d’abord, le canon conciliaire ne pouvait nullement atteindre des ecclésiastiques groupés sous la protection d’un évêque, et qui ne songeaient qu’à suivre la plus antique tradition religieuse – celle de la règle de saint Augustin –, que leur fondateur s’était assimilée en s’intégrant aux chanoines d’Osma.

• D’autre part, Innocent III ne pouvait étendre à toute la chrétienté, par un décret, un Ordre qui n’existait pas encore, qui ne comptait que sept membres – y compris leur fondateur –, qui ne possédait pas de couvent formel mais seulement une maison à Toulouse, qui n’avait pas encore choisi de règle ni d’habit et ne prononçait à cette heure aucun vœu.

Saint Dominique, en 1215, n’a donc pas demandé au pape d’autoriser son Ordre. Il a seulement traité avec le pape de la possibilité de fonder un Ordre de Prêcheurs.

Le pape commença par hésiter, et c’était normal : jusqu’ici, la prédication avait été confiée uniquement aux évêques [3], et c’est aux évêques que le Concile venait de rappeler ce devoir.

[Le pape voyait l’évangélisation] dans des prédications morcelées, diocésaines. Mais la Mère de Dieu voyait plus grand, et inspira à saint Dominique, non pas cette idée de prédication restreinte, mais la magnifique idée d’un Ordre uniquement destiné à prêcher et à défendre la foi sur toute la terre ; un Ordre ne connaissant point de limites diocésaines, de frontières nationales, indépendant de la hiérarchie ordinaire des sections administratives, mais soumis uniquement au chef suprême de l’Église, prêchant en son nom partout [4].

Il s’agissait d’un Ordre ayant le pouvoir d’enseigner de manière habituelle et permanente, ce qui, depuis les apôtres, était réservé exclusivement aux évêques.

Mais le génie d’Innocent III lui fit entrevoir tout ce que le projet de Dominique pourrait apporter à l’Église. Appelant le saint, il l’exhorta à poursuivre sans retard son dessein. Après avoir examiné avec le saint le but et les moyens à prendre, il lui indiqua la ligne de conduite à suivre. C’est ce que rapporte le premier et le plus autorisé chroniqueur, le bienheureux Jourdain de Saxe [5] :

Le souverain pontife, ayant écouté les projets de Dominique, l’exhorta à retourner vers ses frères, à choisir avec eux, après pleine et commune délibération, une règle approuvée et, cela fait, à revenir à Rome chercher la confirmation pontificale (n° 41).

Les premières constitutions, le premier couvent régulier

Dominique ne tarda pas à revenir en Languedoc. Il lui tardait de retrouver d’abord la communauté de Prouille. Là était sa famille, sa patrie.

Aux religieuses rangées en couronne, ayant à ses côtés les frères Noël et Guillaume Claret, Dominique rapporta les bonnes nouvelles de son voyage.

Puis il se dirigea vers Toulouse où il arriva en février 1216.

Durant les cinq ou six mois de son absence, de nouveaux compagnons s’étaient joints à ceux de la première heure : les frères étaient maintenant seize environ.

L’institution des Prêcheurs à Toulouse évoluait rapidement vers une existence plus strictement religieuse.

Les premières constitutions

Dès que les fêtes pascales eurent été célébrées, saint Dominique réunit les seize premiers frères au couvent de Prouille pour mettre en forme juridique leur vie religieuse. Ce lieu de silence et de retraite était un cadre parfait pour ce travail fondamental.

Nous ne possédons point la première rédaction des règles et coutumes élaborées par saint Dominique et ses compagnons, qui portent le nom de Consuetudines. Le document le plus ancien que nous possédions est le Livre des Coutumes, rédigé en 1228 au chapitre général de Paris sous l’autorité du bienheureux Jourdain, premier successeur du saint. Mais les constitutions de 1228 sont le reflet d’un Ordre déjà parvenu à l’état adulte, après douze années d’un développement extraordinaire : il s’y trouvait déjà douze provinces et plusieurs milliers de frères. Les constitutions de 1228 ne peuvent être considérées comme la lettre exacte de la toute première règle, mais il n’en demeure pas moins que celles de 1216 fixaient déjà les articles fondamentaux et les principes essentiels de la réforme religieuse opérée dans l’Église par saint Dominique. Voyons-en les grands traits :

a) La base : la règle de saint Augustin

Saint Dominique était chanoine selon la règle de saint Augustin : rien d’étonnant à ce qu’il posât cette même règle à la base de son édifice religieux. De ses frères, il faisait une congrégation de chanoines en quelque sorte augustiniens.

La vie canoniale, écrit le père Langlais O.P., prépare, forme à la prédication. Consacrée à Dieu pour la célébration des saints mystères en union avec les fidèles, elle met sur les lèvres du prêcheur les prières mêmes de l’Église. Il contemple avec l’Église la doctrine dont elle a le dépôt et qu’elle garde en son cœur, toutes les vérités qu’elle lui enseigne et qu’il prêche en son nom. […] La règle de saint Augustin, déclare le vénérable Humbert de Romans [6], est pour le prêcheur une règle idéale, à raison de l’éminente sainteté de son auteur, prédicateur lui-même, évêque, Docteur et Père de l’Église [7].

Il est donc dans le caractère fondamental de l’Ordre dominicain d’être essentiellement un Ordre canonial [8]. C’est la substance même de l’Ordre. Il est avant tout et primordialement un Ordre de chanoines réguliers, Ordo canonicus, seu religio canonica. C’est ainsi que saint Dominique le définira dès les premières constitutions.

Qu’est-ce que la vie canoniale ? C’est la continuation à travers les siècles, de la forme de vie instituée par les Apôtres eux-mêmes [9]. Ils sont les seuls fondateurs de la vie canoniale. Dans l’Église primitive, l’élite du clergé menait cette vie, autour de l’évêque, semblable à celle des Apôtres.

La vie canoniale régulière présente quatre éléments constitutifs :

• la cléricature par état [10] ;

• la vie commune ;

• l’obligation du culte divin ;

• la stabilité dans la profession, dans la mesure où les chanoines réguliers font des vœux jusqu’à la mort [11].

Réfutons ici une erreur trop répandue : les dominicains ne sont pas des chanoines empruntant des caractères à la vie monastique, formant une sorte d’Ordre hybride. Si les observances des dominicains ressemblent à celles des moines, c’est parce que toutes viennent des conseils évangéliques [12]. Les chanoines n’ont pas davantage copié les observances des moines, que les moines celles des les chanoines.

D’où vient cette confusion ? Elle est récente. Elle vient du fait que, depuis la Révolution, il n’y a plus de chanoines réguliers en France. On ne connaît plus que les moines. Alors, voyant des dominicains, dont la vie ressemble en partie à celle des moines, on dit qu’ils sont moines, mais c’est une erreur.

Dominique a emprunté aux moines, et particulièrement aux cisterciens – qui étaient florissants de son temps, et très observants –, uniquement quelques coutumes de moindre importance. C’est surtout chez les chanoines réguliers de Prémontré qu’il est allé puiser.

b) L’apport de la règle des prémontrés

Ceci mis en place, il restait encore beaucoup et même tout à faire. La règle de saint Augustin est tellement générale qu’elle ne peut en effet suffire à faire vivre des frères en commun. Elle ne donne que les grands principes de la vie religieuse.

Pour préciser la règle de saint Augustin, saint Dominique se tourna, comme nous venons de le dire, vers la règle des prémontrés. Pourquoi n’a-t-il pas été chercher chez les cisterciens qu’il connaissait ? Parce que les prémontrés étaient justement des chanoines réguliers, et non des moines au sens strict, se livrant à la vie contemplative et au travail manuel dans la solitude des campagnes ou des déserts. Une règle de moines ne convenait pas à un institut que Dominique voulait essentiellement apostolique. En revanche, des chanoines, faisant partie du corps ecclésiastique, pouvaient, au centre même des villes, se consacrer à l’enseignement et à l’apostolat.

Il ne faut cependant pas penser qu’au 13e siècle, les chanoines prémontrés menaient une vie d’étude et d’apostolat, se dévouant au ministère de l’enseignement théologique et de la prédication dans les grandes villes et les cités universitaires. Cela, c’est la vie dominicaine, qui n’existait pas encore ! Bien qu’ayant la règle de saint Augustin, les prémontrés avaient en fait une vie très similaire à celle des cisterciens. Leur apostolat extérieur était extrêmement limité. C’est d’ailleurs vers les cisterciens et non vers les prémontrés qu’Innocent III se tournera pour aller prêcher contre les hérétiques en Languedoc, ce qui prouve que les cisterciens étaient autant aptes à ce genre de ministère que les prémontrés.

Cependant, si saint Dominique se tourna vers les prémontrés plutôt que vers les cisterciens, c’est parce que, dit le bienheureux Humbert de Romans :

les prémontrés ont réformé et perfectionné la règle de saint Augustin, comme les cisterciens la règle de saint Benoît. Dans cette religion, ils sont au premier rang par l’austérité de leur vie, la beauté des observances, le prudent gouvernement d’une multitude de religieux au moyen des chapitres généraux et des visites canoniques. De là vient que le bienheureux Dominique et les premiers frères […] choisirent la règle de saint Augustin et empruntèrent très justement aux constitutions de ceux qui étaient les premiers dans cet ordre, ce qu’ils découvrirent d’austère, de beau et de prudent qui pouvait convenir à leur but, quod arduum, quod decorum, quod discretum [13] ».

c) La suppression du travail manuel et des possessions territoriales

La réforme la plus hardie introduite par saint Dominique, condition primordiale à toutes les autres, fut la suppression du travail manuel pour les pères.

Tout en étant des foyers de culture et de sauvegarde de la civilisation [14], les monastères du Haut Moyen Age rayonnaient de manière importante par le travail manuel. C’est par là qu’ils ont stabilisé la barbarie nomade, qu’ils l’ont fixée au sol. C’est encore par le travail que les moines ont défriché nos forêts, assaini nos marécages, fertilisé les contrées désertes ; en un mot, transformé l’Europe en jardin. Mais au 13e siècle, cette œuvre plus matérielle de civilisation était en grande partie achevée. Des villes populeuses, des communes, des bourgs s’étaient formés, lieux de bouillonnement intellectuel intense…, qui n’étaient pas sans dangers et devenaient facilement un milieu de culture propice aux hérésies. Il fallait que la Providence réponde à cette nouvelle situation, à ce nouveau besoin des âmes.

D’autre part, le travail des mains était lié à la possession de grands domaines. Saint Dominique va aussi abroger cette possession. Le travail était si respectable et sacré – et tout dernièrement saint Bernard en avait fait un article capital de la réforme cistercienne contre Cluny – qu’on ne pouvait l’abroger directement. On le supprima dans les faits en interdisant les possessions territoriales :

Ils résolurent et instituèrent de ne pas avoir de possessions, pour que le tracas des affaires temporelles ne fut pas un obstacle au ministère de la prédication. Ils décidèrent cependant d’avoir encore des revenus [15]. [Jourdain de Saxe n° 42.]

En 1221, saint Dominique achèvera d’imposer à l’Ordre la pauvreté évangélique en faisant admettre le renoncement aux revenus et aux possessions de tout genre.

Il importe de bien comprendre la raison de cette mesure. Car s’il y a, d’un côté, une pauvreté propre à la vie religieuse, à tous les religieux, en tant que moyen de sanctification personnelle, il existe, d’un autre côté, une pauvreté qui est propre au prédicateur, essentielle à la prédication pour porter ses fruits.

Saint Thomas d’Aquin l’explique lorsqu’il dit pourquoi le Christ, premier prédicateur, devait mener en ce monde une vie pauvre :

Ne faut-il pas, dit-il, que les prédicateurs soient totalement affranchis des choses de ce monde pour se livrer à la prédication avec une totale liberté d’esprit ? […] Si le Christ avait été riche, n’aurait-on pas attribué à sa prédication un motif de cupidité ? [III, q. 40, a. 3.]

Le prédicateur n’élèvera les âmes que s’il apparaît totalement détaché des biens de la terre : « N’emportez ni bourse, ni argent, ni chaussures », dit Notre-Seigneur à ses apôtres (Lc 10, 4). « Possédez la pauvreté volontaire », répétera en écho saint Dominique agonisant, menaçant de la malédiction de Dieu et de la sienne, quiconque ferait violer cette vertu à l’Ordre.

Jusqu’ici, tout religieux était tenu d’être pauvre personnellement en vertu de son vœu. Mais il n’était pas interdit aux Ordres religieux d’avoir de grands biens. Fondant un Ordre apostolique, c’est à son Ordre tout entier que Dominique mourant commanda d’être pauvre. C’était une nouveauté pour l’Église du 13e siècle.

d) L’abréviation de la psalmodie

Une autre réforme fut introduite dans l’organisation de la journée monastique : l’abréviation de la psalmodie.

Toutes les Heures [de l’Office] seront récitées dans l’église brièvement et succinctement, de telle manière que les frères ne perdent pas la dévotion et que l’étude ne soit aucunement empêchée. [Constitutions primitives, 1ère distinction, IV.]

Ce n’était pas pour bâcler la liturgie.

Saint Dominique prouvera le zèle qu’il avait pour l’Office en parcourant les stalles, pendant la psalmodie, pour inciter ses frères à chanter de tout leur cœur ; et les chapitres généraux de l’Ordre des Prêcheurs, qui se succéderont au cours des siècles, ne cesseront de rappeler l’importance du culte divin dans la vie des frères.

Ainsi le chapitre de Rome de 1481 :

Si les exercices de notre vie religieuse et militante constituent une sorte d’armée rangée en bataille, il faut à leur tête, comme porte-étendard, le culte divin, pour grouper autour de lui toutes nos actions [16].

Ou encore le chapitre de 1697, tenu lui aussi à Rome :

Si l’on considère notre vie religieuse comme un vêtement d’or recouvert d’admirables broderies, il faut encore que le culte divin en soit comme le solide canevas [17].

La réforme introduite par saint Dominique était une invitation à réciter l’office sobrement, sans allonger le chant démesurément comme faisaient de nombreux clercs à l’époque, ce qui était une décadence de la psalmodie grégorienne. Il fallait aussi que la vie d’études ne souffre pas d’une longueur exagérée des offices. Le père Cormier conclut (p. 57) :

La louange, cependant, dominera dans les cœurs, et communiquera par suite au chant une sorte d’entrain joyeux. C’est à raison de ce trait dominant de notre psalmodie qu’il a été dit par antonomase au Chapitre général de Rome en 1677 : « La caractéristique de notre Ordre, c’est de louer, de bénir et de prêcher [18] ».

e) La place essentielle des études

En fondant l’Ordre des Prêcheurs, saint Dominique n’a eu qu’un but : organiser de façon permanente et collective le ministère de la sainte prédication qu’il avait inauguré en Languedoc.

Le mot de prédication est ici à entendre dans le sens fort qu’il avait à l’époque et qui le faisait synonyme d’enseignement. Dans la langue du 13e siècle, un Ordre de prêcheurs est un Ordre de docteurs, enseignant dans les universités.

Cependant, le rayonnement doctrinal de l’Ordre ne doit pas nous faire oublier ni diminuer l’éclat et la fécondité spirituelle de la prédication populaire, partie intégrante, comme le haut enseignement universitaire, de la fondation dominicaine. Ce sont les deux rameaux d’un même arbre. L’étude y reste bien sûr le moyen absolument nécessaire car, plus la prédication est simple, plus elle exige, pour être sérieuse et fructueuse, une grande doctrine.

L’originalité et la fécondité de la pensée de saint Dominique se manifestent dans sa décision d’imposer l’étude comme un moyen primordial visant un double but. Elle doit favoriser la sanctification personnelle – cette étude est d’abord contemplative [19] – et elle est ordonnée au rayonnement apostolique sous toutes les formes possibles de l’enseignement de la doctrine sacrée : transmettre aux autres ce qu’on a contemplé, contemplata aliis tradere, selon la formule de saint Thomas d’Aquin.

Saint Dominique est, dans l’histoire de l’Église, le premier à accorder, dans un Ordre religieux, un tel rôle à l’étude. Son Ordre est, à ce titre, un prototype. De fait, les congrégations religieuses apostoliques qui naîtront par la suite, sont d’une manière ou d’une autre héritières de cette intuition de saint Dominique. De nombreuses congrégations calqueront, souvent sous l’influence de pères dominicains, leurs constitutions sur le modèle des constitutions dominicaines.

Cette place de l’étude était une grande nouveauté dans la vie religieuse. Chez les moines, on n’employait pas le mot d’étude : on parlait de lecture. Cette lecture se faisait dans l’église ou le cloître. Bien sûr, l’étude existait et fut glorieusement le fait de quelques moines, mais elle n’était pas un élément essentiel de la vie monastique. Dans l’Ordre des Prêcheurs, elle devint une obligation de règle, une fonction permanente.

f) Le principe de la dispense

Afin de rendre son Ordre le plus apte possible à assumer son office d’étude et de prédication, saint Dominique introduisit une autre réforme audacieuse : le principe de la dispense. Les religieux pourraient être dans certains cas, au jugement du supérieur bien sûr, dispensés de droit de quelques offices et observances (par exemple le jeûne), non seulement pour cause de maladie et de fatigue, comme cela existait partout, mais aussi pour raison d’étude, de préparation à la prédication, de ministère. Dans l’Ordre des Prêcheurs, la dispense joue le rôle d’un régulateur, pièce essentielle qui assure l’équilibre général et particulier de l’institution. Sans la dispense, l’équilibre serait rompu, car si tous les religieux sans exception étaient astreints aux observances monastiques, ou bien la finalité apostolique de l’Ordre ne pourrait être pleinement remplie, ou bien ces observances auraient été abandonnées avec le temps. La solution était que la communauté assure l’ensemble des observances monastiques, mais que le supérieur puisse en dispenser tel ou tel pour raison d’étude ou de prédication. La dispense joue le rôle d’une « soupape de sécurité », maintenant en équilibre les besoins spirituels de chacun avec les exigences des observances religieuses au dedans, et de la prédication au dehors. C’est elle qui permet d’unir la vie contemplative et l’apostolat. Elle est donc un élément clef, à manier avec discernement et prudence par le supérieur bien sûr, au risque de causer relâchement et ruine.

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Suppression du travail manuel et des possessions territoriales ; abréviation des offices, de la psalmodie ; principe de la dispense ; tout cela en faveur de l’étude et de la prédication, tels sont les principaux points constituant le caractère propre de la réforme dominicaine.

Les constitutions de l’Ordre la définissent ainsi :

Les moyens mis en place par notre très saint patriarche [Dominique] pour atteindre la fin de notre Ordre [la prédication et le salut des âmes] sont : 1. Outre les trois vœux solennels d’obéissance, de chasteté et de pauvreté ; 2. la vie régulière avec les observances monastiques ; 3. la récitation solennelle  de l’Office divin ; 4. l’étude assidue de la doctrine sacrée. [Constitutions n° 4 § 1.]

Il faut rendre justice à saint Dominique, écrit le père Gillet, d’avoir établi du premier coup, avec ses compagnons, les bases solides du nouvel Ordre qu’il voulait fonder. Une expérience de sept siècles a démontré la sagesse et la fécondité de ses vues [20].

La rédaction de la première règle fut bientôt achevée. Très soucieux de n’anticiper en rien sur l’expérience, on remit à plus tard le soin de régler dans le détail des questions qui ne s’imposaient pas de manière urgente pour le moment : les divers degrés de la hiérarchie de l’Ordre – cette hiérarchie détaillée n’existant pas encore –, la manière de procéder à la nomination des supérieurs, les règles pour la construction et l’aménagement des couvents, etc.

Le premier couvent régulier

Vis-à-vis de Rome, un papier avec une règle ne suffisait pas. Il fallait un couvent régulier. Saint Dominique reprit donc le chemin de Toulouse avec ses frères et entreprit de fonder une maison avec la protection et l’aide de l’évêque Foulques.

Deux mois plus tard, en juillet 1216, l’évêque faisait concéder à Dominique, par le chapitre de la cathédrale, le prieuré de Saint-Romain. Composé d’une maison priorale, d’une chapelle et de quelques dépendances, ce prieuré situé en pleine ville était un don providentiel pour l’œuvre naissante. Il conférait à l’Ordre des Prêcheurs une existence fixe, locale, d’autant que la concession était faite à perpétuité.

Dans le texte de la charte de concession, on note que Dominique y est appelé Prior et Magister Prædicatorum. C’est la première fois qu’on rencontre dans un texte officiel cette expression de Maître des Prêcheurs. L’appellation de Maître était utilisée pour les arts et la science. Ainsi, on estimait particulièrement les Maîtres en théologie. Ce terme était donc celui qui convenait le mieux pour une institution destinée à apporter un enseignement, une prédication doctrinale. Saint Dominique fut le premier Maître en prédication. Ce nom de Maître deviendra celui des supérieurs des Prêcheurs.

Toujours dans le même texte, les frères sont nommés chanoines, plus exactement fratres canonici, expression qui indique que les frères sont des chanoines réguliers, liés par des voeux. Nous avons parlé d’audace lorsque nous avons vu Dominique procéder à certaines réformes de la vie religieuse de son temps. Il n’aurait jamais pu imposer ces réformes si ses frères avaient été des moines. Elles furent aisément concédées à des chanoines. Du temps de la controverse entre réguliers et séculiers, Guillaume de Saint-Amour contestera aux dominicains le droit de s’abstenir du travail manuel et de se livrer à l’enseignement, sous prétexte qu’ils seraient moines. Saint Thomas répondra qu’en tant que clercs et chanoines, ils en avaient tout à fait le droit. Les premiers frères auront d’ailleurs l’habit des chanoines réguliers de l’époque : tunique blanche, surplis, chape avec capuchon.

Le prieuré de Saint-Romain étant trop petit pour accueillir tous les frères, on lui adjoignit à la hâte un corps de bâtiment comprenant des cellules supplémentaires.

Le 28 août 1216, en la fête de saint Augustin, le Maître des Prêcheurs et ses frères prenaient solennellement possession de leur premier couvent formel. En ce beau jour, ils eurent même la joie d’une vêture : celle du frère Jean de Navarre. Connu par la postérité pour avoir eu un moment de faiblesse – nous en parlerons plus tard – il fut cependant un religieux laborieux et l’un des disciples préférés du saint.

Doté d’une règle et d’un couvent, il ne restait plus à Dominique qu’à retourner à Rome auprès du pape pour demander l’autorisation promise. Rentré de Rome aux premiers jours de 1216, saint Dominique reprenait donc, huit mois plus tard, la deuxième quinzaine de septembre de la même année, le chemin de la Ville éternelle.

Approbation de l’Ordre, et prédication du saint à Rome

L’approbation de l’Ordre

Pour la troisième fois, Dominique était donc parti pour Rome. Il n’est guère probable qu’il ait pu y parvenir avant novembre 1216.

Une certaine inquiétude devait le tenailler : son illustre et tout-puissant protecteur, le pape Innocent III, était décédé le 16 juillet précédent à Pérouse. Le lendemain, Honorius III était élu par les cardinaux. Le nouveau pape serait-il favorable à la récente institution des Prêcheurs ?

Mais, deux mois à peine après son arrivée, saint Dominique obtenait la confirmation de son Ordre. Étant donné la lenteur et la prudence des négociations à la Curie, la multiplicité et la gravité des affaires à traiter au début d’un pontificat, nous pouvons conclure que le pape Honorius avait accueilli très favorablement le fondateur des Prêcheurs. Le nouveau pape entendait en effet continuer dans la ligne de son prédécesseur.

Le nouvel Ordre fut confirmé par deux bulles.

La première bulle de confirmation est datée du 22 décembre 1216. L’Ordre a mis à cette date, dans son calendrier, la fête du patronage de la Vierge Marie sur l’Ordre des Prêcheurs, pour manifester qu’il attribue sa fondation à Notre-Dame [21] :

C’est une pieuse, une précieuse tradition de l’Ordre des Prêcheurs, transmise par ses premiers historiens, écrit le père Langlais, qu’il doit son existence à une intervention spéciale de la très sainte Vierge auprès de son divin Fils. Elle en a été l’inspiratrice, elle en est la Mère, la patronne et la Reine. Elle s’est plu à l’appeler « Mon Ordre » ; les fils de saint Dominique sont « ses fils », et ils font profession d’obéissance à la bienheureuse Vierge Marie [22].

Le document original de cette bulle existe toujours. Il se trouve aux archives de la Haute-Garonne, échoué dans les archives républicaines à la Révolution.

Le lecteur moderne pourrait s’attendre à y voir l’Ordre des Prêcheurs confirmé universellement, abstraction faite de tout lieu particulier. Ce n’était pas dans les usages de l’époque. Un Ordre religieux était approuvé dans un lieu. Les cisterciens furent approuvés à Citeaux, les grandmontains à Grandmont, les prémontrés à Prémontré, etc. Cette conception provenait de la civilisation féodale, dont le principe constitutif était le fief, le domaine : c’est-à-dire un terrain situé géographiquement.

L’Ordre fondé par saint Dominique reçut donc le titre de Saint-Romain de Toulouse, du nom du lieu où se trouvait sa première maison régulière (nous disons première car, bien sûr, cette maison avait droit d’essaimer). Selon les termes mêmes de la bulle, la nouvelle fondation est appelée :

L’Ordre des chanoines (Ordo canonicus), notoirement établi, selon la règle de saint Augustin, à l’église Saint-Romain de Toulouse.

Après avoir fixé l’Ordre à un lieu, la grande préoccupation de la bulle est d’assurer au fondateur et aux religieux la possession des domaines qui constituent, pour ainsi dire, leur fief. Les principales possessions sont donc nommées. Ce sont : outre l’église de Saint-Romain et ses dépendances, une ferme et d’autres églises, et tout ce que les prélats ou la libéralité des princes pourront leur accorder par la suite. C’est donc le droit sacré de possession que la bulle confirme en premier lieu au nouvel Ordre, précisant que les biens de l’Ordre sont protégés par le Saint-Siège.

Jusqu’ici, il semble que le but du nouvel Ordre canonial ne diffère pas en principe de celui que pouvait se proposer un fondateur d’abbaye au début du 11e siècle. La grande bulle du 22 décembre 1216 ne fait que confirmer une fondation, une prise de possession. Elle représente l’ancien ordre des choses. Elle eût pu être délivrée un siècle auparavant, exactement dans les mêmes termes. C’est que saint Dominique, fils de noble, neveu de prélats, prieur de chanoines, reste très conservateur, très traditionnel, dans son évolution vers des temps nouveaux. Mais il est évident que cette bulle, qui ne dit mot de la prédication, de l’étude, de la pauvreté évangélique, ne pouvait suffire.

Aussi, le même jour, 22 décembre 1216, le pape Honorius III écrivit-il une bulle brève, véritable Motu proprio, qui inaugurait un nouvel état de choses dans la vie religieuse. La grande bulle, au langage très administratif, avait été signée par tous les cardinaux dans le palais du Vatican, comme tous les documents de ce genre. En revanche, la bulle brève, au style imagé, lyrique, prophétique, est l’œuvre personnelle d’Honorius III et ne porte que son sceau. Elle est essentielle, car elle confirme la prédication universelle. La vie canoniale instituée par saint Dominique pour fondement de son institut, n’était pas une innovation ; elle existait déjà et, sur ce point, Dominique a repris beaucoup d’éléments à Prémontré. Mais le but de l’Ordre, à savoir la prédication universelle, voilà qui était nouveau, et qui vient du génie surnaturel propre de Dominique. Cet Ordre de prédicateurs relevant directement du Saint-Siège, sans rien enlever au droit épiscopal, créait à côté de celui-ci un droit nouveau :

Pour la première fois dans l’Église, écrit le père Vicaire, la mission canonique, sans laquelle il n’y a pas de prédicateur authentique de l’Évangile, ne serait plus conférée par l’évêque, mais par l’incorporation à une société, explicitement confirmée sur ce point par le pape [23].

Voici arriver, dans l’Église, une milice exclusivement papale.

Ajoutons que cette bulle brève, signée par le pape lui-même, était destinée à servir de sauf-conduit et de « passeport » pour parer à la mauvaise volonté prévisible du clergé et des prélats.

Voici maintenant le paragraphe essentiel de ce Motu Proprio :

Nous, considérant que les frères de ton Ordre seront dans l’avenir les athlètes de la foi et les vraies lumières du monde [24], nous confirmons ton Ordre avec tous ses domaines et ses possessions acquises et futures, et prenons cet Ordre, ses possessions et ses droits, sous notre gouvernement.

Avec quelle divine assurance le pape affirme dès maintenant la réussite de la fondation dominicaine qui n’avait alors qu’une vingtaine de religieux ! On peut proprement parler d’inspiration prophétique. On trouve dans ces quelques mots la définition expresse de la finalité de l’Ordre : combattre pour la foi et illuminer l’Église. En approuvant les Prêcheurs, le pape n’approuvait pas, au nom de l’Église, un simple Ordre de prédicateurs ; ce à quoi il donnait son sceau, c’était à un Ordre de champions de la foi, à des athlètes invaincus du Christ.

La prédiction d’Honorius se réalisera d’ailleurs point par point : un demi-siècle plus tard, les Prêcheurs couvraient le monde, et saint Thomas d’Aquin recevrait leur habit.

Ainsi était institué dans l’Église « le premier Ordre d’apôtres ayant pour fonction propre la prédication de la doctrine chrétienne [25] ». C’est ce qui est indiqué au début des constitutions dominicaines :

On sait que notre Ordre a été institué spécialement, dès le début, pour la prédication et le salut des âmes. [Const. N° 3, § 1.]

– Vie apostolique et vie contemplative

Cette fonction de prédication peut faire penser que cette vie apostolique, qui spécifie l’Ordre des Prêcheurs, est une vie très active, qui se distingue de la vie contemplative des moines. Eh bien ! c’est une erreur.

La prédication et l’enseignement de la doctrine sacrée, dit saint Thomas, sont des œuvres qui procèdent de la contemplation comme l’effet de sa cause. [III Sent. d. 35, q. 1, a. 1, ad. 5.]

Elles requièrent donc un état de vie contemplatif, c’est-à-dire un état où « l’on s’adonne principalement à la contemplation de la vérité [26] ». La devise de l’Ordre dominicain est d’ailleurs Veritas ; le nom propre d’un couvent dominicain est : Domus contemplationis (maison de contemplation).

Le modèle éminent de cette vie contemplative est Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même :

La vie selon laquelle quelqu’un livre aux autres sa contemplation par la prédication et l’enseignement est plus parfaite que la vie purement contemplative, car une telle vie suppose une abondance de contemplation. C’est pourquoi Notre-Seigneur a choisi une telle vie, dit encore saint Thomas. [III, q.  40, a. 1, ad. 2.]

« Moi, je dis ce que j’ai vu chez mon Père », dit Notre-Seigneur aux pharisiens (Jn 8, 38) ; et à ses Apôtres : « Tout ce que j’ai appris de mon Père, je vous l’ai fait connaître » (Jn 15, 15).

La mission d’enseignement que Notre-Seigneur a reçue de son Père, il l’a confiée à ses Apôtres pour qu’ils la continuent : « Comme mon Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie » (Jn 20, 21). Leur tâche fut de nous faire connaître l’enseignement de Notre-Seigneur qu’ils contemplaient dans la prière, et c’est des Apôtres que cette forme de vie tire son appellation de vie apostolique.

La vie apostolique, écrit le père Langlais, a comme fin principale, éminente, la contemplation divine ; et sa note caractéristique est son intensité de lumière et d’amour qui rayonne au dehors. Elle se communique et donne la vie divine aux âmes sans rien perdre de sa vigueur. […] Ainsi, l’action s’ajoute à la contemplation et dérive d’elle, reçoit d’elle tout ce qu’elle donne. Non hoc fit per modum substractionis, sed per modum additionis, dit saint Thomas : cela ne se fait pas par mode de soustraction [27], mais par mode d’addition (II-II q. 182, a. 1 ad 3).  C’est la devise de l’Ordre : contemplari et contemplata aliis tradere, contempler et transmettre aux autres ce qu’on a contemplé (p. 45).

[…] Telle est notre vie dominicaine : une vie contemplative et une vie active, la vie des Apôtres (p. 46).

Ainsi parle l’Église dans sa liturgie, dans la préface de la messe de saint Dominique :

Dieu éternel qui, pour l’honneur et la défense de votre sainte Église, avez voulu renouveler la forme de vie apostolique par le bienheureux patriarche Dominique. – Æterne Deus qui, in tuæ sanctæ Ecclesiæ decorem ac tutamen apostolicam vivendi formam, per beatissimum patriarcham Dominicum, renovare voluisti.

Saint Dominique, en plein 13e siècle, en fondant l’Ordre des Frères Prêcheurs, a donc restauré dans l’Église la forme de vie des Apôtres, qui continue la mission du Verbe. Dans le Dialogue, Dieu dit d’ailleurs à sainte Catherine de Sienne :

L’office [de Dominique] fut celui du Verbe, mon Fils unique. [...] Il fut une lumière donnée au monde par Marie. [Dialogue, ch. 158.]

– Le combat contre les erreurs

Une seconde question vient maintenant à l’esprit : de quel genre de prédication s’agit-il ?

Dieu dit encore à sainte Catherine dans le Dialogue :

[Dominique] a choisi la science pour extirper les erreurs de son temps. […] Je le plaçai dans le Corps Mystique de la sainte Église pour extirper les hérésies. [Dialogue, ch. 158.]

Dans son Motu Proprio, Honorius III a en effet désigné les Frères Prêcheurs comme les pugiles fidei, les combattants de la foi. Qui dit combat, dit adversaire.

Nous avons noté plus haut qu’on ne peut dissocier la genèse de l’Ordre des Prêcheurs du combat contre l’hérésie du moment, l’hérésie cathare. C’est pendant ses années de lutte pied à pied contre les hérétiques, dans le Languedoc, que l’idée de son Ordre a lentement mûri dans l’esprit de saint Dominique. Dans la charte de fondation de la maison de Prouille, dès 1206, l’évêque Foulques mentionne que cette concession a été accordée…

sur les prières du seigneur Dominique d’Osma, pour une œuvre principalement de piété et de miséricorde, aux femmes converties par les prédicateurs qui furent délégués pour repousser la peste hérétique et pour prêcher contre ses fauteurs [28].

Lorsque Foulques installera les Prêcheurs dans sa ville en 1215, il précisera qu’il les avait fait venir…

pour extirper la perversité hérétique [29], éliminer les vices, enseigner aux hommes la règle de la foi et leur inculquer des mœurs saines [30].

Il faut que l’éminent historien dominicain que fut le père Vicaire ait été bien recyclé par le concile Vatican II, pour avoir affirmé dans une conférence à Toulouse, en 1986 :

Le premier nom du couvent de Toulouse a été : « Prédication de Saint-Romain » ; celui des religieux : « Frères de la Prédication ». Leurs constitutions ne prononcent pas une fois les mots d’hérésie, d’hérétiques ; au contraire, toutes les définitions de l’Ordre par le pape ou par les chapitres, portent sur leur mission de prédication, ou mieux d’« évangélisation » [31].

La révolution conciliaire étant passée, il fallait présenter une image de l’Ordre plus conforme au libéralisme ambiant à qui répugne le combat contre les erreurs.

Redisons au contraire, avec le bienheureux Humbert de Romans :

La défense de la foi fut la première raison historique de la fondation de l’Ordre, plus encore que la simple prédication. Elle en a été le principe inspirateur (movens). L’intention, ensuite, s’est amplifiée, embrassant non seulement la défense de la foi, mais tout le ministère de la prédication évangélique [32].

Il ne faut d’ailleurs pas oublier que l’Ordre dominicain a été chargé de l’office de l’inquisition pendant des siècles par les souverains pontifes.

Le combat contre les erreurs est le devoir des bons pasteurs qui n’ont pas seulement pour fonction de nourrir les brebis dans de gras pâturages, mais aussi de les défendre contre les loups, même au risque de leur vie :

Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis, dit Notre-Seigneur. Mais le mercenaire, et celui qui n’est pas pasteur, à qui les brebis n’appartiennent pas, voit venir le loup, abandonne les brebis et s’enfuit ; et le loup ravit et disperse les brebis. Le mercenaire s’enfuit parce qu’il est mercenaire, et qu’il ne se met pas en peine des brebis (Jn 10, 11-13).

Et saint Thomas d’Aquin de dire :

Les prédicateurs de la Vérité doivent faire deux choses, à savoir exhorter selon une sainte doctrine et vaincre la contradiction. [Commentaire de 2 Co 2 ; leçon 3, n° 72 [33].]

Les dominicains sont les chiens du Seigneur (Domini canes) : ils aboient pour mettre en garde le troupeau quand le loup arrive. Un grand nombre l’ont payé de leur sang.

Pour clore cette question, il suffit de se reporter à la préface propre de saint Dominique dans le missel dominicain :

Soutenu toujours par le secours de la Mère de votre Fils,

[Dominique] a dompté les hérésies par sa prédication,

a institué pour le salut des peuples des champions de la foi,

et a gagné des âmes innombrables au Christ.

 

Genitricis Filii tui semper ope suffultus,

Praedicatione sua compescuit haereses,

Fidei pugiles gentium in salutem instituit,

Et innumeras animas Christo lucrifecit.

Prédication de saint Dominique à Rome

Le pape et la Curie ayant donné le feu vert au nouvel Ordre, il n’est pas étonnant qu’ils aient souhaité faire prêcher Dominique à Rome. Le fondateur des Prêcheurs fut donc invité à donner dans la capitale de la chrétienté l’exemple de la prédication apologétique et doctrinale.

Durant six mois, Dominique exposa les épîtres de saint Paul, soit dans des écoles, soit surtout sous le cloître de la basilique Saint-Pierre. On aimerait en avoir le texte !

Il s’adressait principalement aux étudiants, aux clercs, c’est-à-dire à un auditoire cultivé. Le choix des épîtres de saint Paul est très caractéristique : il n’est point, dans le nouveau Testament, d’écrit plus dogmatique, qui prête davantage à l’apologie de la doctrine chrétienne contre les hérétiques. A l’aide des épîtres de saint Paul, saint Dominique, six mois durant, exposa la doctrine de la grâce et du salut, le problème du mal permis par Dieu, en un mot la défense de la foi contre les manichéens.

Cette prédication atteignait un autre but. Parmi les clercs, les étudiants, les prêtres, les maîtres et les docteurs eux-mêmes, les plus généreux se sentaient invinciblement attirés par ce nouveau genre d’apostolat. Tout, dans la personne de Dominique – son front lumineux, son sourire, sa distinction, son éminente sainteté – tout cela attirait, séduisait. Entre ses prédications, le saint confessait, dirigeait, recevait les confidences des âmes. Sa prédication préparait de nombreuses vocations pour son Ordre. C’est pourquoi il n’hésita pas à différer quelque peu son retour dans le Languedoc pour annoncer à ses frères la bonne nouvelle de l’approbation de son institut par le pape.

– Saint Pierre et saint Paul apparaissent à Dominique pour lui confier le ministère de la prédication

Cette vision remonte au début de l’année 1217.

Saint Dominique faisait oraison dans la basilique Saint-Pierre. Il aperçut tout à coup les Apôtres saint Pierre et saint Paul, venant du ciel vers lui. Le prince des Apôtres lui présenta un bâton et saint Paul le livre des Écritures. Tous deux lui disaient : « Va et prêche, car c’est à ce ministère que tu es appelé ».

En même temps, Dominique apercevait ses disciples s’en allant deux à deux à travers le monde.

Dans le symbolisme des 12e et 13e siècles, le bâton – surtout s’il est donné par un pape, un évêque, à un abbé ou à un fondateur d’Ordre –, signifie ordinairement l’autorité religieuse.

Quant à la signification du livre des Écritures donné par saint Paul, aucun écrivain n’a jamais hésité à y voir l’emblème de la prédication doctrinale et apologétique de la science sacrée, spécialement attribuée au fondateur des Prêcheurs.

Saint François d’Assise eut une vision presque semblable. Elle diffère en ceci que les deux apôtres ne lui avaient confié ni bâton ni livre, mais lui avaient accordé le privilège de vivre la pauvreté de l’Évangile à la lettre. On retrouve les deux saints, unis et suscités par le Ciel pour restaurer l’Église, chacun dans sa vocation propre.


Dissensions et découragement chez les frères, à Toulouse, en l’absence de Dominique

Cependant, il devenait urgent de rentrer en France. Quand saint Dominique était présent, il opérait l’unité. Mais quelques mois après son départ, des dissentiments graves s’étaient produits entre les frères, au point que quelques-uns étaient tentés de quitter la fondation naissante.

Il faut dire qu’à Toulouse la situation était devenue extrêmement difficile. La ville était à la veille d’une révolution. Le peuple ne songeait qu’à secouer la domination de Simon de Montfort et à réintégrer dans tous ses droits le comte Raymond VI, favorable aux cathares. L’évêque Foulques lui-même était profondément découragé et voulait se démettre de ses fonctions épiscopales pour retourner dans la paix de son abbaye – il était cistercien. Il n’est donc pas étonnant que des défections aient été sur le point de se produire parmi les nouveaux Prêcheurs.

Saint Dominique, averti par courrier de l’état des esprits, s’empressa de faire adresser par Honorius III, coup sur coup, à vingt jours de distance, deux lettres pontificales destinées à réconforter les frères et à leur inspirer la persévérance dans leur sainte vocation. Les allusions à des épreuves, à des défaillances éventuelles, transparaissaient sous le voile des exhortations les plus encourageantes. Dans sa deuxième lettre, des nouvelles alarmantes étant sans doute parvenues à Rome, le pape, supprimant toute formule louangeuse, agit d’autorité. On voit, par cette sollicitude, combien le pape prend à cœur le nouvel Ordre. Il ne veut pas le voir disparaître si vite. C’est sa fondation :

Nous défendons de la manière la plus stricte, par notre autorité apostolique, qu’aucun de vos frères ayant fait profession dans votre église, puisse, sans la permission du prieur ou de ses successeurs, sortir de votre Ordre, à moins que ce ne soit pour embrasser une règle plus austère.

Cependant, estimant son retour à Toulouse absolument nécessaire, saint Dominique quitta Rome sans attendre les fêtes de Pâques, et revint vers ses fils et ses filles en toute hâte, les sachant dans l’angoisse. Il savait que sa seule présence arrangerait toutes choses.

Au printemps de l’année 1217, saint Dominique cheminait donc vers la France. Conforté par l’approbation du pape et par l’apparition des apôtres Pierre et Paul, il nourrissait dans son âme les desseins les plus extraordinaires.

Évacuation du couvent de Toulouse, et dispersion des premiers frères

Saint Dominique fait évacuer le couvent de Toulouse

Dominique arriva à Toulouse en juin 1217.

La situation de la ville était très orageuse. Le parti du comte Raymond de Toulouse, favorable à l’hérésie, était en train de l’emporter, et le comte s’apprêtait à faire son entrée dans la cité révoltée. L’évêque Foulques avait même quitté la ville depuis quelque temps déjà.

L’arrivée du saint remit aussitôt la paix et la confiance dans les cœurs. Il n’était plus question pour personne de quitter l’Ordre.

L’effervescence n’en croissait pas moins dans la cité où catholiques et hérétiques avaient commencé à se battre dans les rues et les faubourgs. Il y avait des morts presque chaque jour.

Durant quelques semaines, Dominique observa les événements, faisant pénitence et priant Dieu chaque nuit de l’éclairer. Il eut alors une vision surnaturelle pendant une nuit :

Il lui fut montré un arbre de large envergure et de bel agrément, dans les rameaux duquel habitaient grand nombre d’oiseaux. Or l’arbre s’abattit, et les oiseaux qui s’y reposaient s’enfuirent de tous côtés. Plein de l’esprit de Dieu, frère Dominique comprit donc qu’un danger de mort imminent menaçait le comte de Montfort, ce grand et très haut chef, soutien d’une multitude de petits. [Jourdain de Saxe, n° 46].

Ces oiseaux qui s’envolaient lui firent aussi comprendre qu’il fallait évacuer le couvent de Toulouse. Le jour où il crut prudent de le faire, saint Dominique prononça dans l’église de Saint-Romain un sermon d’une grande énergie :

Depuis de nombreuses années, j’ai employé avec vous la douceur, vous prêchant avec mansuétude, avec supplications, avec larmes. Tout a été vain. Mais, comme on dit dans mon pays : « Où la bénédiction ne vaut, le bâton vaudra ».

Voici que nous exciterons [34] contre vous les princes et les prélats, et ceux-ci, hélas ! convoqueront contre cette terre, et nations et peuples ; et un grand nombre périra par le glaive : les tours seront détruites, les murailles renversées, et, ô douleur ! vous serez réduits en servitude. C’est ainsi que bagot, le bâton, vaudra où n’a pas valu agots, la bénédiction [35].

Le discours dut faire sensation au moment où les Toulousains travaillaient avec fièvre à fortifier leurs murailles, à relever leurs tours, à réparer les créneaux, à creuser les fossés. Saint Dominique, revenant de Rome, ayant rencontré à Orange le légat du pape Pierre de Bénévent, savait que les prélats étaient résolus à prêcher avec plus de zèle que jamais la croisade, et à aider Montfort à venir investir la cité de Toulouse, ce qui explique l’assurance avec laquelle il annonce la ruine de Toulouse.

De fait, neuf mois durant, la cité subira toutes les horreurs d’un siège extrêmement rigoureux : la population sera cruellement éprouvée par la famine, les maladies et les traits de l’ennemi. La ville aurait été infailliblement prise et livrée au massacre, si un énorme bloc de pierre détaché de la muraille par une femme, n’eût atteint Simon de Montfort à la nuque et ne l’eût tué sur le coup. Mais nous n’y sommes pas encore arrivés.

Citons cependant un miracle spectaculaire de saint Dominique, qui s’est produit pendant le siège de Toulouse. Nous en donnons le récit intégral :

Au temps du siège de Toulouse par Simon de Montfort, des pèlerins anglais se dirigeaient vers le tombeau de saint Jacques. Ne voulant pas entrer dans la ville à cause de l’excommunication, ils montèrent dans une barque pour traverser le fleuve. Or, comme ils étaient nombreux – presque quarante – la barque fit naufrage et tous furent submergés. On ne voyait même plus leurs têtes. Aux cris des passants et des soldats présents, le bienheureux Dominique, qui priait dans l’église du bienheureux Antoine, proche du fleuve, sortit de ce lieu. Voyant le danger, il se jeta à terre et, joignant les mains en forme de croix, il invoqua le Seigneur avec des flots de larmes, lui demandant avec une pieuse confiance qu’il libère les pèlerins de la mort. Peu après, il se releva, s’approcha de la rive du fleuve, et leur commanda, au nom de Jésus-Christ, de se lever et de sortir de l’eau.

Aussitôt, tous apparurent au-dessus de l’eau, à la vue de beaucoup de spectateurs qui étaient venus vers ce triste spectacle. Ils se dressèrent, comme sur la terre sèche, chacun à l’endroit où les flots les avaient emportés. La foule, accourue de toutes parts, leur tendit aussitôt des piques et des lances, et tous parvinrent sur la rive, sauvés des flots [36].

Le lendemain du sermon mémorable dans l’église de Saint-Romain, Dominique et ses frères avaient quitté le couvent pour aller se réfugier à Prouille. Seuls Thomas et Pierre Seïla restèrent – courageusement – pour garder les bâtiments.

La dispersion de Prouille : 15 août 1217

Ce fut en la fête de l’Assomption, le 15 août 1217, qu’eut lieu cet événement mémorable. Dominique offrit le saint sacrifice de la messe, prononça un sermon plein de flamme et d’émotion, où il annonça la décision qu’il avait prise de disperser ses frères, et il reçut leur profession solennelle.

Cette fête du 15 août, remarque le père Mortier O.P. dans La Liturgie dominicaine, « est donc, à travers les âges, la fête familiale de l’Ordre de saint Dominique, la fête de sa prise de possession du monde ».

La Providence avait permis que la dispersion se produisît sous le patronage de Notre-Dame, comme le fut la fondation de l’Ordre. C’est elle qui envoyait maintenant les frères dans le monde entier.

Le geste de Dominique dispersant ses frères à Prouille ne fut pas une improvisation, une aventure hasardeuse dans laquelle il lançait son Ordre à peine fondé. Cette décision avait été au contraire soigneusement préparée et mûrie dans sa pensée.

Nul doute qu’avant de faire cet acte, Dominique était allé visiter l’évêque Foulques – alors dans les environs de Narbonne – et avait prévenu son noble et insigne protecteur Simon de Montfort, ainsi que les légats apostoliques, Arnaud Amalric et Pierre de Bénévent. N’arrivant pas à faire partager ses convictions, mais certain de la volonté de Dieu, Dominique en fut réduit à leur déclarer : « Je sais bien ce que je fais ». L’intérêt de l’Église universelle l’emportait sur les besoins du moment en Languedoc. Dominique s’était entretenu à Rome avec le pape sur la nécessité d’envoyer des frères aux universités de Paris et de Bologne, puis de revenir en personne à Rome pour y installer le siège de son Ordre. On se tromperait du tout au tout si l’on pensait qu’un saint comme saint Dominique s’en rapportait à ses inspirations personnelles, même à des révélations, et agissait sans prendre conseil, surtout pour une affaire aussi importante. Ni Foulques, ni les légats, ne pouvaient s’opposer raisonnablement au geste de Dominique… parce qu’il avait l’approbation du pape.

Cependant, avant que la communauté ne se disperse, Dominique exigea de ses fils qu’ils procédassent à l’élection d’un supérieur.

Il est vrai qu’en juillet 1216, dans la charte de concession par laquelle l’évêque Foulques reconnaissait la maison de Saint-Romain, Foulques avait nommé saint Dominique « Prior et Magister Praedicatorum ». Mais, passant à un stade supérieur avec l’approbation romaine, saint Dominique se retirait du supériorat de cette première maison pour travailler à l’expansion de son Ordre. Or il fallait que cette maison eût un supérieur. Par ailleurs, si Dominique venait à disparaître, la nomination d’un supérieur ferait que les frères ne resteraient pas sans tête.

Le choix tomba sur Matthieu de France [37].

Comment l’appeler ?

Le titre de Maître des Prêcheurs, qui n’était pas usuel et venait de Foulques, restait à Dominique. On donna donc à Matthieu le titre d’Abbé de Saint-Romain, celui de prieur étant trop restreint pour un Ordre destiné à s’étendre. Il ne restait que le titre d’abbé, seul connu alors. Évidemment, cela ne convenait pas spécialement à un Ordre apostolique, mais s’attachait plutôt à une autorité locale de type féodal. Matthieu de France sera le premier et le dernier abbé de l’Ordre. Il portera ce titre jusqu’en 1220.

Toutes choses étant ainsi sagement réglées, saint Dominique envoya les frères en mission et détermina à chacun son assignation.

Rejetons ici une image d’Épinal qui ne correspond pas à la réalité dominicaine : le 15 août 1217, saint Dominique n’envoya pas ses frères prêcher l’Évangile deux à deux dans les villes et les villages à travers l’Europe. Saint François d’Assise fit cela, appliquant à la lettre, pour ses disciples, le récit de l’Évangile. Ses frères devaient seulement se retrouver à la Portioncule pour les fêtes de saint Michel et de la Pentecôte, rassemblements bisannuels immenses et spectaculaires : il ne s’agissait pas – du moins au début – de fonder de couvents.

Saint Dominique ne rejetait pas la traditionnelle loi du socius qui se trouve d’ailleurs dans la règle de saint Augustin [38]. Cependant, le 15 août 1217, il ne s’agissait pas d’un banal envoi en prédication : il s’agissait d’envoyer les frères dans les principales villes universitaires de la chrétienté – pour le moment : Paris, Madrid et Rome, en attendant Bologne – « pour étudier, prêcher et y fonder un couvent », ut studerent, et praedicarent, et conventum ibi facerent [39]. Il ne s’agissait pas de tournées de prédications mais de fondations.

Dans chaque ville, les frères commencèrent par suivre les cours des Maîtres les plus réputés, comme avaient fait les premiers compagnons de Dominique auprès de Maître Stavensby, à Toulouse.

Par la suite, dès que ce fut possible, l’Ordre organisa lui-même ses études, et le clergé séculier vint dans ses couvents pour se former. Un demi siècle après la dispersion de Prouille, l’Ordre disposera d’un personnel scolaire d’au moins 1 500 membres.

La base générale de l’enseignement deviendra l’école conventuelle, dirigée par un docteur, appelé plus tard lecteur. Son enseignement principal était le texte de l’Écriture, interprété en y rattachant les questions de théologie. Son auditoire était constitué par tous les religieux clercs du couvent et par des clercs séculiers venant du dehors.

Dès 1229, l’Ordre instituera des Studia generalia, ou couvents d’études générales. Le premier Studium fut celui du couvent Saint-Jacques à Paris, qui fut le centre scolaire principal des Prêcheurs pendant tout le Moyen Age. Il sera rendu illustre par saint Albert le Grand et saint Thomas d’Aquin. Avec les siècles, le clergé séculier s’étant lui aussi organisé, arrêtera de fréquenter les écoles conventuelles, qui disparaîtront. A partir de Pie XI, seront fondés des centres universitaires, qui sont des Studia generalia transformés en facultés canoniques, donnant à leurs étudiants ainsi qu’aux religieux des autres Ordres et aux clercs séculiers les grades académiques conférés dans les Universités catholiques. Ainsi l’université de Manille aux Philippines, l’Angelicum à Rome, la faculté théologique de Fribourg en Suisse, le Saulchoir près de Paris (disparu après le Concile), etc.

Mais revenons à notre récit. Dominique envoya sept religieux vers Paris, et quatre vers Madrid, se réservant d’aller avec un frère fonder un couvent à Rome.

Ce partage du monde entre quelques hommes était déjà en lui-même un spectacle extraordinaire ; mais il le fut davantage encore par ses circonstances. Les nouveaux apôtres partirent à pied, sans argent, dénués de toutes ressources humaines, avec la mission non seulement de prêcher, mais de fonder des couvents [40].

Parmi les disciples du saint, tous ne partageaient pas cette sublime confiance en Dieu. Au moment où les frères, le bâton à la main, la besace sur l’épaule, se disaient adieu et recevaient la bénédiction du bienheureux Père, l’embrassant tour à tour, Jean de Navarre – envoyé à Paris – eut un moment de défaillance. Il prétendit ne point se mettre en route à moins qu’on ne lui donnât quelque argent. Saint Dominique, déplorant cette défiance trop humaine, se jeta à ses genoux, les larmes aux yeux, le priant de partir en véritable disciple  du Christ, lui assurant au nom de Dieu que le nécessaire ne lui manquerait jamais. Mais le frère s’obstina et refusa absolument de partir sans argent. Alors le bienheureux Père, modèle de miséricorde et ne voulant pas sévir, lui fit remettre douze deniers. Il agit là en vrai père, ne voulant pas imposer à son fils spirituel un fardeau qu’il ne pouvait pas encore porter, n’étant pas assez avancé en perfection.

 

Dès la dispersion de Prouille, les premiers frères étaient issus de pays différents, signe de l’universalité que Dominique entendait donner à l’œuvre de la prédication.

Le supérieur de chaque groupe emportait avec lui une copie de la règle récemment élaborée et approuvée.

• La mission de Paris comprenait Matthieu de France (premier abbé) ; Bertrand de Garrigue (prieur de Toulouse) ; le bienheureux Mannès (frère de saint Dominique) qui, dans le groupe représentait la piété mystique ; Michel de Fabra, théologien du groupe ; Jean de Navarre ; Laurent d’Angleterre ; et un frère convers : Odéric de Normandie [41]. Le groupe le plus important était donc celui de Paris, Dominique voulant avant tout assurer le succès de cette fondation. Si Rome était la capitale administrative du monde chrétien, Paris en était la capitale universitaire. Il importait de la conquérir.

• La mission d’Espagne, pays natal de saint Dominique, était un peu plus pauvre. Elle comprenait quatre religieux espagnols : Pierre de Madrid, Michel de Uzero, Dominique de Ségovie et Suero Gomez. Ils se heurtèrent à de pénibles oppositions, mais arrivèrent à fonder une communauté avec l’aide de Dominique.

• Enfin Dominique se réservait d’ouvrir le couvent de Rome en partant pour la capitale de la chrétienté avec le seul frère Étienne de Metz.

 

Avant de partir, le fondateur resta encore quelques mois en Languedoc, afin de prendre un certain nombre de mesures de protection pour le couvent de Toulouse et la maison de Prouille, toujours menacés par la guerre. Cela le retint jusqu’à la seconde moitié de décembre 1217. Puis il partit, au fort de l’hiver. Il fallait que le départ fût bien urgent, pour que Dominique n’attendit pas le printemps. Il voulait en effet sans tarder revoir le pape pour obtenir son soutien pour les nouvelles fondations.

Ce n’est pas sans émotion qu’il quitta définitivement cette région qu’il avait évangélisée pendant tant d’années. Maintenant, il devait se consacrer à l’installation de son Ordre dans toute l’Europe, et il ne fera plus que traverser le Languedoc sans s’y arrêter longtemps. Une page était tournée.

A peine fut-il sorti du hameau de Prouille, qu’il lia ensemble ses chaussures, les jeta sur ses épaules, et se mit à marcher pieds nus selon son habitude. Il marchait allègrement, aimant comme toujours à chanter le Veni Creator et l’Ave maris Stella.

 

(à suivre.)


[1] — Le mot signifie : Ordres religieux.

[2] — Pierre Valdo (1140-1217) fonda d’abord « les pauvres du Christ » ou « pauvres de Lyon » qui finirent en une secte gnostique : les Vaudois, condamnés par l’Église.

[3] — Les évêques pouvaient bien sûr confier cette charge, sous leur autorité, dans le diocèse, à tel prélat ou curé, ayant pouvoir de coercition spirituelle (par des censures). Mais il n’y avait pas habituellement de prédicateurs relevant d’une autorité établie à Rome et pouvant aller dans tout diocèse.

[4] — P. Mortier O.P., La Liturgie dominicaine, t. VIII, Lille, DDB, 1924, au 22 décembre, Fête du patronage de la Sainte Vierge sur l’Ordre des Frères Prêcheurs, p. 424-425.

[5] — Bx Jourdain de Saxe O.P. (1190-1237), Libellus de principiis Ordinis Prædicatorum.

[6]  — Cinquième Maître de l’Ordre des Prêcheurs (1254-1263), a écrit une Vita sancti Dominici.

[7] — Père Émile-Alphonse Langlais O.P., Le Père Maître des novices et des frères étudiants dans l’Ordre des Frères-Prêcheurs, Rome, Sainte-Sabine, DDB, 1958, p. 34.

[8] — On pourra se reporter ici à l’ouvrage du père Mortier O.P., Histoire des Maîtres Généraux de l’Ordre des Frères Prêcheurs, Paris, Alphonse Picard et Fils, 1903, t. 1, p. 31 sq. Nous nous en sommes inspirés.

[9] — « Nous nous appliquerons entièrement à la prière et au ministère de la parole » (Actes 6, 4).

[10]   —             Cela différencie les chanoines des moines, qui ne sont pas essentiellement clercs.

[11]   —             Ne pas confondre avec le vœu de stabilité des bénédictins, qui les lient à un lieu précis.

[12]   —             Il s’agit des conseils évangéliques de pauvreté, chasteté et obéissance (Mt 19, 21) qui sont à la base de toute vie religieuse.

[13]   —             Bienheureux Humbert de Romans, cité par le père Langlais O.P., Le Père Maître, p. 34.

[14]   —             Pensons aux moines copistes qui ont recopié toute la littérature de la civilisation gréco-latine, et l’ont ainsi sauvée.

[15]   —             Ces revenus consistaient dans des dîmes, des possessions immobilières rapportant des intérêts sans qu’on ait besoin d’y mettre la main. Les premiers couvents de Toulouse, de Paris, de Madrid, posséderont des revenus de ce genre.

[16]   —             Cité par le père Cormier O.P. dans l’ouvrage : Lettre à un prieur sur l’observance régulière et le culte divin, Rome, Imprimerie de la Propagande, 1908, p. 47.

[17]   —             Cité par le père Cormier O.P. dans l’ouvrage : Lettre à un prieur, p. 47.

[18]   —             Laudare, benedicere, praedicare. On retrouve souvent ces trois mots entourant l’insigne de l’Ordre.

[19]   —             Ceci postule qu’une part de cette étude soit purement contemplative, « gratuite », et non ordonnée directement à la prédication, car la prédication n’est que le surplus d’un vase qui déborde.

[20]   —             Père Gillet O.P., Saint Dominique, Paris, Flammarion, 1942, p. 107-108.

[21]   —             Dans son livre sur La Vie et la mort de saint Dominique, Thierry d’Apolda relate un certain nombre de visions confirmant ce fait (deuxième partie, chapitre premier).

[22]   —             P. Langlais O.P., Le Père Maître, p.  19.

[23]   —             P. Vicaire O.P., Histoire de saint Dominique, Paris, Cerf, 1957, t. 2, p. 72.

[24]   —             Futuros pugiles fidei, et vera mundi lumina. Pugiles peut être traduit : combattants, champions. L’original de la bulle brève était conservé dans le cartulaire du monastère de Prouille. Il a été détruit à la Révolution (voir Mandonnet O.P., Saint Dominique, t. 1, p. 55-56, note 50).

[25]   —             P. Langlais O.P., Le Père Maître, p. 25.

[26]   —             II-II, q. 179, a. 1.

[27]   —             C’est-à-dire en restreignant la contemplation.

[28]   —             Cité (entre autres) par le père Mandonnet O.P. dans son ouvrage Saint Dominique, l’idée, l’homme et l’œuvre, Paris, DDB, 1937, tome 1, p. 100.

[29]   —             Ad extirpandam hereticam pravitatem.

[30]   —             Cité (entre autres) par le père Mandonnet O.P., Saint Dominique, p. 119.

[31]   —             M. H. Vicaire O.P., conférence du 14 octobre 1986 : « Les Jacobins dans la vie de Toulouse aux 13e et 14e siècles », Ville de Toulouse, Ensemble conventuel des Jacobins, 1987, p. 18.

[32]   —             Bienheureux Humbert de Romans O.P., 5e Maître de l’Ordre des Prêcheurs (1254-1263), dans sa vie de saint Dominique, cité par le père Langlais O.P., Le Père Maître, p. 26.

[33]   —             Saint Paul, l’Apôtre par excellence, disait au verset 16 : « Nous sommes pour les uns une odeur de mort, pour la mort ; aux autres, une odeur de vie, pour la vie. »

[34]   —             Dominique emploie ici un ton allégorique où il fait plutôt parler Dieu.

[35]   —             Cité par le père Petitot O.P., Dominique de Guzman, p. 213.

[36]   —             Gérard de Frachet O.P. (1205-1271), Vie des Frères Prêcheurs (1260), réédition Monastère des dominicaines de Lourdes, 2010, p. 73.

[37]   —             Ayant achevé ses études à l’université de Paris, il était venu en Languedoc à la suite de Simon de Montfort, et avait été mis par lui à la tête d’un chapitre de chanoines fondé à Saint-Vincent de Castres, jusqu’à ce qu’il rejoigne Dominique.

[38]   —             « Qu’ils n’aillent pas aux bains publics [pour leur santé] ni en quelque lieu où il sera nécessaire d’aller, à moins de deux ou trois, Ne eant ad balneas, sive quocumque ire necesse fuerit, minus quam duo vel tres » (règle ch. 4 n° 8).

[39]   —             Témoignage du frère Jean de Navarre, cité par le père Petitot O.P., Dominique de Guzman, p. 219.

[40]   —             P. Lacordaire O.P., Vie de saint Dominique, ch. 10. La vie de saint Dominique par le père Lacordaire (1802-1861) est devenue un classique. Le libéralisme de l’auteur invite cependant à la lire avec réserve. Ses considérations sur l’Inquisition et la croisade contre les albigeois, en particulier, reflètent sa crainte de heurter les préjugés anticatholiques de son siècle. L’ouvrage renferme cependant de belles intuitions.

[41]   —             Il est le premier frère convers de l’Ordre.

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 98

p. 72-98

Les thèmes
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