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Dieu prouvé au cœur de l’homme

 

 

 

par le frère Louis-Marie O.P.

 

 

 

Prouver Dieu ? Ouvrez les yeux : tout l’univers reflète l’Intelligence première [1]. Fermez-les : tout votre cœur aspire au bonheur.

 

i. — Vous avez naturellement le sens du sacré, c’est-à-dire d’une réalité supérieure – au-delà de l’humain – qui donne un sens à votre vie.

 

ii. — Aucun plaisir terrestre ne peut satisfaire votre désir illimité de bonheur : vous aspirez à un Bonheur infini – au-delà de ce monde.

 

iii. — Vous prenez vos décisions, non pas seulement en fonction de votre bien à vous, mais par rapport au bien en soi : le bien moral – au-delà de ce qui est agréable ou utile à chaque individu.

 

iv. — Ce bien qui oriente votre conscience n’est pas seulement un idéal mais un devoir, une obligation morale qui s’impose comme le décret anonyme d’une Autorité transcendante – au-delà des autorités humaines.

 

v. — Doté d’un sens aigu de la justice, vous constatez qu’elle n’est jamais parfaite ici-bas ; vous attendez donc naturellement une justice suprême qui récompensera le bien et punira le mal au-delà de cette vie.

 

Autant d’indices pointant vers un Bien suprême et éternel qui

i. dépasse l’ordre purement humain,

ii. nous attire à lui comme vers le souverain bonheur,

iii. oriente et étalonne notre conscience morale,

iv. impose sa loi comme obligatoire,

v. sanctionnera définitivement nos actes.

 

Ce Bien suprême ne peut être que Dieu.

I. — L’homme a naturellement le sens du sacré

: Le « sacré », n’est-ce pas très vague ?

– C’est en tout cas universel. Toutes les civilisations antiques sont centrées sur le sacré, qui est d’abord, étymologiquement, ce qui est intouchable, intangible, en opposition au profane qui est libre d’accès [2]. Le mot sacré désigne ainsi, de façon très générale, une réalité à part qui appelle un respect absolu accompagné d’une crainte révérencielle.

 

: Et tout homme aurait le sens du sacré ?

– Tout homme a déjà conscience d’avoir lui-même une certaine dignité, une certaine noblesse au milieu des minéraux, végétaux et animaux qui l’entourent. Il a la lumière de la raison, il a un élan vers le bien et le juste, il a la possibilité de connaître l’univers et de juger ses propres actes. Sous cet aspect, il est à part du reste du monde et comme un mystère pour lui-même. Or ce mystère le renvoie à une réalité supérieure : quelque chose qui le dépasse, qui mérite le respect, et que tout homme doit reconnaître, d’une façon ou d’une autre. On pourrait convoquer aussi bien l’histoire des religions que l’anthropologie, l’ethnographie, la paléontologie, la sociologie, la psychologie fondamentale ou la linguistique. Sans définir précisément ce qu’est le sacré, toutes ces sciences montrent qu’il est au cœur de chaque société et de chaque vie humaine.

 

: La science n’a-t-elle pas libéré l’homme moderne des vieilles superstitions ?

– Des vieilles, peut-être. Mais pas des nouvelles, et certainement pas du sacré. Même le mouvement de sécularisation, qui veut mettre la raison humaine au centre de tout, a dû sacraliser certaines idées (liberté, droits de l’homme, etc.) pour en faire des absolus. Les idéologies modernes (socialisme, libéralisme, laïcisme, droits-de-l’hommisme, écologisme,…) adorent des idées abstraites plutôt que des statuettes, mais n’en sont pas moins des formes d’idolâtrie qui mettent des valeurs terrestres au rang de Dieu.

 

:  La laïcité n’est qu’une neutralité, comment pourrait-elle être idolâtre ?

– Cette neutralité est un mythe. Un ministre de l’Instruction Publique a même avoué qu’elle était un mensonge destiné à faire avaler plus facilement l’idéologie officielle [3]. — Un autre ministre de l’Éducation, Vincent Peillon, a clairement redit, au 21e siècle, que la laïcité est une religion. Camouflée sous des noms divers (Laïcité, Droits de l’homme), il y a aujourd’hui, en France, une religion d’État qui a remplacé la religion catholique et qui impose à tous les citoyens, dès l’école primaire, des dogmes, des mythes, des symboles, des rites et une morale très particulière.

 

N’est-il quand même pas exagéré de parler de « religion d’État » ?

– L’existence des religions séculières est couramment admise par les sociologues. Des analystes de tout bord et de toute génération – du monarchiste agnostique Charles Maurras au militant gauchiste Régis Debray, en passant par le républicain anticlérical Léon Gambetta, le juriste Jean Carbonnier, la philosophe libérale Chantal Delsol, l’historien protestant Jean Baubérot, le marxiste robespierriste Albert Mathiez ou l’historien du Droit Jean-Louis Harouel – s’accordent à reconnaître l’idéologie des Droits de l’homme comme une de ces religions [4]. Même dans notre république « laïque », l’homme ne peut échapper au sacré.

 

Vous niez donc que l’humanité est en train de sortir de la religion ?

– Exactement.  

 

Toute l’histoire récente ne montre-t-elle pas ce mouvement de sortie ?

– Au contraire ! Une série d’expériences extrêmes a prouvé que l’homme reste toujours un animal religieux. Il peut se révolter contre la religion, la tordre dans tous les sens, lui donner les formes les plus dégradées et les plus improbables, aller jusqu’à l’inverser dans des systèmes qui se proclament matérialistes et athées, mais il ne peut en sortir. Quand il croit s’en échapper, l’anti-religion elle-même devient une religion. Au lieu d’adorer le Dieu personnel et transcendant, il adorera la déesse Raison, le prolétariat universel, la race aryenne, la Terre-mère ou n’importe quoi d’autre, mais il ne cessera pas d’adorer !

 

Vous jouez sur les mots ! L’homme moderne refuse toute référence sacrée…

– Mais il sacralise ce refus ! Et s’installe dans l’hypocrisie. Voyez la France depuis 1905. L’État ne s’est séparé de l’Église que pour mieux s’unir à la franc-maçonnerie. A la place du catéchisme catholique, l’élève républicain apprend la mythologie maçonnique, avec ses trop fameuses valeurs de la République. On lui déclare que la Laïcité est sacrée, que l’école doit être sanctuarisée, et qu’il faut y interdire tout signe chrétien ou musulman qui viendrait la profaner. Pour célébrer la Laïcité, on multiplie les rites et les symboles : une fête spéciale (9 décembre), une charte qui doit être mise à l’honneur dans les écoles et les hôpitaux, une cérémonie de plantation d’arbres de la Laïcité, des hymnes, des cantiques, etc. Si ce n’est pas une religion, c’en est une belle imitation ! — Et ce n’est encore que le côté officiel. Dans l’ombre, les dirigeants consultent des médiums. L’un d’eux raconte : « Je rencontre de puissants hommes d’affaires qui devant moi se transforment en petits enfants [5] ». Au cœur du pouvoir, la franc-maçonnerie favorise cette duplicité : elle oppose au christianisme le rationalisme le plus étroit, mais diffuse en même temps l’occultisme le plus irrationnel.

 

Qu’est-ce que ça prouve ?

– L’homme a naturellement la soif du sacré, le sens du mystère, le pressentiment d’une réalité supérieure. Il a besoin d’adorer. Mais adorer quoi ? Seul un vrai Dieu – existant éternellement par lui-même, de façon parfaite et absolue – mérite cet hommage. La question est donc réglée : ce Dieu existe.

 

Drôle de démonstration ! Vous pensez vraiment convaincre un athée ?

– Tout athée a ses idoles secrètes. Même la franc-maçonnerie, qui vante sans cesse la laïcité, se réunit dans des temples, affiche un rituel mystérieux, flatte le goût du secret et impose à ses adeptes un symbolisme qui, prétendument, n’a pas d’autre sens que celui qu’ils voudront y mettre, mais devient pourtant plus clair lors des initiations successives. Ce continuel double discours prouve que l’homme n’échappe pas au sacré. Il est forcé d’invoquer une réalité suprême. Or une réalité vraiment suprême ne peut pas être forgée par l’homme. Comment se raccrocher à ce qu’on soutient soi-même ? En définitive, l’homme n’a le choix qu’entre un Dieu vraiment Dieu et un « sacré » d’origine humaine qui n’est alors, par définition, qu’un mensonge et une idolâtrie.

 

:  L’existence du Dieu vraiment Dieu est-elle pour autant prouvée ?

– C’est le seul moyen d’échapper à l’irrationnel ! Au fond, toute la question est de savoir si l’homme doit être raisonnable envers ce qui le dépasse ou s’il peut laisser le sentiment religieux errer à l’abandon, sans souci de la vérité. L’homme est contraint d’adorer. A-t-il pour autant le droit d’adorer n’importe quoi, au gré de son imagination, en s’enfermant dans des mythes ? Cette séparation de la religion et de la raison, à laquelle les anciens païens s’étaient trop facilement résignés, est indigne d’un être raisonnable.

 

: Vous voilà donc rationaliste ?

– Aucunement ! Ni rationaliste, qui nie bêtement tout ce qui nous dépasse, ni irrationaliste, qui croit bêtement n’importe quoi ! Entre ces deux excès, le bon sens recommande d’utiliser au maximum les lumières de la raison, tout en reconnaissant ses limites. Le sentiment religieux ne doit être ni refoulé ni débridé, mais contrôlé. La raison doit respecter cette marque de l’Ouvrier divin sur son ouvrage, mais l’empêcher de dégénérer en idolâtrie ou en superstition. On ne peut adorer que ce qui est raisonnablement adorable : un être réellement parfait et transcendant, au-delà de toutes nos imperfections, existant éternellement par lui-même. Tel est notre Dieu. — Qui se manifeste aussi dans notre insatiable désir de bonheur.

II. — Tout homme aspire à un bonheur supra-terrestre 

: Le bonheur. Quel rapport avec Dieu ?

– L’homme aspire naturellement à un bonheur infini, au-delà des biens terrestres. Comme le disait le grand philosophe africain :

Tu nous as orientés vers toi, Seigneur, et notre cœur reste insatisfait tant qu’il ne peut reposer en toi [6].

: Attendez… Beaucoup d’hommes se contenteraient très aisément d’une grosse fortune jointe à un beau mariage et une bonne santé…

– C’est ce qu’ils s’imaginent… tant qu’ils n’en ont pas fait l’expérience ! L’homme idéalise facilement ce qu’il n’a pas. Sa vie est faite d’espoirs, de désirs, d’efforts pour atteindre tel ou tel bien qui doit le combler. Hélas ! Dès qu’il est atteint, c’est la déception : ce n’est pas le bonheur absolu. Et le cycle reprend : nouveaux désirs, nouveaux efforts, nouvelles déceptions.

 

: Vous n’avez pas l’impression d’être un peu pessimiste ?

– Réaliste ! Voyez les avaricieux. Ayant déjà largement de quoi vivre, ils sont incapables de se dire une fois pour toutes : « C’est assez ! ». Ils ont besoin de voir leur richesse indéfiniment grossir. N’est-ce pas la preuve d’un désir infini – que l’argent est bien incapable de combler ? Voyez les ambitieux : Toujours plus haut, telle est leur devise ! Ils ne peuvent s’arrêter dans la course aux honneurs. Que révèle cette soif insatiable, sinon que le cœur de l’homme est plus grand que les gloires qu’ils collectionnent ? Voyez les voluptueux, sans cesse à la recherche de nouveaux plaisirs. Pour eux non plus, ce n’est jamais assez ! Les plaisirs se succèdent sans jamais éteindre le désir. Où est donc le vrai bonheur, sinon au-delà des biens d’ici-bas ?

 

:  Vous prenez des cas extrêmes. Si l’on sait modérer ses désirs, on peut trouver le bonheur ici-bas !

– Vous voilà philosophe ! En bon moraliste, vous expliquez qu’il faut rationaliser notre conduite, discipliner nos passions, calmer nos désirs et restreindre nos ambitions. Nous aurons ainsi un certain bonheur. C’est sans doute mieux que rien, mais le problème reste entier.

 

:  Quel problème ?

– Vous parlez de modérer les désirs. Le bonheur que vous proposez n’est donc pas le bonheur illimité auquel l’homme aspire !

 

:  Mais l’homme est limité ! Pourquoi lui vouloir un bonheur sans limites ?

– C’est précisément la question. Pourquoi nos désirs dépassent-ils si largement nos besoins terrestres ? Pourquoi l’homme ne se contente-t-il pas de la nourriture du jour, comme les autres animaux ? D’où vient son continuel besoin de changement ? Sa soif de nouveauté ? Son goût du progrès ? Sa nostalgie du merveilleux ? Ces désillusions, cet ennui, ce dégoût, même au milieu des jouissances ? Ce malaise indéfini ? Ce cœur toujours inassouvi ? Ce rêve d’immortalité ? Pourquoi un poète a-t-il pu écrire :

Borné dans sa naissance, infini dans ses vœux,

L’homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux [7] ?

:  Il doit y avoir une explication naturelle !

– Elle est bien connue : à la différence des autres animaux, l’homme n’est pas seulement mû par l’instinct et les passions ; il est raisonnable. La raison lui permet de relativiser tous les biens d’ici-bas. Face à n’importe quel bien sensible, elle lui dit : Ce n’est pas le bien absolu ! Tu peux désirer davantage ! Grâce à cet éclairage, le désir humain dépasse toutes les réalités terrestres pour viser le bien total : le bonheur sans limite.

 

:  Les hommes recherchent quand même surtout les biens terrestres…

– L’homme reste un animal, d’abord attiré par ce qu’il peut voir, entendre, sentir. Comme l’insecte fonce dans la vitre en tendant vers la lumière, il peut se précipiter sur des plaisirs immédiats sans suffisamment se préoccuper du bonheur durable. Il peut ainsi se cogner à la vitre, s’assommer, faire son malheur, mais toujours en recherchant le bonheur sans limite.

 

:  Il n’est donc pas si raisonnable ?

– Il est doté de raison mais aussi, et d’abord, de passions animales. Il peut même commettre des folies inconnues des bêtes qui, elles, sont protégées par leur instinct. Mais ces désordres, jusqu’aux pires excès (drogue, alcoolisme, débauche) et les pires détresses (dépressions, suicides [8]), témoignent encore de cette particularité humaine : la recherche du bonheur absolu. Baudelaire, décrivant les Paradis artificiels, évoque ce goût de l’infini à propos du haschich :

Les vices de l’homme, si pleins d’horreurs qu’on les suppose, contiennent la preuve (quand ce ne serait que leur infinie expansion !) de son goût de l’infini ; seulement, c’est un goût qui se trompe souvent de route. […] L’homme a donc voulu créer le Paradis par la pharmacie, par les boissons fermentées, semblable à un maniaque qui remplacerait des meubles solides et des jardins véritables par des décors peints sur toile et montés sur châssis. C’est dans cette dépravation du sens de l’infini que gît, selon moi, la raison de tous les excès coupables […] [9].

Le philosophe William James note de même, à propos de l’ivresse :

Ce n’est pas seulement par dépravation que les hommes la recherchent. Elle tient lieu aux pauvres, aux illettrés, de musique et de littérature. C’est un des troublants mystères de la vie que, pour beaucoup d’entre nous, les seuls moments où nous aspirons quelques bouffées d’infini soient les premières phases de l’abrutissement [10].

:  Nous voilà assez loin de la religion…

– Tous les cultes païens ont prôné l’ivresse sacrée, à base de vin, de bière, d’opium, de cocaïne, de chanvre ou de peyotl [11]. Seul le christianisme a visé plus haut. Mais l’actuelle déchristianisation ramène ces pratiques :

Les raisons profondes qui entraînent encore l’homme moderne vers la boisson n’ont pas changé. L’ivresse reste pour lui un moyen de satisfaire au besoin qu’il éprouve toujours de franchir ses propres limites et d’entrer en communion avec ce qui le dépasse. Elle s’est laïcisée à nos yeux, simplement parce qu’elle a cessé d’être associée aux pratiques et aux croyances d’une religion déterminée. Elle n’en a pas moins gardé sa fonction originelle, qui est d’ouvrir aux âmes l’accès d’un monde surhumain [12].

L’homme moderne n’échappe pas plus que ses devanciers à la loi permanente et fondamentale de son être, qui lui impose de se chercher au-delà de ce qu’il est. […] Si l’on ne propose plus à l’homme un idéal surnaturel qui exalte sa personnalité et qui l’entraîne aux vraies conquêtes morales, on le réduit à se jeter sur l’appât des toxiques et de toutes les ivresses individuelles ou collectives, pour tâcher d’assouvir, mais en s’abaissant alors au-dessous de lui-même, son désir instinctif de s’évader de soi [13].

:  Tout le monde ne s’évade quand même pas dans l’ivresse…

– Mais l’art manifeste le même besoin d’évasion :

C’est cet admirable, cet immortel instinct du beau qui nous fait considérer la terre et ses spectacles comme un aperçu, comme une correspondance du Ciel. La soif insatiable de tout ce qui est au-delà, et que révèle la vie, est la preuve la plus vivante de notre immortalité. C’est à la fois par la poésie et à travers la poésie, par et à travers la musique, que l’âme entrevoit les splendeurs situées derrière le tombeau ; et quand un poème exquis amène les larmes au bord des yeux, ces larmes ne sont pas la preuve d’un excès de jouissance, elles sont bien plutôt le témoignage […] d’une nature exilée dans l’imparfait et qui voudrait s’emparer immédiatement, sur cette terre même, d’un paradis révélé [14].

C’est toujours et partout le même désir du bonheur absolu.

 

:  Mais ce bonheur absolu existe-t-il vraiment ?

– Évidemment, puisqu’il nous attire !

 

:  Pardon ?

– Notre désir de bonheur dépasse tout bien particulier, pour s’orienter vers le bien dans toute son amplitude, qui est illimitée. C’est précisément cette considération du bien absolu qui nous rend libres, capables d’un vrai choix volontaire, parce qu’elle permet de relativiser tous les biens terrestres. (Telle réalité terrestre, qui m’attire tant, n’est pas le bien absolu : je suis donc libre à son égard, pouvant décider librement de m’y attacher ou, au contraire, d’y renoncer.) La loi fondamentale de notre volonté est l’attraction du bien illimité. Or cette attraction, qui est un fait observable, réclame une cause, et une cause qui existe réellement, car rien ne peut agir sans exister. Il faut donc nécessairement que ce Bien illimité, qui nous attire, existe !

 

:  Vous allez trop vite. L’homme ne peut-il pas être attiré par une illusion ?

– Fondamentalement, non.

 

:  N’y a-t-il pas des mirages dans le désert ?

– Il y a des phénomènes optiques qui favorisent les illusions, mais l’homme perdu dans le désert ne commence pas à ressentir la soif parce qu’il croit voir une oasis. Au contraire, il croit très facilement voir ce qui pourra soulager sa soif parce qu’il en a déjà le désir !

 

:  Et alors ? Il est bel et bien attiré par une illusion ?

Trompé par une illusion : oui. – Attiré par elle : non, mais par la réalité qu’elle imite. Toute illusion tire sa force attractive du réel qu’elle plagie. La réalité est première. Or l’attirance de notre volonté par le Bien illimité n’est pas un accident, ni un état morbide : c’est notre nature. Il faut donc que le Bien illimité qui nous attire existe réellement. Sinon, notre nature est aberrante et nous plongeons dans un monde fantasmagorique où la réalité serait causée par l’illusion.

 

:  Vous pouvez reprendre ?

– Les animaux ont des désirs matériels, limités à telle ou telle sorte de biens sensibles. Mais nous autres, humains, avons en plus, par l’intelligence et la volonté, l’attrait du Bien total. Cette tendance vers le bien absolu constitue notre volonté libre. Puisque, de fait, cette volonté existe, il est certain que le bien absolu existe.

 

:  Ce n’est peut-être qu’un idéal que l’homme n’atteindra jamais ?

– Il ne s’agit pas ici de savoir si l’homme peut l’atteindre, mais seulement s’il existe. L’enfant qui tend les mains vers la lune a très peu de chances de réussir un jour à la toucher, mais la lune n’en existe pas moins. — Nous constatons que l’homme n’a pas naturellement le bonheur en lui-même : il tend sans cesse vers des biens extérieurs à lui. Il n’est pleinement satisfait ni par les biens matériels (nourriture, argent, plaisirs), ni par les biens proprement humains (science, honneurs, amitié). Il cherche toujours plus, et seul un bien absolument parfait pourrait le satisfaire. C’est ce bien absolu qui attire et oriente sa volonté. On en doit conclure que ce Bien parfait existe, car il est impossible qu’une tendance naturelle soit sans objet.

 

:  Et pourquoi donc n’y aurait-il pas de tendance naturelle sans objet ?

– A quoi pourrait bien correspondre la faim si aucun type de nourriture n’existait ? Quelle signification pourrait prendre le mot soif dans un univers qui ne connaîtrait pas l’état liquide ? Que peut être la vue, s’il n’y a rien à voir ? Toute tendance est spécifiée par l’objet auquel elle est ordonnée. Sans lui, elle n’existe pas ! — Notre volonté tend par nature au bonheur parfait. Cette orientation n’est pas un caprice individuel et passager, mais la tendance universelle de toute l’humanité. A la différence des autres animaux, l’être humain ne se contente pas de telle ou telle réalité terrestre, il veut le bien total et absolu. C’est donc que ce bien absolu existe.

 

:  Vous oubliez que l’homme est guidé par des idées ! Il suffit donc que ce bien absolu existe à l’état d’idée, dans notre esprit, pour qu’il puisse mouvoir notre volonté sans exister réellement !

– Voilà la dernière échappatoire des athées ! Eux qui sont si facilement matérialistes et positivistes, qui ne veulent admettre que ce qu’on peut voir, toucher et mesurer, en sont ainsi réduits à invoquer une idée pure, qui ne correspondrait à aucune réalité positive, mais qui serait installée, on ne sait trop pourquoi, dans notre esprit, d’où elle attirerait invinciblement notre volonté. Cette supposition n’est pas seulement gratuite, mais impossible : les idées pures n’ont pas ce pouvoir. Les idées pures n’ont d’ailleurs aucun pouvoir et ne peuvent exercer aucune espèce d’attraction.

 

:  Ne dit-on pas toujours que les idées mènent le monde ?

– On ne le dit pas toujours ! Les matérialistes veulent au contraire tout réduire à la matière et aux rapports de forces physiques. Il est intéressant de voir ici les athées leur fausser compagnie.

 

:  Mais vous, qui n’êtes pas matérialiste, vous reconnaissez que les idées mènent le monde ?

– Les idées humaines sont intéressantes et bénéfiques dans la mesure où elles correspondent au réel. Une idée pure, qui ne correspondrait à aucune réalité existante, n’est qu’une chimère. Selon un mot célèbre : « Elle a peut-être les mains pures, mais elle n’a pas de mains [15] ». Les gens qui acceptent de mourir pour leurs idées, comme on dit, ne le font que parce qu’ils pensent que ces idées correspondent à la réalité, celle qu’ils vivent ou celle qu’ils espèrent pour demain. Personne n’accepterait de mourir pour une idée qu’il saurait totalement irréelle et irréalisable. Seul le réel est appétissant. Aussi, et c’est très important, les idées n’orientent pas notre désir vers elles-mêmes – dans l’esprit –, mais vers le réel – extérieur à l’esprit – qu’elles font connaître. C’est le chocolat réel qui vous attire. C’est lui que vous voulez manger, et non son image ou son idée.

 

:  Et donc ?

– La conclusion est claire : soit le Bien absolu, vers lequel je tends, est une réalité, réellement existante hors de mon esprit, et tout est dans l’ordre. Soit ce n’est qu’une idée, mais qui est alors illusoire. En ce cas, l’homme tend par nature vers une chimère ; sa volonté est radicalement faussée : il n’est qu’un monstre aux tendances aberrantes, et sa vie est absurde. Il doit dire, avec le psychanalyste Bruno Bettelheim :

Nous devons faire comme si la vie avait un sens… Le fait qu’elle n’en ait pas, c’est précisément un motif pour que chacun d’entre nous lui en trouve un ! Une tâche peu facile […] !

Tellement peu facile que le malheureux finira par se suicider en 1990. Que peut en effet signifier « faire comme si la vie avait un sens », si le mot sens est lui-même dépourvu de sens ? Le suicide reste le seul moyen d’échapper à ce monde de fous.

 

:  Tous les athées ne se suicident pas…

– Mais qui est totalement athée ? Qui pense vraiment que la vie n’a aucune signification ? Un intellectuel comme Sartre peut affirmer que la vie humaine n’a aucun sens et que l’homme est ainsi condamné à s’inventer lui-même, mais il avoue qu’une telle conclusion donne la nausée [16], et il ne peut l’appuyer d’aucun argument sans se contredire. Loin de montrer l’absurdité du monde, ces aberrations prouvent, par l’absurde, l’existence du Bien absolu.

 

:  Mais où est donc ce Bien absolu, et à quoi ressemble-t-il ?

– Attirés par lui comme par un aimant mystérieux, nous sommes incapables d’en distinguer les traits. On peut momentanément le confondre avec telle richesse ou telle délectation qui nous charme un instant, mais nous sommes vite détrompés : Ce n’était pas le bien parfait ! Je désire bien plus que ça ! Cette expérience, plusieurs fois répétée, nous permet justement de définir le Bien absolu par contraste avec tous les biens qui nous ont déçus et dont nous percevons les limites :

• le Bien absolu n’a aucun de leurs défauts ou de leurs limitations,

• mais il est, de façon éminente, tout ce qui, en eux, est bon et aimable.

 

:  Nous voilà bien avancés…

– Plus que vous ne croyez. Car on atteint ainsi les caractéristiques de l’être absolu et éternel qu’on s’accorde généralement à nommer Dieu :

• le Bien absolu existe par lui-même, éternellement, trouvant en lui-même une béatitude parfaite ; sinon, ce n’est pas lui, mais ce dont il dépend ou ce vers quoi il tend, qui serait le bien parfait ;

• le Bien absolu est immatériel, car la matière est une limitation : il est ainsi au-delà du temps et de l’espace ;

• le Bien absolu est vivant et jouit éternellement d’un bonheur immatériel, analogue à celui que notre intelligence peut trouver dans la connaissance et notre volonté dans l’amour ;

• le Bien absolu ne pourrait pas fournir davantage de bonheur qu’en se donnant Lui-même à contempler et à aimer. Ce serait, pour nous, le sommet absolu de la béatitude mais, en même temps, une élévation au-dessus de notre nature. Est-ce réalisable ? Seule la Révélation divine peut répondre. Laissée à ses propres lumières naturelles, la raison humaine doit rester au mode conditionnel. La mesure exacte dans laquelle nous pouvons nous approcher du Bien infini est donc une question délicate, que nous n’aborderons pas ici. Il suffit, pour l’instant, de savoir que ce Bien existe.

 

:  C’est votre dernier mot ?

– Laissons plutôt la conclusion à un jeune homme, à la fois doué et vaniteux qui, dans son collège (Henri IV, à Paris), avait surtout appris à honorer les philosophes des Lumières et à détester la religion (« l’Église n’était à nos yeux qu’une officine de mensonge se liguant avec la tyrannie des princes pour abrutir les peuples »). Il raconte :

J’étais alors âgé de dix-sept ans et demi. Je jouissais de tout le bonheur qu’un enfant peut avoir. C’était un soir d’automne. Nous venions de rentrer au collège après les vacances. Les élèves étaient au dortoir, et chacun venait de se retirer dans sa cellule. Au lieu de me déshabiller, je m’étais assis sur mon lit, plongé dans mille réflexions agréables […]. Bientôt commença dans mon âme le discours intérieur que voici. L’ensemble et les détails sont gravés dans ma mémoire pour l’éternité, quelle que soit la puérilité du point de départ :

Me voici en seconde année de rhétorique ; je suis le plus fort de ma classe et de mon collège, et peut-être le plus fort des élèves de Paris… L’année prochaine, en philosophie, j’aurai probablement le prix d’honneur… après cela, je ferai mon Droit… je serai avocat, très bon avocat ; j’acquerrai une belle position et une grande fortune. Mais un métier ne suffit pas ; il faut faire quelque chose de beau, quelque chose qui me conduira à l’Académie française [17]… Puis je me marierai. Oh ! quel choix et quel amour !

Je voyais ainsi se dérouler ma vie d’année en année dans un bonheur croissant. Je voyais les personnes, les choses, les événements, les lieux. Je voyais mon château, mes amis, ma famille ; la belle, l’admirable compagne de ma vie ; mes enfants, les joies, les fêtes, le bonheur intime, le bonheur partagé.

Mais bientôt, l’éclatant soleil qui dorait mon imagination commença à donner une tout autre lumière. Un large et noir nuage passait devant le soleil. Tout pâlissait, et il fut inévitable de dire : Après tout cela, moi aussi, je mourrai ! Je mourrai, et tout sera fini !

Dieu donnait toujours à mon imagination la même force. Il me fit voir et sentir et goûter la mort, comme il venait de me faire voir, sentir et goûter la vie. Il est impossible de dire avec quelle vérité je vis la mort, je la sentis tout entière. Elle me fut montrée, donnée, dévoilée.

Tout est donc fini ! me disais-je ; plus de père, plus de mère, plus d’amis… plus de soleil, plus d’hommes, plus de monde ! plus rien ! Voilà donc la vie ! Tous les hommes naissent et meurent ainsi ! Alors, je voyais les générations passer et disparaître comme des troupeaux qui vont à la boucherie sans y penser, comme les flots d’une rivière qui approchent d’une cataracte, où ils descendent tous à leur tour, mais pour rester sous la terre, et ne plus retrouver le soleil.

A cette vue, j’étais immobile et comme cloué par l’étonnement et la terreur. J’étais désespéré. Le désespoir, alors, me porta à rassembler mes forces et à chercher quelque part quelque ressource. Se peut-il que ce soit là tout ? Si ce n’est pas là tout, où est le reste, et à quoi sert ce que je vois ?

Je ne voyais aucune réponse à ces questions, mais je commençais à parler à Dieu. Ô mon Dieu ! Y a-t-il donc un Dieu ?

Et, toujours plus désespéré, je rentrai dans mon âme et pénétrai en un instant à des profondeurs que je n’avais jamais aperçues. Je crois voir encore aujourd’hui cette profondeur sans fond.

Ô Dieu ! ô Dieu ! criais-je […] Lumière ! Secours ! […] Faites-moi connaître la vérité et j’y consacrerai ma vie entière !

Tout aussitôt, je compris que je n’avais pas crié en vain. Je sentais que la vérité existait, que je la connaîtrais, que j’y consacrerais ma vie entière [18].

 

: En résumé ?

– En résumé, ce désir insatiable de bonheur, que nous avons tous au fond du cœur, et qui dépasse tous les biens de cette terre, nous indique un souverain Bien (absolu et parfait) qui ne peut être que Dieu. — Mais ce sommet est aussi accessible par d’autres versants. Après être monté vers le souverain Bien par le chemin du désir, à la recherche du bonheur, on peut partir du sens moral également présent en tout homme.

III. — Tout homme a naturellement un sens moral

: Qu’est-ce que la morale ?

– Certains actes de bonté, de droiture, de dévouement, de force héroïque suscitent spontanément l’admiration. On les approuve, même si leur auteur s’est sacrifié et qu’il en retire, apparemment, plus de malheur que de bonheur. A l’inverse, certains comportements répugnent, même si leur auteur est suffisamment habile pour en retirer plaisir et richesse. Ces jugements sur la valeur des actes humains (C’est bien ! C’est beau ! C’est noble ! – ou, à l’inverse : C’est honteux ! C’est injuste ! C’est dégoûtant !) sont appelés jugements moraux, parce qu’ils portent sur les mœurs, c’est-à-dire la façon de vivre.

 

: Et ensuite ?

– Nous apprécions les actes humains selon des critères qui ne se rapportent pas seulement au plaisir ou à l’utilité, mais aussi à ce qu’on appelle communément le bien et le mal. Nous voyons la beauté d’une vie droite et généreuse ; nous en éprouvons l’attrait, même si nous sommes loin de toujours répondre à l’appel. Nous ne pouvons nier que c’est une des aspirations les plus élevées de notre cœur.

 

: Quel rapport avec Dieu ?

– On peut facilement montrer, contre les matérialistes, que le bien moral est spirituel, et non pas matériel. Mais on peut aussi montrer, contre les idéalistes, que ce bien est réel, et non une simple idée. On retrouve donc le Bien suprême réellement existant, dont le nom propre est Dieu.

 

: D’abord, qu’est-ce qui prouve que le bien moral est spirituel ?

– Le bien moral n’est ni visible, ni audible, ni mesurable par un appareil quelconque ; il n’est pas perceptible à nos sens matériels, mais discerné par l’intelligence. Il est immatériel, donc spirituel.

 

: Mais n’est-il pas une construction de notre esprit ?

– C’est la théorie à la mode : l’humanité se forgerait elle-même ses valeurs ! La boussole morale n’aurait donc aucune orientation prédéfinie : chacun met le Nord où il veut ; les individus comme les sociétés édifient à leur guise leurs systèmes de valeurs ; la morale n’a pas d’autre origine que l’homme, qui se crée librement un idéal où il se transcende lui-même [19].

 

: Ainsi, plus de bien absolu !

– Regardez-y de plus près ! Si la liberté humaine est vraiment la créatrice des valeurs, si toute la morale en dépend, c’est elle qui est l’absolu du système. Et cela pose tout de suite un problème : est-elle crédible en ce rôle ? De fait, une liberté sans aucun repère est non seulement angoissante au point de donner la nausée – comme Sartre l’a avoué – mais contraire à toute notre expérience. Nous ne sommes pas tout-puissants ! Notre liberté est relative. Elle ne peut pas créer de rien un idéal moral.

Pour évaluer, pour concevoir un idéal, il faut être ; plus même, il faut être intelligent, il faut être un homme et non pas un animal. La liberté se fonde donc sur la nature humaine. Mais cette nature définit un certain nombre de biens, et corrélativement de maux, qui échappent à la liberté. De ces biens, à vrai dire, la liberté peut ratifier ou refuser un grand nombre ; mais ceux qu’elle refuse n’en subsistent pas moins comme fins naturelles de l’homme. Et il y a un bien que la liberté ne peut transcender parce qu’il n’y a rien au delà, c’est la fin dernière, autrement dit le Bien, qui est aimé nécessairement [20].

Loin d’être créé par nous, le bien s’impose de façon souveraine. Les biens sensibles attirent notre sensibilité, le bien moral attire notre volonté. Celle-ci peut librement l’accepter ou le refuser, mais non le fabriquer.

 

: Les jugements moraux ne proviennent-ils pas de l’éducation ?

– Autant que l’éveil de l’intelligence. Pour apprendre à parler, discerner, compter, raisonner, l’enfant a besoin d’éducateurs. Ensuite, il perçoit par lui-même l’évidence d’une démonstration mathématique. De même, il perçoit par lui-même l’évidence de la distinction entre le bien et le mal, le juste et l’injuste, la victime et l’agresseur. L’éducation peut favoriser la formation du sens moral, elle peut le gêner ou contribuer à le fausser, mais elle ne le crée pas ; elle ne peut pas non plus le supprimer totalement. La dimension morale a la force d’une évidence.

 

: En ce cas, pourquoi la moralité varie-t-elle selon les temps et les lieux ? 

– D’abord, les principes moraux sont assez généraux ; ils ne règlent pas tous les détails, et sont donc susceptibles d’applications différentes, mais équivalentes, dans les différents pays. De plus, comme les principes de la science ou les règles de l’hygiène, les lois morales sont mieux connues en certaines civilisations. Le niveau de moralité n’est pas partout identique. Mais pour l’essentiel, la morale est universelle. La justice, la force, la tempérance et la prudence sont partout appréciées, même si elles ne sont pas exactement pratiquées de la même manière. Tout homme a conscience d’un bien universel qui dépasse les règles de son clan ou de sa civilisation.

 

:  Et personne ne le nie ?

– On peut tout nier. Mais le propre d’une évidence est de ne pouvoir être chassée de l’esprit, même quand elle est niée en parole. Or c’est le cas de la distinction morale entre le bien et le mal. On peut l’atténuer, on peut l’oublier momentanément, emporté par la force des passions, on peut la fausser, en se trouvant des excuses pour commettre l’injustice, on peut même la déformer très gravement, mais on ne peut jamais la supprimer totalement, tant qu’on garde l’usage de la raison. Même les associations de malfaiteurs se réfèrent à une certaine notion de justice. Et les idéologues qui militent contre la morale établie veulent immanquablement la remplacer par une autre (on trouve difficilement plus moralisateur que les soixante-huitards qui prétendaient lutter contre l’ordre moral). Tout homme a une certaine notion du bien et du mal – si dégradée qu’elle puisse être – parce que l’existence du bien moral est une évidence.

 

: Mais ce bien qui s’impose ainsi à la volonté n’est peut-être qu’un idéal ?

– Soyons concrets. On vous blesse en vous agressant violemment dans la rue. Direz-vous, oui ou non, quelque chose de vrai en vous plaignant d’une injustice ? Ce terme – qui appartient à l’ordre moral – correspond-il vraiment à une réalité ou bien ne désigne-t-il qu’une impression purement subjective ? — En sens inverse, un passant, qui aurait facilement pu s’enfuir, vient à votre secours malgré les risques et reçoit une blessure en essayant de vous défendre : y a-t-il réellement quelque chose de louable dans son intervention, ou bien vos remerciements ne seront-ils que des mots en l’air ? Voilà la vraie question.

 

: Et que répondez-vous ?

– La même chose que vous ! En plus de leurs caractéristiques physiques, les actes véritablement humains – volontaires – ont une dimension morale, qui n’est pas matérielle, mais qui est bel et bien réelle. Certains actes sont vraiment héroïques. D’autres sont vraiment injustes ou vraiment miséricordieux. Ils sont tels même s’ils ne sont connus de personne, ou mal jugés par tous. La moralité n’est pas seulement une idée, c’est une réalité dont l’existence s’impose à nous avec la force de l’évidence. Nous voyons clairement, dès l’âge de raison, que certains actes sont bons, et que d’autres ne le sont pas. Nous pouvons nous tromper en appréciant tel ou tel cas particulier, car bien des éléments nous échappent, mais nous ne pouvons pas nous tromper sur l’existence réelle de cet ordre moral.

 

: Mais qu’est-ce que ça prouve, finalement ?

– Le bien est, par définition, ce qui attire, ce qui est désirable, ce vers quoi on tend. Or la morale m’indique comme but, non pas seulement mon bien – mon bien particulier, mon bien à moi – mais le Bien : le Bien absolu, le Bien en soi, qui étalonne ma conscience. La morale évalue les différents actes humains par rapport à ce Bien qui n’est pas une libre création personnelle, mais qui s’impose à moi comme une norme absolue. La morale est ainsi relative. Non relative à ma liberté, comme prétend Sartre, mais relative au Bien absolu. Elle n’a de sens que si ce Bien existe. Et puisque, de fait, la morale existe, il faut admettre que le Bien absolu existe.

 

: Il n’existe peut-être qu’à titre d’idéal ?

– Une montagne réelle a un sommet réel. Or les actes moraux sont réels et orientés vers un sommet qui est le Bien absolu. Ce sommet est donc réel.

 

: Peut-on vraiment comparer la moralité à une montagne ?

– Peu importe la comparaison ! Ce qui est certain, c’est que l’homme n’est pas seulement attiré par les biens sensibles ou par son intérêt personnel, mais par le Bien moral. Il existe réellement des actes de bonté, de justice ou de dévouement qui s’expliquent, finalement, par l’amour du Bien : le Bien absolu, le Bien en soi. Il faut donc que ce Bien soit réel, si l’on ne veut pas tomber dans l’absurde en expliquant le réel par l’illusion.

 

: Mais alors, pourquoi pas une Justice absolue pour expliquer les actes de justice, une Force absolue, une Franchise absolue, etc. ? Et, en face, un Mal absolu ?

– Une Justice séparée de la force ne pourrait pas grand-chose. Et une Force sans justice serait plutôt inquiétante ! Chaque vertu n’est parfaite qu’avec le secours de toutes les autres. C’est le Bien total qui attire, unissant indissociablement force et douceur, justice et miséricorde, prudence et franchise, etc. C’est ce Bien parfait que nous aimons. C’est lui qui existe réellement, de façon absolue. Quant au mal, ce n’est pas une réalité positive, mais un manque, qui n’est jamais recherché pour lui-même.

 

: N’y a-t-il pas des hommes qui font le mal pour le plaisir de faire le mal ?

– Même en ce cas, ce n’est pas le mal qu’ils recherchent, mais le plaisir qui y est accidentellement associé : impression de force chez celui qui brave la loi ; impression de justice pour celui qui se venge ; rappel agréable chez celui qui a lié au sentiment de culpabilité le souvenir d’un plaisir défendu ; etc. La psychologie humaine est complexe et fragile. Mais, fondamentalement, seul le bien attire : bien sensible qui flatte notre sensibilité, et bien moral qui attire notre volonté. Or ce bien moral – qui m’attire réellement – n’est pas seulement mon bien à moi, mais le Bien en soi, le Bien suprême et absolu – qui existe donc réellement.

 

: N’êtes-vous pas en train de transformer une abstraction en réalité ?

– Nous ne partons pas d’une abstraction, mais du réel. Une voûte de pierres a nécessairement une clé de voûte aussi réelle que sa base. Même sans la toucher, vous êtes certain qu’elle existe réellement. Elle ne peut pas être une idée pure, car c’est elle qui équilibre toute la voûte et lui permet de tenir ! — De même, le Bien suprême, qui équilibre tout l’ordre moral, ne peut être seulement une idée. Il doit être au moins aussi réel que tout ce qu’il fait exister, même s’il nous dépasse, comme une réalité inatteignable.

 

: Et ce Bien suprême serait Dieu ?

– Le Bien suprême existant réellement ne peut être que Dieu. Il s’identifie ainsi au Bonheur suprême, ce qui est logique – et rassurant.

 

: Rassurant ?

– Si l’homme tendait d’un côté vers le bonheur et d’un autre côté vers le bien moral, sans que les deux coïncident, notre volonté serait comme écartelée. Si la nature humaine n’est pas fondamentalement schizophrène, ces deux chemins doivent se rejoindre. Or ils ne se rejoignent qu’en Dieu. Voilà encore une précieuse confirmation, sur laquelle il faudra revenir (v).

 

: Conclusion ?

– Le sens moral oriente tout homme vers Dieu. Mais la morale ne nous propose pas seulement des modèles à admirer : elle s’impose comme une loi, avec la force d’une obligation : quatrième indice vers Dieu.

IV. — L’homme a le sens du devoir et de la culpabilité

: S’agit-il toujours de morale ?

– Sous un nouvel aspect. Car le bien moral n’est pas seulement admirable et attrayant. Il est obligatoire. C’est un impératif, un devoir, une exigence qui s’impose à tous les hommes : il faut faire le bien et éviter le mal.

 

: La voix de la conscience ?

– Si vous voulez. Mais n’allez pas imaginer une entité spéciale qui nous chuchoterait ses avis ou ses reproches. La conscience morale n’est rien d’autre que notre raison jugeant nos propres actes.

 

: Nous nous jugeons nous-mêmes ?

– Nous nous jugeons, mais pas tout seuls : par rapport à une loi que notre raison découvre progressivement, de façon plus ou moins précise et exacte, et qu’on appelle la loi morale [21].

 

: Et d’où vient cette loi ?

– C’est le nœud de la question. Cette loi morale est en nous, mais ne vient pas de nous. Elle s’impose comme une norme universelle, qui dépasse notre volonté personnelle. Nous pouvons y manquer car nous restons libres, mais nous recevons alors, comme un choc en retour, ce jugement négatif qu’on appelle le remords ou la mauvaise conscience. Un auteur romantique notait, dans un célèbre roman :

On n’empêche pas plus la pensée de revenir à une idée que la mer de revenir à un rivage. Pour le matelot, cela s’appelle la marée ; pour le coupable, cela s’appelle le remords. Dieu soulève l’âme comme l’Océan [22].

 

: Mais pourquoi Dieu ?

– Quelle autre volonté est supérieure à l’homme ? La loi morale vient d’une autorité dont nous ne connaissons ni le nom, ni le visage, mais dont nous recevons clairement les ordres, sur un mode impératif, qui n’autorise aucune contestation. Cette autorité transcendante – au-delà des autorités humaines – s’impose de façon anonyme à toutes les volontés humaines. C’est l’autorité de Dieu.

 

: Attendez !… C’est peut-être tout simplement la pression sociale…

– Mais pourquoi cette pression sociale trouve-t-elle une alliée dans notre propre cœur ? De même que l’instruction éveille, dégage, fait grandir l’intelligence, mais ne la crée pas, de même la pression du milieu social contribue à former ou déformer le sens moral des individus, mais n’en est pas la source. La société peut utiliser notre sens du devoir, l’influencer, l’incliner dans telle ou telle direction. Mais cela suppose qu’il existe !

 

: Ne peut-il provenir du « dressage » social de nos ancêtres ?

– Si le sens du devoir vient d’abord de la pression sociale, comment peut-il, en certains cas, résister à la société ? Comment peut-on, au nom du bien, de la justice, de la morale, s’opposer à sa famille, à sa cité, à son milieu social, voire à l’ensemble des hommes ? Pourquoi les plus hautes personnalités morales – comme Socrate ou Jeanne d’Arc – ont-elles tant de liberté d’esprit face aux pouvoirs du jour ? Et d’où viennent les lois non écrites invoquées par Antigone ?

 

: Il doit y avoir une explication biologique : le sens moral serait une sorte d’instinct supérieur, amélioré peu à peu par l’évolution.

– Réductionnisme ! Les matérialistes veulent à tout prix réduire la morale à la biologie, de même qu’ils réduisent la biologie à la physique et la physique aux particules élémentaires : tout s’expliquerait par la seule matière. Ce réductionnisme matérialiste est absurde en général, comme on l’a déjà vu [23], et il a pour conséquence morale de nier la volonté libre. Si l’homme n’est composé que d’instincts divers se contrebalançant, comme chez les autres animaux, sans qu’une faculté supérieure puisse arbitrer en fonction d’un choix intelligent, alors l’homme n’est pas libre ! Seule une volonté spirituelle peut lui permettre d’échapper au déterminisme matériel. Le plus incroyable est que ces matérialistes, qui nient la liberté humaine, ont sans cesse son nom à la bouche ! Bernanos leur rétorque :

Si vos actes, vos sentiments, vos idées mêmes ne sont que de simples déplacements moléculaires, un travail chimique et mécanique, comparable à celui de la digestion, au nom de qui, au nom de quoi voulez-vous que je vous respecte ? Citoyen, de haut en bas, vous n’êtes qu’un ventre [24] !

 

: Mais quel rapport avec la morale ?

– De deux choses l’une :

• soit l’homme n’est qu’un animal mû par des instincts ; il n’est donc pas réellement libre, et la morale n’est qu’une illusion ;

• soit il a une intelligence spirituelle et une volonté libre, et c’est à ce niveau, et non à celui des instincts, que se pose le problème de la morale.

 

: Et si la première hypothèse était la bonne ?

– Alors, l’homme ne serait qu’un animal comme les autres, sans volonté libre, ni loi morale. Mais ceux qui défendent ces thèses dans leurs discours ne les appliquent jamais dans la vie réelle. Ils continuent à invoquer les droits de l’homme, à réclamer la liberté de pensée – au moins pour eux – et à émettre des jugements moraux. Ils persistent à considérer leurs enfants, leurs amis, leurs voisins et leurs adversaires politiques comme des êtres libres, responsables de leurs actes. Ils s’obstinent à leur donner, à temps ou à contretemps, des leçons de citoyenneté et de savoir-vivre. Pourtant, s’ils ont raison, personne n’a plus le droit de condamner quoi que ce soit !

 

:  Vous dites donc que l’homme est à la fois libre et soumis à une loi morale ?

– Et vous ? N’avez-vous pas conscience d’être capable de prendre vous-même des décisions, sans avoir pourtant le droit de faire n’importe quoi ? Votre corps est soumis aux lois physiques, mais votre volonté, spirituelle, échappe au déterminisme matériel : elle vous permet ainsi des choix personnels, qui proviennent réellement de vous, et non du simple jeu des lois de la nature. Vous êtes capable de poser des actes libres. En même temps, vous savez qu’il y a des choses que vous pouvez faire, mais que vous ne devez pas faire. Vous êtes soumis à une loi morale, qui ne peut être réduite à une loi physique, car elle ne vous contraint pas de façon matérielle, brutale et irrésistible, mais avec l’autorité d’un chef donnant ses ordres. Cette loi vous traite en personne raisonnable ; elle fait appel à votre intelligence et votre volonté libre. Elle doit donc provenir d’un Législateur personnel, intelligent et libre. De qui peut-il s’agir, sinon du Bien absolu qui nous a créés et qui nous appelle à aller librement vers lui ?

 

:  Vous vous emballez ! La loi morale vient peut-être simplement de notre raison, qui distingue ce qui est bon et ce qui est mauvais pour nous ?

– La loi morale est effectivement discernée par notre raison qui y reconnaît le « mode d’emploi » de notre nature. Mais il y a autre chose. Comme disait Henri Poincaré, c’est une question de grammaire. La loi morale ne s’exprime pas à l’indicatif mais à l’impératif, en donnant des ordres.

Or les principes de la science, les postulats de la géométrie sont et ne peuvent être qu’à l’indicatif ; c’est encore à ce même mode que sont les vérités expérimentales […]. Dès lors, le dialecticien le plus subtil peut jongler avec ces principes comme il voudra, les combiner, les échafauder les uns sur les autres, tout ce qu’il en tirera sera à l’indicatif. Il n’obtiendra jamais une proposition qui dira : fais ceci ou ne fais pas cela [25].

D’où viennent donc ces ordres : fais ceci, ne fais pas cela ? Comment la loi morale peut-elle commander avec une telle autorité ? Pourquoi s’impose-t-elle non comme une simple indication (ceci est bon) mais comme une exigence, une obligation permanente, un devoir absolu auquel je ne peux désobéir sans devenir coupable ? Qui lui donne ce ton de commandement ?

 

: Peut-être tout simplement notre raison ?

– Notre intelligence ne crée pas le réel. Elle se contente d’en prendre connaissance. Lorsqu’elle perçoit spontanément la loi morale comme une obligation, elle ne crée donc pas cette obligation. Elle se contente, comme partout ailleurs, de prendre connaissance d’une réalité déjà existante.

 

:  La raison ne peut-elle pas nous imposer d’elle-même ce postulat pratique (il faut faire le bien), sans nous prévenir qu’elle le fait de sa propre autorité ?

– C’est l’hypothèse de Kant. Mais une raison qui s’imposerait une loi sans s’en rendre compte serait comme une divinité qui aurait peur de son ombre. Une divinité : indépendante de toute règle supérieure ; mais une divinité qui s’effraierait gratuitement elle-même en s’imposant une loi dont elle se cacherait la véritable origine. Ce n’est vraiment pas raisonnable !

 

:  Nous subissons peut-être quand même ce genre d’illusion psychologique ?

– Alors, si c’est une illusion, que la raison cesse de trembler devant son ombre ! Si la loi morale n’est pas réellement promulguée par une réelle autorité, elle n’est pas réellement obligatoire. Nous devons nous en libérer !

 

: Se libérer de la morale ? Vous allez un peu loin…

– C’est l’aboutissement logique de l’athéisme. Jean-Paul Sartre raconte :

Lorsque, vers 1880, des professeurs français essayèrent de constituer une morale laïque, ils dirent à peu près ceci : Dieu est une hypothèse coûteuse et inutile, nous la supprimons, mais il est nécessaire cependant, pour qu’il y ait une morale, une société, un monde policé, que certaines valeurs soient prises au sérieux et considérées comme existant a priori ; il faut qu’il soit obligatoire a priori d’être honnête, de ne pas mentir, de ne pas battre sa femme, de faire des enfants, etc. Nous allons donc faire un petit travail qui permettra de montrer que ces valeurs existent tout de même, inscrites dans un ciel intelligible, bien que, par ailleurs, Dieu n’existe pas. Autrement dit […] rien ne sera changé si Dieu n’existe pas, nous retrouverons les mêmes normes […], et nous aurons fait de Dieu une hypothèse qui mourra tranquillement et d’elle-même [26].

Bien sûr, cette morale sans fondement réel fut vite contestée. Sartre lui-même la refuse. Un autre champion de l’athéisme avoue :

Si les principes n’émanent pas d’un Dieu infaillible, s’ils proviennent seulement de contingences sociales passées, il n’y a aucune raison pour qu’ils vaillent mieux que les contingences sociales actuelles. Pour un athée vraiment logique, je le répète, il n’y a plus de principes, il n’y a que des lois humaines [27].

Ces lois humaines ne sont, alors, que la volonté du plus fort. C’est le positivisme juridique : il n’y a, fondamentalement, ni juste ni injuste, ni bien ni mal, le droit n’est que la résultante des rapports de forces dans la société.

 

: En bref, vous accusez les athées de n’avoir aucune morale ?

– On a toujours quelque morale – plus ou moins élevée, complète, solide et cohérente. C’est surtout de logique que manquent les athées. Sont-ils d’ailleurs vraiment athées ? Le père Sertillanges remarquait :

Quiconque admet le principe moral et lui reconnaît une valeur contraignante, absolue, celui-là, quoi qu’il prétende, croit en Dieu ; s’il dit ne pas y croire, c’est simplement qu’il lui a donné un autre nom, et la discussion avec lui ne peut consister qu’à produire à la clarté de son âme la croyance implicite contenue dans son action [28].

: C’est un peu vite dit. Avez-vous des exemples concrets ?

– Davidée Birot, Pierre Lamouroux, Joseph Lotte, P. Van der Meer,…

 

: Davidée Birot ?

– Davidée Birot, institutrice de campagne, s’interroge sur la morale laïque qu’elle doit enseigner aux élèves. A l’École Normale, on lui a appris :

Est moral dans une société ce que cette société exige… et elle exige ce que l’opinion sanctionne.

Elle reçoit ensuite de sa directrice ce genre d’explication :

La morale, c’est ce que je dis en classe d’après des programmes qui changent… c’est ce que voudra l’inspecteur, ce que voudra le ministre. ça le regarde, ça ne me regarde pas !

Davidée voit bien la fragilité de cette morale sans fondement. A la fin du roman, elle se tourne vers Jésus-Christ.

 

: C’est donc du roman ?

– Davidée Birot est un roman, publié en 1911 par René Bazin. Mais un roman solidement documenté, qui exprime une réalité, car des milliers d’institutrices s’y sont immédiatement reconnues. Elles ont même spontanément fondé l’association Les Davidées, qui regroupait, en 1927, plus de 3 000 enseignantes revenues à Dieu [29]. — En parallèle, du côté masculin, il y a les figures bien réelles de Lamouroux, Lotte ou Van der Meer.

 

: Lamouroux ?

– Pierre Lamouroux (1882-1915) était instituteur à Paris. Il raconte :

J’avais surpris un gamin de la classe commettant une vilaine action.

Je prends ma voix la plus grave pour le réprimander :

 Mon ami, on ne fait pas ça.

Lui, me regarde de ses yeux gris, sans la moindre gêne.

Et pourquoi, M’sieu ?

Parce que c’est défendu.

Et par qui ?

J’hésitai, abasourdi ; au fait, par qui ? […] N’y avait-il pas, dans la réplique de mon gamin, plus de philosophie que dans mainte docte dissertation de Léon Bourgeois, de Durkheim, de Lévy-Brühl, de Belot, d’Albert Bayet ? 

Cette réflexion sur le fondement de l’obligation morale fut le point de départ de son retour à Dieu [30].

 

: Lotte ?

– Joseph Lotte (1875-1914) est chargé en 1907 d’un cours de morale laïque au lycée de Brest. Ses élèves le pressent de questions et le forcent à pousser à fond son analyse du devoir. Ils le mènent jusqu’à la réalité divine qui, seule, peut fonder son caractère obligatoire :

Il n’est de morale que religieuse. J’en ai fait l’expérience. J’ai, en effet, enseigné la morale en 4e B, à Brest. Je n’étais pas catholique, alors, j’étais même persuadé que je ne croyais pas en Dieu. […] De pourquoi en parce que, dès les premières leçons, il nous fallut distinguer l’âme du corps ; dès le second mois, il nous fallut poser Dieu. Un jour, le nom de Dieu, en fin de phrase, me sortit spontanément de la bouche. J’en reçus comme un choc en retour [31]

:  Van der Meer ?

– Logiquement, on ne peut renier Dieu sans renier la morale. Mais pratiquement, on ne peut renier la morale sans renier son propre cœur. Ce fut l’expérience du poète flamand Pierre Van der Meer (1880-1970). Il retrace ainsi les pensées qui le poursuivirent, après avoir passé toute une journée à écouter un criminel raconter sa vie :

Je dois raisonner froidement. Pourquoi serait-ce mal et répugnant, ce qu’a fait cet homme ? Envers qui a-t-il péché ? J’écris le mot : péché ! Mais c’est absurde ! Moi qui ne sais ni ce qu’est le bien, ni ce qu’est le mal ! Je ne crois à rien. Donc je ne peux pas condamner cet homme et ses actes. Au nom de quoi le pourrais-je ? Pourquoi aurait-il dû agir autrement s’il lui plaisait d’agir ainsi ? Tout est permis. Chacun est libre de faire ce qu’il veut, s’il en a seulement le courage. Cet homme ne s’est pas laissé emprisonner dans des opinions et des convenances étroites. A qui devait-il rendre compte de ses actes ? A personne. Car il n’y a personne au-dessus de lui. Il a raison, moi j’ai tort. Il n’y a pas de limites, il n’y a pas de loi. Ni le bien ni le mal n’existent. Tout est permis.

Mais pourquoi sanglotes-tu mon âme ? Tu désires la pureté, la noblesse, les hautes et belles choses ? […] Préjugés que je dois arracher de moi-même, puisqu’ils ne correspondent à aucune réalité. Et pourtant, dans le plus profond de mon âme, vibre un sentiment très vague et très imprécis que tout cela n’est pas vrai, que quelque chose existe en dehors de nous dans cet univers qui m’écrase de ses silences, que nous ne sommes pas des animaux, mais de sublimes exilés qui ont vraiment trop oublié la patrie. […] Oh ! le tourment de ne savoir qui croire, où trouver la guérison de mon intelligence et de mon cœur !

Il cherche fiévreusement de tous côtés :

Combien terrible est l’inquiétude qui jette les hommes dans toutes les directions pour trouver une raison à leur vie. L’un se cramponne à la beauté. Un autre se moque de tout, et subitement son rire se déchire dans un sanglot. Un troisième se suicide parce que la vie lui semble vraiment une trop absurde occupation. Un autre crie, pour ne pas entendre l’angoisse de son âme. Un autre encore se laisse couler doucement dans l’océan noir du désespoir. […]. Un homme monte vers la plus haute cime de la solitude, il veut créer une nouvelle doctrine, un nouveau système métaphysique et donner la joie aux hommes ; mais à certain moment son esprit se brise, la tension étant trop forte, la folie l’enveloppe de son manteau sombre et le tient aveugle pour toujours, dans l’étroite cellule d’un balbutiement stupide…

Finalement, Pierre Van der Meer reçoit le baptême le 24 février 1911 [32].

 

: La morale mène donc à Dieu ?

– Si Dieu n’existe pas, tout est permis, répète un roman de Dostoïevski [33]. Il ne peut y avoir d’obligation sans une autorité pour l’imposer. Si donc il existe une loi morale supérieure aux hommes, il existe une autorité supérieure. — Sinon, toute loi n’est qu’une construction humaine, qu’on peut imposer par la force physique et la manipulation psychologique, mais qui n’oblige pas réellement les consciences. Les cris d’indignation contre les délinquants n’ont alors aucun fondement et sont de simples moyens d’intimidation. Il n’existe, en fait, que la loi du plus fort – ou du plus rusé. Dans la société actuelle, certains en sont là : ils conservent les principes moraux pour manipuler les autres, tout en voulant s’en affranchir eux-mêmes. Léo Strauss a érigé cette manipulation en système [34]. Mais c’est encore s’arrêter à mi-chemin. Si l’on veut nier la règle morale fondamentale, on doit résolument plonger dans l’absurde, car on doit combattre la raison qui nous impose cette loi. On doit suivre le chemin de Nietzsche qui s’est voulu plus fort que toute morale, et qui, ainsi, s’est fait fou [35]. — Et notre désir d’une justice efficace appuie encore la nécessité du Bien absolu.

V. — L’homme aspire à une justice efficace

: Qu’appelez-vous justice efficace ?

– Une justice réelle, qui se réalise effectivement, sans rester une idée en l’air. Nous avons tous ce désir que justice soit faite.

 

: Et cela suffirait à prouver Dieu ?

– S’il n’y a pas un souverain Justicier qui, un jour, répare les injustices de cette vie, le mot justice n’est qu’une illusion. Un idéal trompeur. Une trop belle étiquette à laquelle rien de réel ne correspond.

 

: Vous exagérez !

– En quoi ? S’il n’y a pas une justice transcendante (au-delà de ce monde), que peuvent les juges contre d’habiles hypocrites ? Que peuvent les honnêtes gens contre les mauvais juges ? Comment empêcher le règne de l’injustice ? Comment apaiser, chez les victimes, le désir de vengeance ? Et comment réaliser l’équation du Bien ?

 

: L’équation du Bien ?

Nous tendons sans cesse vers le bonheur et vers le bien moral. L’un et l’autre sont notre bien suprême (voir plus haut : ii et iii). Si l’on appelle B ce but ultime, on ne pourra exprimer entièrement la tendance de notre nature, qu’en posant la double équation :

                   B = bonheur

                   B = bonté morale.

Autrement dit, bonheur et bonté doivent coïncider. S’il n’y a pas ici-bas cette parfaite « harmonie du bonheur et de la vertu » que Kant lui-même avouait rechercher, l’équation exige une solution au-delà de ce monde. En un mot, il faut une justice transcendante.

 

: N’y a-t-il pas déjà, en ce monde, une justice immanente ?

– La sagesse populaire aime évoquer cette justice immanente qui sanctionne les différents comportements par leurs simples conséquences naturelles (« Qui sème le vent récolte la tempête » ; « Pierre qui roule n’amasse pas mousse » ; « Comme on fait son lit on se couche » ; « On est puni par où on a péché [36] » ; « Bien mal acquis ne profite jamais », etc.). Il est sûr qu’on ne peut pas indéfiniment violer la loi naturelle sans que la nature ne se venge. Mais cette vengeance automatique est aveugle. Elle frappe parfois davantage les voisins, les enfants ou les associés du coupable que celui-ci ! La justice immanente existe, mais elle est très imparfaite.

 

: On est quand même souvent rattrapé par les conséquences de ses actes ?

– Souvent, mais pas toujours, ni complètement ici-bas. Il est vrai que, généralement, le méchant n’est pas aimé ; l’intempérant détruit son propre corps ; l’injuste s’attire des représailles ; le paresseux végète ; le menteur finit par n’être jamais cru (et se tromper lui-même), etc. Mais une multitude d’autres facteurs viennent relativiser ces justes retours des choses. Et l’on doit bien constater que, finalement, la force, la santé, l’habileté, la richesse et la réussite sociale n’ont pas de lien nécessaire avec la vertu.

 

: Mais il y a la sanction de la conscience qui vient intérieurement récompenser les bons et châtier les mauvais ?

– Autre thème populaire : la satisfaction du devoir accompli, le sommeil du juste, la paix de la conscience, la jouissance intérieure que procure le souvenir du bien, tandis que le méchant, torturé par le remords, n’ose même plus se regarder dans la glace… Tout cela aussi doit être relativisé.

 

: Vous voulez relativiser la conscience ?

– Soyons réalistes. Il suffit d’un voisin bruyant pour troubler le sommeil du juste. Les bons ont d’ailleurs souvent une conscience plus délicate. Certains scrupuleux sont torturés de remords pour un rien, tandis que d’autres, endurcis dans le mal, rient cyniquement de leurs crimes. Il est vraiment impossible de placer dans la conscience individuelle la sanction suprême du bien et du mal.

 

:  Vous n’allez tout de même pas nier la valeur de la conscience humaine ?

– Elle est irremplaçable, mais pas infaillible. Le jugement moral, qu’on appelle communément la conscience, est plus ou moins développé selon les individus. Il peut même être partiellement faussé. En pratique, la joie paisible qui suit la bonne action, comme le malaise qui suit la mauvaise, sont des indications précieuses mais fragiles : facilement atténuées par l’habitude ou recouvertes par d’autres sentiments. La sanction de la conscience n’est pas un absolu. Elle n’a que la valeur d’un signe.

 

: Signe de quoi ?

– De l’appréciation portée sur nos actes par la Justice suprême, et du jugement définitif qui sanctionnera l’ensemble de notre vie.

 

: Vous semblez beaucoup tenir à cette sanction définitive ?

– Tout le monde y tient, dès qu’il aime le bien. Sans cette sanction définitive, tout s’écroule : l’obligation morale n’est qu’une illusion ; la justice, une utopie ; toute la vie morale est tronquée, informe, stérile et sans force.

 

: Mais celui qui aime le bien n’a pas besoin de ça ! Ne doit-il pas faire le bien pour la seule raison que c’est bien, sans se soucier de récompense ni de châtiment ?

– L’amour a, au moins, besoin de ce qu’il aime ! Le Bien ne peut être aimé pour lui-même, de façon désintéressée, que s’il existe vraiment. S’il n’est qu’une règle de l’esprit, une idée à laquelle rien d’absolu ne correspond, une ombre trompeuse vide de toute substance réelle, il ne mérite aucun amour. L’argument du Bien « qu’il faut aimer pour lui-même, sans souci de récompense » se retourne donc déjà contre l’athéisme. — Ensuite, il est normal que le Bien se donne à ceux qui l’aiment – et juste qu’il se refuse à ceux qui le refusent. — De toute manière, si le terme morale a un sens, il est nécessaire que justice soit faite et que chacun reçoive selon ses œuvres.

 

: Où voyez-vous cette nécessité ?

– Dans l’obligation morale : faire le bien, éviter le mal. Car il n’y a pas d’obligation réelle sans une sanction réelle contre ceux qui désobéissent.

 

: Est-ce bien sûr ?

– Imaginez que les panneaux de limitation de vitesse ne soient accompagnés d’aucun contrôle, d’aucun gendarme, d’aucun radar, d’aucune peine pour les contrevenants. Exprimeraient-ils une stricte obligation – ayant force contraignante – ou une simple recommandation ? Les automobilistes se sentiraient-ils vraiment tenus d’y obéir, ou n’y verraient-ils qu’un simple conseil ? La réponse est évidente. Si donc il n’y a, pour les humains, aucun jugement suprême venant sanctionner la façon dont ils ont vécu, à quoi correspond l’obligation morale qui pèse sur chacun d’entre nous ?

 

: Elle vient de notre conscience…

– Mais si ce diktat de la conscience n’est pas fondé sur une réalité, il est arbitraire, déraisonnable, tyrannique, inefficace et même immoral.

 

: Immoral ?

– Voyons les choses en face :

• S’il est définitivement établi que les criminels suffisamment habiles ne seront jamais inquiétés, les victimes les plus malchanceuses jamais dédommagées, les menteurs les plus ingénieux jamais démasqués et les personnes les plus efficacement calomniées jamais réhabilitées ;

• Si le Bien est irrémédiablement incapable de gratitude envers ses amis, la Loi à tout jamais impuissante face à ses ennemis, la Justice dépourvue de la moindre intention de rendre un jour la justice, et la Morale inapte à mettre elle-même en pratique ses leçons d’équité ;

• Si tous les actes, bons comme mauvais, aboutissent au même néant…

…à quoi peut bien rimer l’obligation morale dictée par une conscience qui ne représente qu’elle-même ?

Si, à la fin, le réel se moque de la justice, à quelle réalité correspond ce nom de justice ? Et qu’est-ce que cette morale, sinon une niaiserie, une hypocrisie et une escroquerie dont il faut se libérer au plus vite ?

 

: Quel cynisme ! Ne voyez-vous pas la beauté du bien ?

– Mais cette beauté est-elle réelle ou trompeuse ?

 

: Peu importe ! Il faut faire le bien parce que nous voyons que c’est bien !

– On tourne en rond ! Oui, il faut faire ce que nous voyons être bien à condition de ne pas, en même temps, vider ce « bien » de toute réalité en prétendant que ce ne serait qu’une catégorie de notre esprit !

Le bien mérite d’être aimé pour lui-même… s’il existe réellement en lui-même ! Il doit être préféré à tout… s’il est réellement supérieur au monde ! Il a une valeur transcendante… s’il est réellement transcendant !

Ici, comme partout, on n’échappe pas à l’alternative :

• soit il y a un Bien absolu qui existe réellement, tout à la fois Bonheur parfait, Modèle moral, souverain Législateur et ultime Justicier,

• soit ce n’est qu’une catégorie de notre esprit, et l’amour du bien n’est plus que l’amour de rien ; en ce cas, le bonheur, la vertu, la loi morale et la raison humaine (et a fortiori les droits de l’homme, les valeurs de la République, le respect de la planète et le vivre ensemble) ne sont que des illusions auxquelles personne n’a le droit de se référer. Tout est absurde.

 

: Vous répétez toujours la même chose…

– Comme Molière : Je dis toujours la même chose parce que c’est toujours la même chose, et si ce n’était pas toujours la même chose, je ne dirais pas toujours la même chose ! Nous désirons naturellement une sanction définitive qui rétablira l’ordre de la justice en rétribuant chacun selon ses actes. Si cette exigence n’est pas satisfaite, la justice n’est qu’un vain mot, ce qu’on ne peut admettre. Mais cette justice ne peut être adéquatement rendue que par un grand Justicier à qui tout est soumis, qui connaît parfaitement tout (même les plus secrètes pensées du cœur humain) et qui est absolument incapable de faillir. Or seul Dieu répond à cette description. Donc…

 

: L’existence d’un grand Justicier n’est-elle pas plus à redouter qu’à espérer ?

– Elle est redoutable, car nous sommes tous pécheurs, mais encore plus désirable, car il n’y a rien de pire que l’injustice. Nous savons d’ailleurs que toutes les vertus s’identifient dans le souverain Bien. Dieu est aussi la Bonté. Il doit donc manifester à la fois une justice parfaite et une miséricorde infinie. Si notre raison ne discerne pas comment c’est possible, nous devons interroger l’histoire et chercher si Dieu est intervenu pour révéler son plan et nous fournir un moyen de satisfaire sa justice. Mais nous sortons ici de l’enquête philosophique sur l’existence de Dieu.

 

: La raison ne suffit donc pas pour connaître Dieu ?

– Elle prouve son existence sans percer son mystère. Pour savoir comment adorer en vérité, aller vers Dieu en toute sûreté, mériter ses bienfaits et réparer nos péchés, nous avons besoin d’une révélation divine. Il suffit pourtant de poser le problème en ces termes pour pouvoir discerner assez facilement, parmi toutes les religions, celle qui vient de Dieu [37].


[1]  — Voir : « L’ordre suffit-il à prouver Dieu ? » dans Le Sel de la terre 103, p. 8-52.

[2]  — Derrière le mot latin sacer, la racine sak désigne ce qui est inviolable, ce qu’on ne peut toucher sans encourir les pires châtiments (sancio : sanctionner ; sacramentum : le serment sur lequel on ne peut plus revenir ; le tribun du peuple était constitué sacro-saint par une cérémonie spéciale qui mettait hors-la-loi celui qui aurait osé y toucher). En latin comme en grec (hieros) ou en hébreu (quadosh), le sacré est ambivalent : le mot exprime ce qui est adorable, mais aussi ce qui est répugnant. L’idée commune est celle d’une réalité à part, qui échappe à la norme. Elle renvoie ainsi à la notion d’au-delà. — Voir Paul Doncœur, Péguy, la Révolution et le sacré, l’Orante, 1943, p. 57-74 et 101-114.

[3]  — Un « mensonge nécessaire » : René Viviani dans L’Humanité du 4 octobre 1904.

[4]  — Voir Le Sel de la terre 98, p. 186-193 et Itinéraires nº 236.

[5]  — Dans Le Figaro du 9 février 2018, qui recense, en France, environ 100 000 médiums. Comme disait Chesterton : Lorsque l’homme cesse de croire en Dieu, ce n’est pas pour ne plus croire en rien, mais pour croire à n’importe quoi.

[6]  — « Fecisti nos ad te, et inquietum est cor nostrum donec requiescat in te » (saint Augustin, Confessions, I, 1).

[7]  — Alphonse de Lamartine, Méditations poétiques, 1820 (ii, « L’homme »). — L’essai d’explication (un dieu tombé) est le fruit d’une imagination romantique, mais le constat demeure : l’homme, borné dans sa naissance, est infini dans ses vœux.

[8]  — Championne mondiale de la laïcité, la France est aussi la championne de la consommation d’anti-dépresseurs (près de 100 millions de boîtes vendues chaque année). On considère que 5 millions de Français sont plus ou moins sous anti-dépresseur et que 22% des femmes ont fait ou feront une dépression. Constat à rapprocher du jugement du psychiatre Rudolf Allers : « Je n’ai jamais vu de névrose qui, en dernière analyse, ne soit une question métaphysique non résolue… Ces questions métaphysiques que les malades se posent ne sont pas des masques […] mais bien la dernière et capitale question qui inquiète ces êtres, et à laquelle ils n’ont pas osé donner réponse, ou qu’ils n’ont pas osé se poser véritablement. » (Rudolf Allers, The Psychology of Character, Londres, 1939 ; aveux analogues chez les psychanalystes Viktor Frankl et Carl Gustav Jung). — En France, 80 000 personnes ont été hospitalisées à la suite d’une tentative de suicide en 2012 (sans compter les conduites à risque qui constituent un suicide indirect). Près de 10 000 suicides « réussis » (plus de 27 par jour). Le taux de suicide est deux fois plus important en France qu’en Italie ou aux États-Unis.

[9]  — Charles Baudelaire, Le Poème du Haschisch dans Paradis artificiels, ch. 1, « Le goût de l’infini » (Œuvres complètes, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1961, p. 348-349).

[10]  — William James, L’Expérience religieuse (trad. F. Abauzit), Paris, Alcan, 1908, p. 329.

[11]  — Nombreux exemples dans Philippe de Félice, Poisons sacrés, ivresses divines (Paris, Albin Michel, 1936), qui définit l’ivresse comme « un succédané de la religion » (p. 393).

[12]  — Philippe de Félice, ibid., p. 356.

[13]  — Philippe de Félice, ibid., p. 374-377.

[14]  — Charles Baudelaire, Théophile Gautier, 1859 (Œuvres complètes, p. 686).

[15]  — « Le kantisme a les mains pures, mais il n’a pas de mains. » Charles Péguy, Victor-Marie, comte Hugo, 1910, § 84 (Œuvres en prose, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1957, p. 825). — Kant est justement l’inventeur de ces étranges idées pures (ou catégories) qui règneraient dans notre esprit sans qu’aucune réalité leur corresponde.

[16]  — Voir Jean-Paul Sartre (1905-1980). L’Existentialisme est un humanisme (1946) et La Nausée (1938).

[17]  — De fait, l’auteur sera académicien, mais après être devenu prêtre catholique.

[18]  — Alphonse Gratry (1805-1872), Souvenirs de ma jeunesse, Paris, Téqui, 1910, p. 35-38.

[19]  — Thèse de J. P. Sartre et R. Polin. Voir notamment Roger Verneaux, Problèmes et mystères du mal, Paris, NEL, 1983, p. 37-44.

[20]      —             Roger Verneaux, Problèmes et mystères du mal, Paris, NEL, 1983, p. 43.

[21]  — Morale : du mot latin mos, qui signifie la coutume, l’habitude, et dont le pluriel mores désigne les mœurs, c’est-à-dire les façons de vivre.

[22]      —             Victor Hugo, Les Misérables (1862), Paris, Ollendorff, 1868, p. 233.

[23] — Voir Le Sel de la terre 103, p. 10, 17-19 et 32-35.

[24] — Georges Bernanos (1888-1948), dans L’Avant-Garde de Normandie, nº 231, 16 novembre 1913 (Essais et écrits de combats, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1971, t. 1, p. 947).

[25]      —             Henri Poincaré (mathématicien, physicien et épistémologue, 1854-1912), Dernières pensées (ch. VIII : La morale et la science), Paris, Flammarion, 1920, p. 225.

[26]      —             Jean-Paul Sartre, L’Existentialisme est un humanisme, Paris, Nagel, 1946, p. 34-35.

[27]      —             Félix Le Dantec, L’Athéisme, Paris, Flammarion, 1906, p. 93.

[28]      —             A. D. Sertillanges o.p., Dieu ou rien ?, Paris, Flammarion, 1933, p. 241-242.

[29]      —             Pour les détails, voir Le Sel de la terre 46, p. 155-156, et nº 98, p. 132-133 et 142-144.

[30]      —             Pour les détails, voir Le Sel de la terre 98, p. 132-137.

[31]  — Pour les détails, voir Le Sel de la terre 96, p. 143-146, et nº 98, p. 138-139.

[32] — Pierre Van der Meer, Journal d’un converti, Paris, Téqui, 1921.

[33] — Fiodor Dostoïevski (1821-1881), Les Frères Karamazov (1880). — Ce qu’un humoriste traduisait : Si Dieu n’existe pas, j’ai payé ma moquette trop cher.

[34] — Pour Léo Strauss (1899-1973), maître à penser d’une partie de l’élite mondiale, le bien et le mal n’existent pas, mais sont nécessaires au peuple. Le philosophe doit fournir au politicien des « mensonges nobles » pour pousser les masses dans le sens voulu.

[35] — Frédéric Nietzsche (1844-1900), auteur de Par delà le Bien et le Mal (1886), avait pour maxime : Rien n’est vrai, tout est permis. Il devint fou onze ans avant sa mort. — « Je préfère dire que Nietzsche s’est fait fou. De toute la force de sa raison, il se poussait à la folie comme vers un refuge. » (André Gide, Prétextes, Paris, Mercure de France, 1903, p. 177.)

[36]      —             Per quæ peccat quis, per hæc et torquetur. Sg 11, 16.

[37]      —             Voir Le Sel de la terre 73, p. 24-43 : « Oui, la vraie religion est facile à trouver ».

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 104

p. 34-60

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