L’éternelle tentation communiste
de l’Antiquité à la Révolution française
par Julien Picodon
« “Le Diable le mena encore sur une montagne fort haute ; et lui montrant tous les royaumes du monde et leur gloire, il lui dit : je vous donnerai toute la puissance de ces royaumes et leur gloire ; car elle m’a été donnée, et je la donne à qui je veux ; si donc vous vous prosternez devant moi, toutes ces choses seront à vous.” Les hommes de notre temps n’ont pas résisté à la tentation comme le Fils de l’Homme : ils ont adoré le Maître de l’Enfer. »
Werner Sombart, Le Socialisme allemand.
Introduction
L'obélisque des Romanov est un monument situé dans le jardin Alexandre à Moscou. Érigé à l’occasion du tricentenaire de l’accession au trône de la dynastie des Romanov, il a été détourné par le pouvoir bolchevique qui en a fait un mémorial des précurseurs de la pensée socialiste et l’a rebaptisé : Obélisque des penseurs socialistes ou Monument aux combattants de la Liberté. C’est en 1918 que la transformation a été opérée par l’architecte Nikolai Vsevolozhsky. Les dix-neuf noms des tsars Romanov ont été effacés et remplacés par les noms de dix-neuf penseurs socialistes ; l’aigle à deux têtes qui ornait le sommet de la colonne a été changé en un petit globe terrestre doré.
Parmi les nouveaux noms, on trouve cinq allemands, six français, cinq russes, deux anglais et un italien, dont : un curé, un père dominicain et un saint ! De haut en bas se lisent en effet, en caractères cyrilliques, les noms de : Marx ; Engels ; Liebknecht ; Lassalle ; Bebel ; Campanella ; Meslier ; Winstanley ; More ; Saint-Simon ; Vaillant ; Fourier ; Jaurès ; Proudhon ; Bakounine ; Tchernychevski ; Lavrov ; Mikhailovski ; Plekhanov .
C’est cette généalogie, enrichie de quelques autres noms, que nous nous proposons d’étudier, afin de dégager l’idéologie qui unit tous ces personnages, ancêtres, à titres divers, du communisme moderne. L’idéologie qui les rassemble, c’est le « socialisme » au sens large. Nous traiterons ici du socialisme « éternel » : ce rêve qui renaît sans cesse de l’Antiquité jusqu’à la Révolution française. Le socialisme moderne sera l’objet d’un prochain article.
Un thème très ancien
Le socialisme dans le monde antique
– En Grèce
Dans la Grèce classique, vers le 5e et 4e siècle avant J.-C., des penseurs prônent déjà l’égalité des conditions et la mise en commun des biens, vantant l’existence de cités organisées sur un modèle fortement collectiviste, comme Sparte, et le mythe de l’âge d’or.
Hippodamos de Milet [1], Phaléas de Chalcédoine, Platon proposent des modèles de sociétés « communistes ».
Dans La République, Platon présente un modèle de cité propre à rendre les êtres humains parfaitement vertueux. Pour atteindre cet objectif, il estime nécessaire de séparer le pouvoir politique de la puissance économique. Reprenant Hippodamos de Milet, il veut que les gardiens de l’État et les militaires ne possèdent aucune fortune, se consacrent exclusivement au gouvernement et à la défense de la cité, prennent leur repas en commun et vivent dans des habitations austères n’ayant ni portes ni fenêtres. Le mariage et la vie familiale, favorisant trop le développement des instincts égoïstes, seront rigoureusement interdits aux magistrats et aux soldats. Les femmes doivent être communes à tous les hommes et n’habiter avec aucun en particulier de telle sorte que les enfants ne connaissent pas leurs parents et que ceux-ci ignorent leurs enfants. Pas de débauche cependant, les unions sont placées sous la surveillance de matrones et de vieillards, choisis par les magistrats qui en fixeront le nombre pour le cours de l’année. Le but est de maintenir la vigueur de la race. Les enfants mal formés sont éliminés. Notons que l’égalité n’existe qu’au sein des classes supérieures. Platon se désintéresse des questions économiques de production et d’échange. Il veut rendre les hommes plus sages et plus vertueux en les détournant de la recherche des biens matériels.
C’est à cette même époque qu’Aristophane présente, à Athènes, lors des grandes Dionysies, sa comédie L’Assemblée des femmes, dans laquelle il met en scène les idées alors à la mode parmi les Athéniens.
Pendant la période hellénistique [2], les rois de Sparte, Agis IV et Cléomène III, décident de remettre les dettes et de partager les terres. L’insurrection d’Aristonicos à Pergame mobilise les paysans pauvres, libère les esclaves et crée une ville nouvelle, Héliopolis, la Cité du Soleil. Sous le soleil, tous les hommes sont égaux.
– A Rome et dans les milieux gnostiques
A Rome, il faut évoquer les réformes sociales des Gracques, puis les révoltes d’esclaves comme celles de Spartacus. Le Bas-Empire connaît une économie de plus en plus fiscalisée et administrée.
Les idées socialistes jouent également un rôle non négligeable dans les différents courants et sectes apparus autour du christianisme naissant. Au cours du 1er siècle de notre ère, les nicolaïtes prêchent la communauté des femmes et des biens. De même, au 2e siècle, le gnostique égyptien Carpocrate professe la science nouvelle (gnose) libératrice, destinée à affranchir les hommes de la domination des mauvais esprits qui font gémir le monde sous l’injustice de leurs lois. La nature elle-même, ajoute-t-il, veut la jouissance commune de toutes choses, du sol, des biens, des femmes. Ce sont les institutions humaines qui, intervertissant l’ordre légitime, comprimant les instincts primitifs de l’âme, ont introduit le désordre et le péché. Son fils Épiphane, dans l’ouvrage De la justice, résume ces maximes par les deux mots d’égalité et de communauté.
Les traditions égalitaires et utopiques en Orient
Les traditions égalitaires de l’Orient ne préfigurent pas directement le socialisme moderne par un lien de continuité directe, contrairement à ce qui s’est passé en Occident. Les premiers socialistes asiatiques cherchèrent à procurer à ces idées venues d’ailleurs une « légitimation nationale ».
Les traditions égalitaires et utopiques de l’Orient sont fortement liées aux grands systèmes politico-religieux : confucianisme et taoïsme, bouddhisme, islam.
Arrêtons-nous un instant en Chine.
Le courant socialiste y est représenté par un texte très ancien du Livre des Rites (Li Ji, chapitre VII, article 1er) :
Lorsque la grande voie de la vertu était fréquentée, le monde n’était qu’une communauté. C’étaient les hommes de talent qu’on choisissait [comme dirigeants]. Ils s’efforçaient d’acquérir une vertu véritable et entretenait la concorde. Aussi les sujets ne bornaient pas leur affection à leurs parents, ni leur sollicitude paternelle à leurs propres enfants. Ils faisaient en sorte que les vieillards eussent le nécessaire jusqu’à la fin de leurs jours, que les personnes d’un âge mûr eussent ce qu’il leur fallait pour leur usage, que les enfants eussent ce dont ils avaient besoin pour se développer ; que les hommes veufs, les femmes veuves, les orphelins, les vieillards sans enfants, les faibles et les malades eussent de quoi se sustenter ; que les hommes eussent chacun un emploi ou un métier, et que les filles trouvassent des familles où elles pussent se marier. Ils auraient eu horreur de laisser perdre des biens [des récoltes] sur la terre ; mais ils ne voulaient nullement les emmagasiner dans leurs greniers [et n’en rien donner à personne]. Ils auraient eu horreur de ne pas dépenser leurs forces [dans un travail utile] ; mais ils ne voulaient nullement travailler uniquement pour eux-mêmes. Aussi les mauvais desseins étaient arrêtés et n’étaient pas exécutés. Il n’y avait ni fraude ni vol ni trouble ni brigandage. Les maisons avaient des portes à l’extérieur [contre le vent et la pluie], mais on ne les fermait pas [par crainte des voleurs]. C’était vraiment ce qu’on peut appeler la Grande Union ou la Fraternité Universelle [Datong] [3].
Avant lui, Sun Yat-Sen avait déjà évoqué le lien entre les idées socialistes modernes et le confucianisme.
Hérésies et millénarismes médiévaux
Avec le christianisme, les révoltes populaires s’emparent de thèmes bibliques. Un millénarisme violent entreprend de légitimer la jalousie meurtrière contre les riches et les puissants, par le thème du grand combat eschatologique contre les méchants. Il inculque peu à peu l’idée d’un bouleversement radical marquant la destruction imminente du vieux monde et le début d’une nouvelle ère.
L’idéologie socialiste telle qu’elle prend forme au Moyen Age se réfère donc au christianisme. L’idée d’égalité se fonde sur l’égalité des hommes devant Dieu. Elle se réclame bien évidemment de l’exemple de la communauté des Apôtres à Jérusalem. Mais tous ces mouvements, au-delà de leur perversité propre, possèdent un terrain commun : leur haine déclarée de l’Église catholique et leur refus de bon nombre d’éléments de sa doctrine.
Quand un de ces mouvements prend le pouvoir, l’élite des « saints » qui le dirige s’empare des rares biens ayant survécus à l’émeute et fait régner la terreur. Ces socialismes d’origine hérétique se distinguent donc du socialisme d’un Platon : le penseur solitaire a été remplacé par un organisateur bouillonnant d’énergie, un spécialiste de la destruction.
– Le courant manichéen
L’erreur des gnostiques, perpétuée dans la secte manichéenne, quitta l’Orient au Moyen Age et couvrit toute l’Europe occidentale sous les noms divers de Cathares, Patarins et Albigeois. Les idées de Jean Scot Érigène, ainsi que celles de Joachim de Flore [4] et d’Amaury de Bêne [5] influencèrent les mouvements hérétiques du Moyen Age et de la prétendue Réforme, notamment les frères et les sœurs du Libre-Esprit, les Amauriciens ou encore la secte des Apostoliques de Fra Dolcino [6].
– Le mythe de l’empereur Frédéric [7]
Dans le vaste mouvement millénariste révolutionnaire, l’Allemagne eut un rôle de choix grâce au mythe de l’empereur Frédéric [8], entretenu par des écrits tels que le pamphlet le Gamaleon, la Réforme de Sigismond [9] et surtout l’insolite et inquiétant Livre aux cent chapitres [10].
Cette œuvre, attribuée au « Révolutionnaire du Haut-Rhin », reprend et pousse à l’extrême les traditions apocalyptiques antérieures. Le meurtre des pécheurs est considéré comme l’acte saint par excellence : « Bientôt nous boirons du sang au lieu du vin ». Les victimes seront l’empereur Maximilien et, avec lui, tous les riches adeptes d’Avaritia et de Luxuria, les usuriers et les marchands et, en particulier, le clergé, qu’il faudra exterminer au rythme de 2 300 prêtres par jour pendant quatre ans et demi. « Redoublez vos coups, depuis le pape jusqu’aux novices, tuez-les tous jusqu’au dernier ! » Dans le millenium, en effet, toute forme de capitalisme et de propriété privée sera supprimée. Les biens seront gérés en commun sous la direction discrétionnaire de l’empereur, qui contrôlera tout et punira sévèrement le moindre écart. Les Allemands et non les juifs sont le peuple élu ; l’allemand, et non l’hébreu, est la langue primitive. Jadis, un immense empire germanique a recouvert toute l’Europe. C’était une société essentiellement fraternelle, sans propriété privée ni commerce, régie par un code de lois appelé les « Statuts de Trèves », code antérieur et supérieur au décalogue de Moïse.
– Les hussites taborites
Au 15e siècle, l’idéal socialiste influence aussi une partie du mouvement hussite, en Bohême. Les taborites tiennent leur appellation du nom biblique de Thabor qu’ils avaient donné à leur camp retranché, au sud de Prague. Opposés aux utraquistes ou calixtins, ils représentent le parti hussite le plus radical. Pour eux, le millenium sera anarcho-communiste. Impôts, redevances et fermages seront abolis, il n’y aura plus d’autorité sous aucune forme. L’Église aura disparu. La maladie et la mort seront inconnues.
– Les protestants anabaptistes
Au 16e siècle, en Allemagne, les mêmes idées révolutionnaires sont propagées par les anabaptistes, le courant le plus intransigeant de la Réforme protestante.
Le mot anabaptisme vient du grec ecclésiastique anabaptizein, « baptiser à nouveau », parce que les anabaptistes dénient toute valeur au baptême des enfants. La secte a joué un rôle politique en Rhénanie (théocratie de Münster) et dans le canton de Berne. Selon la confession de Schleitheim regroupant un certain nombre de communautés autour de Schaffhouse, sept règles théologiques caractérisent l’anabaptisme : 1) Le baptême est réservé aux consentants de la foi, c’est-à-dire aux adultes sûrs de la rédemption et qui veulent vivre dans la fidélité au message du Christ. 2) La cène n’est que symbolique ; c’est une cérémonie du souvenir faite avec du pain sans levain et du vin, mais il n’y a ni consubstantiation ni transsubstantiation. 3) Le pasteur est élu librement par la communauté et n’est pas investi du sacerdoce. 4) Sont exclus de la cène tous les fidèles tombés dans l’erreur ou le péché. 5) La séparation du monde est totale aussi bien religieusement que politiquement ; on doit se séparer de toutes les institutions qui ne sont pas dans l’Évangile. 6) Il ne faut pas « user de l’épée », c’est-à-dire participer à l’institution judiciaire (comme juge, témoin ou plaignant). 7) Il ne faut pas prêter serment.
Pratiquement, de petites communautés de croyants se réunissaient en conventicules, le plus souvent clandestins, afin de lire la Bible. Les chefs des communautés étaient des laïcs officiant en habit civil. La discipline était sévère pour maintenir une pureté éthique et doctrinale.
L’un des fondateurs de l’anabaptisme, Thomas Müntzer (1489-1525), fut le principal chef religieux de la guerre des paysans au 16e siècle.
Dans ses prêches et ses écrits passionnés, ce prédicateur itinérant dénonçait son ancien mentor, Luther, qu’il traitait volontiers de menteur, l’accusant de collusion avec les princes. Il rêvait d’un avenir radieux où les opprimés prendraient la place de leurs oppresseurs. L’idéologie de Müntzer se veut mystique, apocalyptique et révolutionnaire : – mystique : il enseignait la rudesse de la croix et la révélation intérieure, donnée à chacun directement par l’Esprit Saint sans recourir à l’interprétation officielle de la Bible ; – apocalyptique : il affirmait, en s’inspirant de la prophétie de Daniel, que la fin des temps était proche et que les élus devaient se séparer du monde et constituer des communautés de saints, où tout serait partagé et où l’on entrerait par un baptême d’adulte ; – révolutionnaire : à cause de l’exploitation des princes et des riches, le peuple était trop pauvre et trop malheureux pour prier et pour lire la Bible. En République Démocratique Allemande communiste, l’effigie de Müntzer ornait le billet de cinq marks.
De même, Jean de Leyde (1509-1536) fut le chef des anabaptistes de la ville rhénane de Münster (Westphalie), promue sous sa direction au statut de Nouvelle Jérusalem. Envoyé comme apôtre à Münster par son maître Jan Matthijs, Jean de Leyde parvint à convertir la ville à sa foi. Sa mission était d’établir le paradis sur terre, en abolissant la propriété égoïste, l’usage dégradant de l’argent, l’achat et la vente, l’intérêt et l’usure. En pratique, l’homme accumula des pouvoirs dictatoriaux et imposa aux habitants séduits par son discours le travail forcé accompli dans l’enthousiasme, la polygamie officielle et, comme délassement, le théâtre de plein air. Lorsque son programme rencontra des résistances, Leyde réagit en instaurant la terreur, la persécution et le meurtre des récalcitrants. L’institution de la polygamie lui permit d’acquérir ou de faire acquérir par ses partisans dévoués les biens des maris ou des pères qu’il avait fait trucider parce qu’ils s’opposaient au « remariage » forcé de leurs filles ou de leurs femmes. Après l’exécution de Matthijs aux portes de la ville assiégée (avril 1534), il se proclama « roi de Sion », confirma la communauté universelle des biens et des personnes. Quand la ville de Münster fut reprise par son évêque, Jean de Leyde périt dans les tortures.
A travers tous ces courants, nous avons sous les yeux le spectacle frappant d’un mouvement qui s’étend sur plus de cinq siècles. L’un des éléments fondamentaux commun à toutes ces sectes, c’est leur hostilité envers le pouvoir séculier, « le monde », et surtout l’Église catholique. Ce mouvement hérétique, sourdement hostile aux manifestations de la vie environnante, ne se déchaîne dans une haine dévastatrice que par intermittence, couvant le reste du temps dans les profondeurs de la conscience populaire. Les explosions se produisent à peu près tous les cent ans. Dolcino (secte des Apostoliques) vers 1300, les hussites en 1415, les anabaptistes vers 1520 et la révolution anglaise entre 1640 et 1660. Ces périodes sont plus spécialement favorables à l’expression d’idées socialistes qui, le reste du temps, sont latentes.
L’action de l’Église et l’organisation politique du protestantisme canaliseront ces mouvements.
Le socialisme des utopistes
L’utopisme du 16e au 18e siècle
L’utopisme est un courant littéraire qui va se développer à partir de l’ouvrage de Thomas More (L’Utopie, 1516) et inspirer les philosophes tout au long des 17e et 18e siècles.
Au sens courant, le mot utopie est pris comme synonyme de chimère ou de rêve impossible. On traite facilement d’utopique tout projet, toute idée qui paraît pratiquement irréalisable. Mais qu’il soit jugé tel ne signifie pas qu’il le soit réellement. Le mot relève ici d’une appréciation subjective.
Au 16e siècle, le terme est pris dans un sens précis et objectif et désigne un type idéal de société, un projet d’organisation politique idéale. Par son objet, l’utopie regarde l’ordre politique et décrit une cité parfaite, une cité d’Utopie, construite a priori, sans tenir compte de l’expérience et de la réalité concrète, entièrement rationalisée et réglée par une morale minutieuse.
Cet utopisme politique comporte une critique des institutions existantes, et la proposition d’un idéal social nouveau, avec un descriptif de la manière dont cet idéal pourrait être mis en œuvre.
Thèmes sous-jacents de l’utopisme
L’utopie reproduit partiellement le schéma chrétien, péché-rédemption-salut. Mais, pour les utopistes, la méchanceté n’est pas la conséquence du péché originel, elle n’est pas une blessure irrémédiable. Pour eux, la méchanceté est instinctive ; elle est naturellement guérissable. Théologiquement, l’utopie est un avatar du pélagianisme dont elle partage l’optimisme.
– L’égalité
L’égalité joue un rôle complexe mais fondamental. Elle s’acquiert par la dénonciation de la misère et le rejet de la propriété (la propriété est une marque de l’égoïsme individuel, un contre-pouvoir face à la raison supérieure du groupe). A ce qui est « mien » et « tien » il faut substituer le « nôtre ».
L’égalité assure l’équilibre du corps social en supprimant la jalousie et la disparité. Le dépassement et la disparition des différences ne peuvent s’accomplir que si tous sont égaux.
– L’éducation
Dans l’utopie, l’éducation a une fonction politique. Sans elle, tout retombe dans la barbarie. Mais, par elle, l’homme opère sa propre rédemption ; il peut, sans recours à Dieu ni baguette magique, devenir l’homme nouveau qui convient à la cité parfaite.
Pourtant, même après avoir été élevé à un niveau supérieur, l’homme peut encore pécher, c’est pourquoi l’éducation doit être permanente. D’où le souci de laisser l’individu le moins possible isolé : l’utopie, hostile à toute sphère privée, n’a confiance que dans le groupe, où les particuliers, soucieux de ne pas déplaire à l’opinion générale, apprendront à dominer leurs égoïsmes et à respecter les lois.
La nature n’est là que pour servir d’instrument au triomphe de l’humain. Tout ce qui fait obstacle à l’humain doit être extirpé comme survivance du mal et de l’absurde. Il faut plier et remodeler la nature pour la plus grande gloire de l’homme divinisé.
– Le travail
L’homme n’est tout que parce qu’il fait tout ; d’où l’importance du travail dans les systèmes utopiques.
Le travail n’est plus une peine, mais le moyen privilégié de devenir pleinement soi-même. Il est quasi sacralisé, collectif et obligatoire, unanimement et joyeusement consenti, et toujours d’une durée limitée.
– La loi
Derrière l’éducation et le travail, instruments par lesquels s’accomplit la naissance de l’homme nouveau et son règne sur la nature, figure la loi qui organise leur mise en pratique et fonde l’obligation de s’y plier.
Une même décision a créé la cité parfaite et posé les principes stables de son fonctionnement. Par suite, la loi – c’est-à-dire l’ensemble des normes qui règlent l’organisation de la société idéale – est aussi intangible que la cité parfaite elle-même. Sparte aurait pu durer éternellement si elle était restée fidèle à ses principes. La loi est le seul élément fixe dans le système utopique. Tout le reste se développe peu à peu et régulièrement, parce qu’il ne se meut qu’à l’intérieur du cadre établi par la loi.
L’intangibilité de la loi renvoie aussi à sa radicale impersonnalité. Une fois posée, plus personne n’y touche plus ; elle constitue le droit et commande seule. Si le pouvoir de la loi touche à la perfection, c’est parce qu’il est anonyme, impersonnel, sans visage. Et si l’on peut se contenter d’appliquer la loi sans additions ni retouches, c’est parce qu’elle règle tout : plus de zones d’ombre ou de non droit, de questions abandonnées au libre arbitre. Rien n’est laissé au hasard. De la naissance à la mort, l’individu est encadré jusque dans son intimité, pris en charge par une règle bienveillante et tatillonne.
L’omniprésence de la loi implique parallèlement, sous peine d’inefficacité, un contrôle permanent. L’utopien, dit Thomas More, « toujours exposé aux yeux de tous, est obligé de pratiquer son métier ou de s’adonner à un loisir irréprochable ». L’importance de la loi dans le système entraîne la gravité de la moindre infraction : il n’y a pas de faute anodine ; la plus vénielle comme la plus grave sont une inadmissible irruption du mal dans l’espace vertueux. On ne sanctionne donc pas seulement le crime, mais aussi l’intention : le désir est aussi coupable que sa mise en œuvre. Par le châtiment, ceux qui sont récupérables sont rééduqués ; les autres sont écartés.
La société parfaite étant immuable, tout changement la rendrait moins parfaite. C’est parce qu’ils sont heureux que les utopiens n’ont point d’histoire, mais c’est aussi parce qu’ils en sont dépourvus qu’ils sont heureux.
– Un espace clos, parfaitement réglé
La cité d’utopie est isolée ; elle est souvent une île, ce qui manifeste à la fois sa clôture vis à vis des dangers de l’environnement extérieur et son autonomie : elle n’a besoin de personne d’autre qu’elle-même pour fonctionner indéfiniment suivant ses propres règles.
L’utopie est conçue sur le modèle d’une machine : système clos, simple et indéréglable, créé par l’homme pour sa propre utilité. Obéissant à des lois intangibles, impersonnelles, ne laissant rien au hasard, elle est comme une mécanique qu’aurait réglé, pour toujours, un ingénieur de génie.
– Le résultat ? Refaire l’Eden
Par l’utopie, l’homme reconstruit le paradis terrestre.
[L’utopie] tente de concilier l’éternel présent et l’histoire, les délices de l’Âge d’or et les ambitions prométhéennes, ou, pour recourir à la terminologie biblique, de refaire l’Eden avec les moyens de la Chute [11].
La différence est que le nouvel Adam n’est plus un individu isolé, mais le groupe tout entier, la cité en tant que telle. Et cette cité idyllique jouit des attributs traditionnellement dévolus à la divinité : toute-puissance, félicité, unité et immortalité. La cité utopique a pris la place de Dieu.
L’Utopie de saint Thomas More
Saint Thomas More (1480-1535) est un humaniste catholique anglais, père de famille, qui exerça de hautes fonctions d’homme d’État (il fut Grand Chancelier d’Angleterre de 1529 à 1532). Il fut décapité sur l’ordre d’Henri VIII pour avoir désavoué le divorce du roi, sa rupture avec l’Église romaine et ses exactions financières. Rome l’a canonisé comme martyr en 1935.
Son œuvre principale, L’Utopie, parut en latin en 1516.
Le mot « utopie », néologisme forgé par More, est formé des deux mots grecs ou et topos, littéralement : « non – lieu », c’est-à-dire « pays de nulle part ». L’ouvrage répond à L’Éloge de la folie d’Érasme (qui lui était d’ailleurs dédié) : c’est un éloge de la sagesse. More s’inspire surtout de Platon – et non du millénarisme anabaptiste dont il est contemporain.
Écœuré par les abus sociaux qui règnent alors en Angleterre, Thomas More fait dans ce roman politique une critique des institutions de son temps et propose à la place sa cité idéale. Celle-ci est un mélange d’aristocratie et de monarchie élective. La production y est planifiée. La propriété privée, accusée d’être responsable de la pauvreté, y est totalement abolie. Car le but est de parvenir à l’égalité ; or, dit More, « l’égalité est impossible dans un État où la possession est individuelle et absolue ». D’ailleurs, l’idée de propriété est appelée à disparaître, puisque les utopiens ne possèdent même pas leur demeure (les logements changent d’occupants tous les dix ans après tirage au sort) et toutes les maisons sont strictement semblables.
More vante l’uniformité et la standardisation de son système. Tout y est réglementé. Les vêtements sont uniformes. Le luxe est inconnu. Le travail agricole ou industriel est commun à tous [12] : sa durée journalière est de six heures, divisées en deux périodes. Le reste du temps est consacré à l’étude des belles-lettres et des sciences, qui sont enseignées dans des collèges publics. Seuls sont dispensés du travail manuel, les magistrats, les ministres du culte et les sujets d’élite, à qui le peuple permet de se consacrer exclusivement à l’étude des sciences. Les lois sont simples et faciles à interpréter : « Le peuple toujours lent à comprendre est incapable de déductions, il n’en a d’ailleurs guère le temps, sa vie étant occupée par le travail pour se procurer sa nourriture. »
Il y a, en Utopie, des marchés pour le ravitaillement et de grands magasins publics pour les objets manufacturés. Chaque chef de famille y trouve gratuitement ce qui lui est nécessaire. L’abondance étant extrême en toute chose, personne n’est tenté de demander au-delà de ses besoins. En effet, pourquoi celui qui est certain de ne jamais manquer de rien chercherait-il à se procurer du superflu ? Ce qui rend les hommes cupides et rapaces, c’est la crainte de la pénurie à venir. Les repas se prennent en commun. Sans doute, chacun a la faculté de manger chez soi, mais personne n’en use, car il serait absurde de prendre la peine de préparer un mauvais dîner quand on en trouve un excellent à la salle commune. Tout cela suppose une discipline minutieusement réglée : horaires stricts pour tous, interdiction de voyage à l’étranger. Les Utopiens, en effet, ne peuvent voyager qu’à l’intérieur de l’île, et avec la permission des magistrats.
L’État d’Utopie, bien que pacifique dans son principe, est idéologiquement expansionniste : le peuple d’Utopie doit aider les peuples voisins à se libérer de leurs tyrans, y compris par les armes.
Cependant, More ne va pas aussi loin que Platon ; il a reculé devant l’abolition de la famille. Les familles subsistent donc, mais elles doivent toutes avoir à peu près le même nombre de membres. Quand l’une d’elles est trop nombreuse, le magistrat fait passer quelques-uns des enfants dans une autre.
En Utopie, la religion est naturelle. Toutes les confessions sont également tolérées, même l’idolâtrie. La majeure partie des habitants professe le pur déisme, qui est considéré comme la religion de l’État. Le culte public en est très simple, agencé de manière à ne heurter aucune croyance. Il s’adresse à l’Être suprême, Créateur et Providence, dont tous les utopiens reconnaissent l’existence, mais auquel, dans leurs cultes particuliers, ils donnent des noms et des attributs différents. Toutefois, le christianisme connaît une rapide expansion du fait de la ressemblance qui existe entre le système « communiste » de la société d’Utopie et les règles de vie commune de l’Église primitive rapportées dans les Actes des Apôtres et « jusqu’ici conservées dans les communautés chrétiennes les plus authentiques ».
Les athées et ceux qui nient l’immortalité de l’âme, les peines et les récompenses de l’autre vie, sont punis par le mépris et l’incapacité d’exercer aucune magistrature. Mais on ne leur inflige aucune sanction matérielle, car la foi ne saurait être contrainte.
L’État exige des diverses religions, les unes à l’égard des autres, la même tolérance qu’il accorde à chacune d’elles. More cite l’exemple d’un néophyte chrétien condamné à l’exil pour l’exaltation de son prosélytisme et son esprit exclusif. Entraîné par l’ardeur de son zèle, il ne se contentait pas d’élever au premier rang la religion chrétienne ; il condamnait toutes les autres, vociférant contre leurs mystères qu’il traitait de profanes, et contre leurs sectateurs qu’il maudissait comme des impies voués à l’enfer. Il fut arrêté et condamné. Cette proclamation de la liberté religieuse devançait d’une année l’apparition de Luther.
La morale des utopiens est fondée sur cette maxime : Obéis à la nature. Elle est également éloignée du matérialisme, qui avilit l’âme, et de l’ascétisme, qui rabaisse le corps. C’est un épicurisme épuré.
Aux objections qu’il soulève lui-même, More n’apporte aucune réponse. Il se borne à dire : « Que n’avez-vous été en Utopie ! » L’Utopie n’est pas à proprement parler un programme révolutionnaire, mais un étrange idéal dont il est difficile d’évaluer l’exacte portée. Quelle en est exactement la part de satire et la part de provocation ? « Il semble que ce ne soit ni un pur jeu, ni quelque chose que l’auteur prenne entièrement au sérieux [13] », remarque Louis Jugnet. Ajoutons que, par son martyre, More a montré une foi pleinement catholique, mais qu’il a été canonisé précisément pour ce martyre et non pour son œuvre littéraire antécédente.
Campanella et La Cité du Soleil
Tommaso Campanella (1568-1639) est, lui, un utopiste « à cent pour cent ».
Il naquit dans une famille analphabète, sous le nom de Giovanni Domenico Campanella. Il entra à quatorze ans dans l’Ordre des dominicains, où il reçut le prénom de Tommaso. Ses talents n’avaient d’égal que l’indépendance et l’exubérance de son tempérament. Déçu par la scolastique et l’enseignement traditionnel de l’Église, il subit l’influence de l’humaniste Bernardino Telesio (1509-1588), philosophe naturaliste et sensualiste. Une autre rencontre le marqua profondément : l’astrologue juif, spirite et nécromancien Abraham. Ses premiers ouvrages portent la marque de la science expérimentale et des rêveries illuministes et astrologiques [14]. Sa vie est jalonnée de procès et d’emprisonnements [15].
C’est en prison qu’il écrivit sa vision de la république idéale, Città del Sole, La Cité du Soleil, en se référant à More et à Platon. Une première version, en italien, fut achevée en 1602 et ne sera publiée qu’en 1904 ; une deuxième, écrite en latin en 1613 et éditée en 1623, rencontre un certain succès.
L’œuvre de More, quelque étrange et illusoire qu’elle paraisse, se rattachait par une foule de points au monde réel et renfermait certaines idées sensées. Rien de tel dans La Cité du Soleil. Il s’agit d’une ville constituée de sept zones circulaires concentriques et fortifiées, portant le nom des sept planètes, et comprenant en son centre une colline sur laquelle est construit un temple rond, l’âme de la cité. La science et la technique y sont omniprésentes : la cité est conçue de manière à instruire et éclairer le peuple (il y a là une critique des puissants du moment, accusés de maintenir les masses populaires dans l’ignorance.)
Dans la Cité du Soleil, l’État est théocratique et non populaire. A son sommet, se trouve le « Métaphysicien », pontife suprême qui possède la science universelle et la pureté absolue. Il règne en maître sur un triumvirat de magistrats : la « Puissance », magistrat chargé de la défense et de la guerre ; la « Sagesse », s’occupant de la science et de l’éducation (les enfants, avant dix ans, s’instruisent en marchant, grâce aux murs d’enceinte parés de divers objets de connaissance) ; et l’« Amour », sorte d’ingénieur en chef de la libido, qui travaille à l’amélioration de la race humaine en pratiquant l’eugénisme.
Ces magistrats disposent d’un pouvoir considérable car le dirigisme économique est total et la vie collective a atteint un tel degré qu’aucune forme de vie privée ne subsiste. « Tout est commun chez les solariens, logements, dortoirs, lits et autres meubles. Tous les six mois, les magistrats désignent ceux qui doivent habiter dans telle ou telle enceinte, telle ou telle chambre. » La société tout entière fait vœu de frugalité et de pauvreté. Les habitants portent les mêmes vêtements qu’ils changent quatre fois par an. Quatre heures de travail par jour suffisent pour satisfaire à des besoins aussi restreints. Les repas sont pris en commun et en silence, avec des lectures édifiantes. L’État a le monopole de l’enseignement ; l’éducation est collective. On pratique le sport collectivement et nu. La famille est supprimée.
Campanella s’étonne que l’on consacre à l’amélioration des races d’animaux des soins que l’on refuse au genre humain. Il veut donc que des magistrats président à l’assortiment des couples, et il se livre en ce domaine à des dissertations d’un incroyable cynisme. On pratique la communauté des femmes, sans libertinage car les unions sont décidées par des fonctionnaires spécialisés dans la connaissance des lois astrologiques, sous la haute responsabilité du magistrat « Amour ». Le but est de porter la race à son point de perfection maximum. Ainsi, la liberté est-elle bannie même de l’amour.
Pouvoir administratif et pouvoir judiciaire sont unifiés. Les magistrats sont juges de leurs subordonnés et les punissent par la mort, l’exil, le fouet, la réprimande, la privation de la table commune, ou l’interdiction du commerce des femmes. La peine de mort est donnée par le peuple lui-même qui tue ou lapide le délinquant.
Au pouvoir exécutif et judiciaire, les magistrats ajoutent l’autorité religieuse. La religion du Soleil est une adoration de l’Univers conçue rationnellement comme une opération mécanique et idéale.
Par rapport à More, l’accent est mis sur l’aspect autoritaire. Campanella sacrifie délibérément la liberté sur l’autel de l’égalité. La liberté individuelle encouragée par la Réforme lui fait peur, car elle brise l’unanimité communautaire. La société moderne en cours d’émergence lui apparaît comme un désordre. Et puisque l’harmonie de la société traditionnelle ne pourra se reconstituer spontanément, elle devra l’être par un pouvoir totalitaire auquel Campanella ne fixe aucune borne.
Les premières constructions doctrinales
Au 18e siècle, les projets de reconstruction sociale se multiplient. Ils s’appuient sur le mythe du bon sauvage et sur les préjugés intellectuels des philosophes des Lumières.
Le mythe du bon sauvage
A partir de Campanella, les relations de voyage exercent une influence croissante sur le mythe de la cité égalitaire. Ce qui n’était jusqu’alors que simple fiction littéraire prend une forme nouvelle, délibérément contestataire. Les peuples sauvages nouvellement découverts par les Européens ne ressemblent-ils pas étrangement aux habitants décrits dans les utopies ? Si donc il existe dans la réalité des sociétés proches de la cité d’Utopie, pourquoi cette cité idéale ne serait-elle pas réalisable ?
Dès lors, une réflexion sociale critique se développe en marge de ces récits exotiques. Il suffit d’imaginer l’odyssée fictive à travers l’Europe de l’un de ces bons sauvages préservés des corruptions de la civilisation pour avoir l’occasion d’une insidieuse attaque de la société chrétienne traditionnelle.
Chez Montaigne (Essais), Montesquieu (Lettres persanes), Diderot (Supplément au voyage de Bougainville), ce procédé littéraire est mis au service d’une pensée relativiste qui débouchera sur la naissance des sciences sociales. Chez d’autres auteurs que frappe surtout la dimension communautaire des sociétés sauvages, le même procédé sert à réveiller et à promouvoir le collectivisme toujours présent dans la mentalité des populations européennes. Si des sociétés primitives vivent heureuses en éliminant la propriété privée et toute forme d’individualisme, on peut se donner pour projet d’en bâtir de telles dans l’Europe chrétienne.
Ainsi, les Dialogues ou entretien entre un sauvage et le baron de La Hontan (1704), mettent-ils en scène un Huron qui affirme que les « lois » des Européens sont trompeuses, puisqu’« elles ne s’imposent qu’aux pauvres tandis que les riches s’en exemptent » ; les Hurons en revanche, « sans lois, sans prisons et sans tortures, passent leur vie dans la douceur et la tranquillité et jouissent d’un bonheur inconnu aux Français ». Le père Buffier, s.j., dans L’Examen des préjugés vulgaires (1732), explique que la civilisation crée des besoins nouveaux qui font souffrir parce qu’ils ne peuvent être satisfaits, alors que « les peuples sauvages sont, pour le moins, aussi heureux que les peuples polis ».
Ce projet de faire de l’Européen moderne un « bon sauvage » sera présenté sous mille formes tout au long du 18e siècle.
Les premiers essais doctrinaux
Dans la suite de la tradition utopique et millénariste, alors que le contexte est encore celui d’une société artisanale agricole, des projets de transformation sociale s’élaborent, qui ont déjà la forme de véritables doctrines révolutionnaires.
– Gerard Winstanley et les Diggers
Dans les années 1640, un groupe dissident des Levellers, les Diggers (« creuseurs » ou « bêcheurs ») ou True Levellers, adopte un idéal de partage intégral des biens. A l’inverse des autres Levellers, ils ne s’intéressent pas tant aux réformes politiques qu’aux réformes sociales. Dans le Lancashire, Gerard Winstanley [16] s’empare avec quelques compagnons d’un terrain en friche pour le cultiver et en distribuer le produit aux pauvres. Il choisit de mener cette action le dimanche, pour marquer symboliquement son refus des pratiques religieuses imposées par l’Église. Au bout d’un an, l’expérience est supprimée par les propriétaires voisins.
Les théories des Diggers sont exposées dans La lumière brillante dans le Buckinghamshire (1649). L’on y retrouve les thèmes millénaristes :
Oh ! vous, Adams de la terre, vous portez de riches vêtements, vous avez le ventre plein. […] Mais sachez-le, le jour du jugement est proche. […] Les pauvres que vous opprimez vont être les sauveurs de la terre. Si vous voulez qu’ils vous épargnent, […] dégagez-vous de ce commerce oppressif de l’achat et de la vente de terres, de la possession de titres de propriété nobiliaire, de la perception de rentes, et donnez librement votre consentement à ce que la terre devienne un trésor commun.
La famille est englobée dans cette diatribe anti-riches :
Ils vivent de richesse, d’honneur, de plaisir, de clergé, d’hommes de loi, d’épouses et d’enfants, et toute forme culturelle extérieure. […] Ils n’osent pas vivre en une vie d’amour universelle.
Les Diggers ne s’attaquent pas moins aux juristes et aux clercs qu’aux propriétaires fonciers. La religion officielle et la loi ne sont que des inventions diaboliques pour justifier, enseigner et maintenir l ’exploitation du pauvre peuple. On ne sortira de cette situation que par le communisme. Dès 1648, dans Le Paradis des fidèles, Winstanley avait écrit :
Aussi longtemps que les gouvernements diront que la terre leur appartient, en soutenant ce principe d’une propriété particulière, du « mien » et du « tien », jamais les gens du commun n’auront leur liberté. […] Qu’on cesse d’enclore et clôturer quoi que ce soit sur terre en disant : « Ceci est à moi ».
Le programme des Diggers est formulé dans L’Avocat du pauvre de Pierre Chamberlen, en 1649, puis dans un plan de gouvernement communiste envoyé à Cromwell par Winstanley lui-même, en 1652 : The Law of Freedom. On nationalisera les biens de la couronne, du clergé, des entreprises commerciales, et ces biens seront mis à la disposition de la collectivité. On décrétera un minimum vital. On fera une politique de grands travaux sous la direction de l’État pour exploiter les terres en friche. L’économie sera divisée en deux secteurs, l’un public, l’autre privé, et le public fournira au privé ses outils. Il y aura des magasins généraux. L’instruction sera généralisée, le clergé (protestant) sera réduit au rôle de corps enseignant.
Dans The Law of Freedom, Winstanley écrit :
Lorsque l’humanité commença à acheter et à vendre, elle perdit son innocence, et les hommes commencèrent alors à s’opprimer les uns les autres et à frauder leur droit naturel.
De même, dans The Saints Paradise :
Une fois la terre redevenue trésor commun, […] il adviendra que nul n’osera chercher à dominer les autres, nul n’osera tuer son prochain et ne désirera posséder davantage de terre que son voisin.
Et dans A Watch-Word to the City of London :
Tous les hommes se sont dressés pour conquérir la liberté […], et ceux parmi vous qui appartiennent à l’espèce des riches ont peur de la reconnaître car elle s’avance vêtue des habits du rustre. […] La liberté, c’est l’homme résolu à mettre le monde à l’envers ; comment donc s’étonner que des ennemis l’assaillent.
– Le curé Meslier
Jean Meslier (1664-1729) est curé d’Estrépigny, en Champagne. Inconnu de son vivant, il écrit secrètement des textes radicaux divulgués après sa mort. Ces textes plurent à Voltaire qui en publiera une partie après avoir rectifié leur athéisme matérialiste en déisme et gommé leur aspect social.
Meslier témoigne de la misère des campagnes françaises, des famines dues aux mauvaises récoltes, aux exactions du fisc et des gens de guerre. Il met en cause les riches et les puissants qui vivent au « paradis » tandis que les pauvres sont en « enfer ». Le mal vient de l’inégalité en tant que telle, parce qu’elle est contraire à la loi naturelle, « parce qu’elle n’est nullement fondée sur le mérite des uns, ni sur le démérite des autres ». Il dénonce les « parasites » que sont les rois, « lions rugissants qui cherchent leur proie ».
Ils seraient heureux, ces pauvres peuples, s’ils n’étaient pas incommodés de cette desséchante vermine ; mais il est sûr qu’ils seront toujours malheureux, tant qu’ils ne s’en dépouilleront pas. […] Sachez, mes chers amis, qu’il n’y a point pour vous de plus méchants ni de plus véritables diables à craindre que ces gens-là dont je vous parle. Car vous n’avez véritablement point de plus grands ni de plus méchants adversaires et ennemis à craindre que les grands, les nobles et les riches de la terre, puisque ce sont effectivement ceux-là qui vous foulent, qui vous tourmentent, et qui vous rendent malheureux comme vous êtes.
Dans de longues déclamations, violentes et enflammées, le curé Meslier s’emporte rudement contre ces riches fainéants que sont pour lui les abbés, les moines, les rentiers, les sergents, les procureurs, les avocats, les maltôtiers et les receveurs :
On a bien à faire de ces gens-là dans le monde ! Les oiseaux chantent et ramagent assez dans les champs et dans les bois ; les peuples n’ont que faire de nourrir si grassement tant de gens pour ne faire que chanter dans les temples.
Aussi, plus funestes encore que la religion sont les institutions iniques qu’elle a mission de défendre : l’inégalité, la propriété. Et c’est ici que se fait jour le socialisme révolutionnaire distinct du communisme traditionnel : si les propriétés n’étaient pas distinguées, si les familles ne s’opposaient pas en classes, si le mariage n’était pas indissoluble, tous les hommes seraient occupés et utiles, ils se partageraient sagement entre eux les produits, il n’y aurait jamais de disette, il n’y aurait plus d’unions malheureuses et tous les hommes mèneraient fraternellement une vie de félicité. La conclusion est claire ; il faut que tous les opprimés s’unissent pour renverser l’état social présent : « Votre salut est entre vos mains, votre délivrance ne dépendrait que de vous si vous saviez vous entendre tous. » L’originalité de Meslier vient de ce qu’il est partisan non pas d’un partage égalitaire de la terre, mais de son appropriation collective par les communes locales.
– Morelly, l’utopie par la loi
Le livre Code de la Nature, ou le véritable esprit de ses lois de tout temps négligé ou méconnu, paraît anonymement en 1755. Il fut un temps attribué à Diderot, mais il est de Morelly. On sait peu de chose sur l’auteur qui aurait été régent à Vitry-le-François.
Morelly est également l’auteur du Naufrage des isles flottantes, ou Basiliade du célèbre Pilpai, paru en 1753. C’est l’une des plus importantes utopies du 18e siècle. On y retrouve les éléments désormais classiques : dans la société idyllique de la Basiliade, la propriété, « mère de tous les crimes », est inconnue ; tout est mis en commun, y compris les femmes ; on ignore les « termes infâmes d’inceste, d’adultère et de prostitution » ; l’esprit d’émulation et l’atmosphère de fraternité qui règnent parmi les habitants rendent le travail amusant et facile.
Tous ces thèmes sont à nouveau développés de façon méthodique dans Le Code de la Nature. L’origine de tous les vices, c’est « ce subtil et pernicieux élément, le désir d’avoir ». Or, si la propriété n’existait pas légalement, la probité naturelle aurait subsisté. Il faut donc revenir à la vraie nature, c’est-à-dire au communisme.
Dans le « modèle de législation conforme aux intentions de la nature », il y aura trois lois fondamentales :
1. L’abolition de la propriété privée : « Rien dans la société n’appartiendra singulièrement ni en propriété à personne que les choses dont il fera un usage actuel, soit pour ses possessions, ses plaisirs ou son travail journalier. »
2. Un système d’assistance nationale : « Tout citoyen sera homme public, sustenté, entretenu et occupé aux dépens du public », c’est-à-dire fonctionnaire ! Dans cet esprit, Morelly est partisan d’une éducation collective et étatisée.
3. Enfin, un système de coopération : « Tout citoyen contribuera pour sa part à l’utilité publique, selon ses forces, ses talents et son âge ; c’est sur cela que seront réglés ses devoirs conformément aux lois distributives. »
Des « lois édiles » organiseront le plan des cités communistes, la disposition des quartiers, des bâtiments d’habitation et d’exploitation, l’établissement des hôpitaux, des asiles pour la vieillesse et des prisons pour les malfaiteurs – car il y a des prisons sous le règne de la nature.
Les subsistances seront distribuées en parts égales, selon un système économique planifié. Il y aura des magasins publics, rien ne se vendra ni ne s’achètera. Des lois réglementeront la confection des vêtements qui seront simples et uniformes, sans aucune recherche ni ornement. La production sera facilitée par le fait que la société sera entièrement structurée par groupes hiérarchiques, selon un système décimal.
A l’objection qui veut que l’homme a besoin de se sentir personnellement intéressé pour être stimulé, Morelly répond que l’homme est naturellement actif et que seul un travail monotone et prolongé rebute son ardeur :
La paresse n’est engendrée que par les institutions arbitraires, qui prétendent fixer, pour quelques hommes seulement, un état permanent de repos que l’on nomme prospérité, fortune, et laisser aux autres le travail et la peine. Ces distinctions ont jeté les uns dans l’oisiveté et la mollesse, et inspiré aux autres de l’aversion et du dégoût pour des devoirs forcés.
Des « lois de police », des « lois conjugales » et des « lois de l’éducation » règleront les mœurs : repas en commun, mariage obligatoire entre 15 et 18 ans, exercice de la profession d’agriculteur entre 20 et 25 ans, d’autres professions ensuite. L’éducation des enfants sera commune à partir de 5 ans, générale jusqu’à 10 ans, professionnelle ensuite, et tous les enfants iront dans les ateliers.
Les magistrats veilleront avec soin à ce que les lois et règlements pour l’éducation des enfants soient partout exactement observés, et surtout à ce que les défauts de l’enfance qui pourraient tendre à l’esprit de propriété soient sagement corrigés et prévenus. Ils empêcheront aussi que l’esprit ne soit imbu dans le bas âge d’aucune fable, conte ou fiction ridicule.
A la différence de la Basiliade, le mariage monogamique est obligatoire. Le divorce est toléré par la loi, mais après dix ans de vie commune.
Toutefois, bien que nous soyons dans l’état le plus conforme à la nature, le crime demeure. Quel est ce crime ? La propriété privée ! Le citoyen qui aura tenté par cabale ou autrement « d’abolir les lois sacrées pour introduire la détestable propriété », après avoir été convaincu et jugé par le sénat suprême,
… sera enfermé pour toute sa vie, comme fou, furieux et ennemi de l’humanité, dans une caverne bâtie, comme il a été dit (loi édile XI), dans le lieu des sépultures publiques. Son nom sera pour toujours effacé du dénombrement des citoyens ; ses enfants et toute sa famille quitteront ce nom, et seront séparément incorporés dans d’autres tribus, cités ou provinces.
Les condamnés n’ont point de rémission à attendre. Le droit de grâce et de commutation est proscrit. Les autres en revanche, tous ceux qui se comportent bien, retrouveront la bonté et les vertus naturelles dont le Créateur les a parés à l’origine. Pour eux, il n’est besoin que de lois pénales douces et peu nombreuses.
Dans cet état de nature, les hommes auront une perception quasi parfaite de la divinité, totalement étrangère au dieu vengeur des sociétés inégalitaires. On croira à l’immortalité de l’âme, mais des lois empêcheront « les égarements de l’esprit humain et toute rêverie transcendante ». Car, comme presque tous les communistes, Morelly a horreur des hautes spéculations philosophiques.
Voici à quoi se réduisent, sous le règne de la communauté, la morale et la métaphysique :
Il n’y aura absolument point d’autre philosophie morale que sur le plan et le système des lois ; les observations et les préceptes de cette science ne s’appuieront que sur l’utilité et la sagesse de ces lois. […]
Toute métaphysique se réduira à ce qui a été précédemment dit de la divinité. A l’égard de l’homme, on ajoutera qu’il est doué d’une raison destinée à le rendre sociable ; que la nature de ses facultés, ainsi que les principes naturels de leurs opérations, nous sont inconnus ; qu’il n’y a que les procédés de cette raison qui puissent être suivis et observés par une attention réfléchie de cette même faculté ; que nous ignorons ce qui est en nous la base et le soutien de cette faculté, comme nous ignorons ce que devient ce principe au trépas : on dira que, peut-être ce principe intelligent subsiste-t-il encore après la vie, mais qu’il est inutile de chercher à connaître un état sur lequel l’auteur de la nature ne nous instruit par aucun phénomène : telles seront les limites prescrites à ces spéculations.
Il y aura une espèce de code public de toutes les sciences, dans lequel on n’ajoutera rien à la métaphysique ni à la morale, au-delà des bornes prescrites par les lois : on y joindra seulement les découvertes physiques, mathématiques ou mécaniques, confirmées par l’expérience et le raisonnement.
Sur le plan politique, les nations seront divisées en provinces, cités, « tribus », largement autonomes, et familles, gouvernées par un sénat, composées de chefs de famille non élus se succédant par roulement. L’unité économique sera la « cité ».
Morelly ajoute l’idée d’une organisation planifiée du travail. Il croit au progrès et le progrès économique sera réalisé précisément par une organisation collectiviste. Il est à mi-chemin entre les utopies de la Renaissance et le socialisme utopique. Le communisme de Morelly est donc à la fois centralisateur et moralisant. Mais ce n’est qu’avec la révolution industrielle qu’apparaitra une véritable doctrine communiste.
Le projet de Morelly fut suivi d’une multitude d’autres qui prétendaient tous, par des lois nouvelles, mouler la société dans un cadre simple, uniforme, rationnel. Le marquis d’Argenson, admirateur du Code de la nature, disserte sur les avantages qu’apporterait la création « de ménageries d’hommes heureux ».
– La Plombanie, Boissel et Collignon
En 1763, Goyon de La Plombanie, dans son traité sur L’homme en société ou nouvelles vues politiques et économiques pour porter la population au plus haut degré en France, émet l’idée d’embrigader les pauvres dans un système corporatif et dirigiste. C’est le même vice, autrement dit le désir de s’élever, qui perd les sociétés. Contre ce mal, il fait appel à une réglementation minutieuse des métiers. On ne passera plus de la campagne à la ville, on renverra aux champs les citadins inutiles, on supprimera les métiers parasites. Les professions seront érigées en charges perpétuelles, d’un nombre rigoureusement fixé selon les besoins de chaque localité : ainsi les fils des maîtres succéderont à leurs pères et tout travail libre sera interdit. Dans les villes, la population sera exactement comptée et surveillée : chaque individu recevra une plaque d’identité portant l’indication d’un numéro d’ordre et de son quartier ; nul ne pourra travailler hors de son quartier. Il y aura, en ville comme à la campagne, des maisons d’associations, tenant à la fois de la pension, de la bourse de travail et du bureau de placement et annonçant les phalanstères fouriéristes.
Tous ces règlements doivent être acceptés et obéis, car le malheur des hommes vient de ce qu’ils ne sont pas assez dirigés :
Comme ils tendent [ces règlements] visiblement à l’avantage des ouvriers et qu’il n’y en a aucun assez stupide pour ne pas le sentir, pour peu qu’ils y réfléchissent, je ne doute pas qu’ils ne s’y soumettent avec plaisir et même qu’ils n’en soient bien aises.
L’ouvrage de François Boissel, Le catéchisme du genre humain (1789), s’en prend, quant à lui, à toutes les institutions – propriété, mariage, religion – et propose de réformer pacifiquement la société grâce à un plan d’éducation qui rendrait les hommes meilleurs. Ce sera l’une des idées forces des utopistes du 19e siècle.
Enfin, la brochure de Claude Boniface Collignon, avocat au Parlement et membre de plusieurs académies, présente un plan de réformes très audacieux. Elle a pour titre : L’avant-coureur du changement du monde entier : Par l’aisance, la bonne éducation & la prospérité générale de tous les hommes, ou Prospectus d’un mémoire patriotique, sur les causes de la grande misère qui existe partout, & sur les moyens de l’extirper radicalement (1786).
Il s’agit d’édifier un communisme totalitaire où les hommes seront enrégimentés comme dans des casernes. Repas à heures fixes, vêtements uniformes, logements et mobilier fournis par la collectivité. Il pousse le rationalisme jusqu’à couvrir la France de 15 000 nouveaux villages et de 330 000 fermes collectives. « Quant aux villes et villages actuellement existants, ajoute-t-il négligemment, ils seront rayés. » L’intérêt de la brochure réside dans son optimisme. C’est l’une des rares œuvres où il est question d’une ère d’abondance illimitée rendue possible grâce au progrès technique. Le jeune Babeuf fut fortement impressionné par cet écrit.
– Mably
Gabriel Bonnot de Mably (1709-1785) est le frère de l’abbé Condillac. Il fut très célèbre en son temps.
Chez lui, comme chez Morelly, politique et morale sont étroitement liées, presque confondues, et la critique de la société est avant tout une critique morale. Il ne s’agit pas tant de faire régner la justice que le bonheur et la vertu :
Nous ne pouvons trouver le bonheur que dans la communauté des biens. […] Je crois que l’égalité, en entretenant la modestie de nos besoins, conserve dans mon âme une paix qui s’oppose à la naissance et aux progrès des passions.
L’origine de tous les vices et de tous les malheurs de la société actuelle est la propriété des biens. Mably rejette la civilisation qui a dépravé l’homme, qui a créé des désirs superflus et de faux besoins et entrainé la paresse des riches, l’humiliation des pauvres, l’ambition et l’avarice. Il faut revenir à la frugalité de l’état de nature.
Il répond aux physiocrates pour qui la propriété est le fondement des sociétés. Il a existé des sociétés sans propriété, dit-il : Sparte et les indiens du Paraguay.
Peut-on reconstruire d’un coup la société idéale, faire ce que fit Lycurgue pour Sparte ? Non, répond-il ; « des obstacles insurmontables s’opposent au rétablissement de l’égalité détruite ». Ce qu’on peut, c’est, sans supprimer purement et simplement la propriété, faire en sorte que les lois abolissent progressivement l’avarice et l’inégalité. L’État réduira ses dépenses et les impôts, le commerce sera restreint au strict minimum. La loi supprimera la liberté de tester et réglementera les témoignages de façon stricte et restrictive. On répartira le sol entre petits propriétaires qui le cultiveront eux-mêmes.
Mais Mably n’est pas démocrate, il se défie de la multitude, de l’éloquence, des acclamations, de la passion. Toutes ses sympathies vont aux pays où règne la simplicité, comme la Suisse pour ses lois somptuaires et l’égalité relative qui y règne entre les fortunes. Son socialisme, inspiré de l’Antiquité, est économiquement rétrograde et politiquement conservateur.
– Dom Deschamps
Léger Marie Deschamps (1716-1774) resta inconnu du public de son vivant. Il passa la majeure partie de son existence au prieuré de Montreuil-Bellay, près de Saumur, où il avait fait profession en 1733. Il y remplit correctement ses fonctions de procureur, observa sa règle et mourut dans les formes religieuses. Il s’était efforcé – vainement – de « convertir » les philosophes et de leur révéler « le mot de l’énigme métaphysique et morale ». Les confidences de ce moine libre-penseur effarouchèrent J.-J. Rousseau ; Helvétius lui conseilla la prudence ; d’Alembert dégagea promptement le point faible de son système : les distinctions formelles, les abstractions, relations, genres, espèces et autres idées générales qui n’existent que per mentem et qu’il faut bien se garder de réaliser « hors de nos idées ». Un petit cénacle d’initiés se constitua autour de sa personne, véritable « laboratoire de l’intempestif et du subversif ». On y trouve Dom Mazet, bibliothécaire, le prieur Dom Brunet, Dom Patert et surtout le marquis Voyer d’Argenson.
Le fond de la pensée de Dom Deschamps se dévoile dans ses œuvres manuscrites : les Réflexions métaphysiques préliminaires ; le Précis en quatre thèses ; les Observations métaphysiques ; les Observations morales et Le Vrai Système ou le Mot de l’énigme métaphysique et morale.
Les commentateurs n’apprécient pas de la même façon la complexe et ésotérique philosophie du bénédictin. Certains voient en lui un pré-hégélien, un Hegel à l’état sauvage ; d’autres estiment que son étrange cosmogonie présente des affinités avec celle de Spinoza. En tout cas, il n’a rien d’un chrétien.
Selon lui, trois grandes phases caractérisent l’humanité : 1) « l’état sauvage ou de nature », qui est l’état primitif où la propriété privée n’existe pas encore, mais où le vice de la possession germe déjà dans le cœur de l’homme ; 2) « l’état des lois », qui correspond à la société actuelle – état funeste, règne de l’injustice, de l’inégalité, de la puissance étouffante des pouvoirs séculiers ou religieux qui aliènent l’humanité – d’où cet aphorisme anarchisant : « le premier crime existe par la première loi » ; 3) « l’état des mœurs », qui sera l’étape ultime de l’histoire.
Le christianisme ne constitue à ses yeux que le reflet, à un moment donné de l’histoire, des structures politiques, sociales, techniques, économiques du monde environnant. Pensée marxiste avant l’heure.
Il reste avant tout un utopiste. Le passage de « l’état des lois » à « l’état des mœurs » s’opérera non par la violence mais par « la force de l’évidence ». « La connaissance exacte de la vérité métaphysique peut seule donner la connaissance de la vérité morale ». Pour ce faire, il compte sur une élite, une sorte de franc-maçonnerie intellectuelle, un « ordre de voyants ».
Avec « l’état des mœurs », nous pénétrons dans l’univers utopique rêvé par notre bénédictin : utopie agreste et anarchisante, où l’humanité, par une extraordinaire marche régressive, rejoindra les frontières de l’animalité. Un monde sans État ni lois, où la distinction du « tien » et du « mien » aura disparu. Fuyant la concentration des grandes villes, les hommes vivront dans de grandes cases-villages, aux fenêtres sans vitres, aux portes sans verrous ni serrures. Ces habitations ouvertes à tous comporteront des salles communes, des réfectoires, des cuisines, des dortoirs. Le souvenir d’une vie privée et individuelle aura disparu de la mémoire de cette nouvelle race humaine. L’accouplement libre remplacera le mariage, les enfants appartiendront à la communauté. Hommes et femmes coucheront pêle-mêle sur la paille. L’activité sera réduite au strict nécessaire. On reviendra à une économie simple et frugale de cueillette. On se nourrira d’eau, de grains et de légumes. Plus d’épices, de liqueurs, de viande ni de poisson. La pêche et l’élevage seront abandonnés ; l’artisanat et le travail de métaux seront quasi inexistants. On se contentera de vêtements simples et uniformes. L’argent n’existera plus, on pratiquera une économie de troc. Le travail ainsi réduit par l’absence de production deviendra un amusement et un plaisir. Il sera obligatoire et permanent, ainsi la mesure du temps s’effacera des souvenirs humains. Il n’y aura plus de date, plus de calendrier, ni de jour de repos hebdomadaire.
Deschamps pousse jusqu’à l’absurde son utopie et annonce le crépuscule de la culture : les livres, les papiers, les tableaux, les œuvres d’art seront détruits, « car, à quoi bon laisser subsister des monuments qui ne seraient plus d’aucun usage et qui prouveraient notre folie ? » Dans « l’état des mœurs », on parlera une langue unique au vocabulaire sommaire, débarrassée de ses apports scientifiques et culturels.
Soulagé des soucis et des travaux épuisants, les hommes passeront des nuits plus courtes et plus douces. La plupart des maladies qui viennent de notre mauvaise organisation sociale auront disparu. La mort ne sera que « le soir d’un beau jour ». L’homme connaissant la vraie métaphysique acceptera facilement de s’anéantir dans le grand « Tout » avec lequel il se sentira instinctivement en parfaite communion. Point de larmes inutiles, car la matière est éternelle et connaît une « métempsychose continuelle ».
– Jean-Jacques Rousseau
Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) est trop connu pour qu’on s’y attarde longuement.
Il condamne explicitement la propriété dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité [17]. A l’origine, l’homme primitif était naturellement bon (innocent) et heureux. La perte de cette innocence originelle donna naissance à l’état sauvage, qui n’est déjà plus l’état de nature (l’homme devint fourbe ; il inventa la propriété, laquelle engendra l’inégalité et la guerre), mais qui n’est pas encore l’état social proprement dit. Ce dernier état, quoique antinaturel était devenu inévitable : pour le rationaliser au mieux, l’homme passa un « contrat social » avec ses semblables, par lequel il abdiquait tous ses droits individuels en faveur de la volonté générale qui, par principe, est nécessairement droite et ne peut pas se tromper.
Dans Le Contrat social, Rousseau demande donc que tous les droits naturels des individus (la propriété et toutes les libertés particulières) soient abolis en faveur de la collectivité, certains pouvant néanmoins être rétablis à la discrétion de l’État, et il expose sa théorie de la volonté générale qui est la négation de tout pluralisme dans l’État (spécialement des corps intermédiaires) et mène au totalitarisme politique. L’existence de « volontés particulières » est un obstacle qu’il faut éliminer. Rousseau conduit naturellement à Saint-Just et à Robespierre.
On s’est souvent demandé si Rousseau croyait à ses propres spéculations sur l’état de nature et le contrat social. C’est mal poser le problème. Il ne prétend pas prouver sa théorie ni l’établir sur le plan historique. Il s’agit pour lui d’un principe (un postulat), posé rationnellement pour expliquer le fait social et rendre compte des contradictions de la société humaine.
Dans L’Encyclopédie de Diderot, Rousseau a rédigé l’article « Économie politique » (où il n’est guère question d’économie). Qu’y trouve-t-on ?
L’idée d’un État, maître des esprits, qui doit éduquer les citoyens. L’éducation est donc enlevée aux parents. Les enfants seront « élevés en commun, dans le sein de l’égalité » ; ils seront éduqués à « ne vouloir jamais que ce que veut la société ». De plus, l’État a le devoir de songer à la subsistance des citoyens. Il faut donc une direction politique de l’économie qui vise à créer une certaine égalité des conditions :
C’est une des plus importantes affaires du gouvernement de prévenir l’extrême inégalité des fortunes, non en enlevant leurs trésors à leurs possesseurs, mais en ôtant à tous les moyens d’en accumuler.
Le moyen d’y parvenir ? La fiscalité. Il y aura un impôt progressif, et non plus seulement proportionnel : « Le premier pistole est quelquefois plus difficile à gagner que le second million ». Enfin :
Tout ce que le gouvernement peut défendre, il peut le permettre moyennant un droit. […] Si par exemple, le gouvernement peut interdire l’usage des carrosses, il peut à plus forte raison imposer une taxe sur l’usage des carrosses, moyen sage et utile d’en blâmer sans le faire cesser. Alors on peut regarder la taxe comme une espèce d’amende, dont le produit dédommage de l’abus qu’elle punit.
Avec Rousseau, les principes de l’État révolutionnaire sont posés. Mais il faut un cadre constitutionnel pour faire fonctionner cet État. Ce sera l’œuvre de la Révolution.
– Le socialisme pendant la Révolution française – Babeuf
La Révolution fait avancer les idées « socialistes » grâce aux contributions des Jacobins (Robespierre, Saint-Just), à l’action des groupes extrémistes [18] et à l’œuvre du premier véritable communiste, Gracchus Babeuf.
François-Noël « Gracchus » Babeuf (1760-1797) a trouvé l’idée communiste chez Morelly, Collignon, Mably et Rousseau et l’a complétée et radicalisée par ses réflexions personnelles. La Révolution française, d’après lui, n’a réalisé que l’égalité politique, elle n’a pas réalisé « l’égalité réelle », « l’égalité de fait », c’est-à-dire l’égalité économique. Celle-ci a pour condition la suppression de la propriété privée. Toute propriété qui dépasse les besoins de l’individu est un vol fait aux autres citoyens ; au nom du droit de propriété, on lèse le droit à l’existence.
Il reconnaît a posteriori le bien fondé des mesures de Robespierre (taxations, économie dirigée, tentatives de nationalisation), mais prône une organisation collective du travail, sans liberté économique, ni marchands, ni négociants, mais seulement de « purs agents de distribution ».
Le communisme des babouvistes (disciples de Babeuf) est un communisme de la répartition, et non de la production. Il est inapplicable aux sociétés complexes en voie d’industrialisation. Les babouvistes se défient de l’intelligence et des intellectuels et préfèrent le travail manuel et les vertus militaires. « Que périssent s’il le faut tous les arts pourvu qu’il nous reste l’égalité réelle ». La doctrine est autoritaire et centraliste.
Babeuf apporte également le concept de parti révolutionnaire. Le Manifeste des égaux se termine par un appel à un « bouleversement total ». Il faut que « tout se confonde, […] que tous les éléments se brouillent, se mêlent et s’entrechoquent, […] que tout rentre dans le chaos et que du chaos sorte un monde nouveau et régénéré ». La révolution sera violente et ne peut être accomplie que par une minorité, elle-même menée par un groupe clandestin. C’est la première doctrine incontestablement communiste qui repose sur une organisation politique et ne soit pas seulement le rêve d’un philosophe.
A s’en tenir au plan des idées sociales, l’influence directe de Babeuf peut être considérée comme nulle. Ses idées radicales effrayèrent et provoquèrent une réaction qui consacra la notion de propriété.
Jusque-là, on critiquait assez librement le concept de propriété, et personne ne s’en choquait outre mesure. Les libertins, les philosophes, les utopistes de toutes sortes avaient multiplié leurs attaques à ce sujet. Mais le danger semblait irréel. On était plutôt alarmé par l’athéisme, l’irréligion, le rationalisme anti-chrétien, les propos licencieux, le mépris de l’autorité. D’ailleurs, les prédicateurs eux-mêmes, au nom de la religion, de la justice et de la charité, ne dénonçaient-ils pas eux aussi les abus de la propriété ?
Avec les dernières années du 18e siècle, avec la répression du babouvisme par le Directoire, commença une ère nouvelle qui consacra la notion de propriété privée à la manière d’un principe inviolable et sacré, base de toute société. La Révolution française, assagie par son succès politique, rejeta violemment de son sein les esprits aventureux qui voulaient étendre ses propres principes au domaine social ; elle ne rougit plus de paraître conservatrice en ce domaine.
Du coup, au cours du 19e siècle, ni les gouvernements libéraux, ni les philosophes chrétiens, ni les sociologues conservateurs ne surent envisager sérieusement l’hypothèse d’une socialisation radicale, la possibilité de restrictions drastiques apportées à l’usage de la propriété privée devenue à leurs yeux un droit absolu et souverain et universellement reconnu comme tel ; instinctivement ils se raidissaient contre ces tendances trop révolutionnaires pour être raisonnables.
Pourtant, ce qui pendant des siècles n’avait été qu’une utopie allait subitement prendre la réalité intense et inquiétante d’une machine infernale montée contre l’ordre social.
[1] — Hippodamos de Milet (498-408 avant J.-C.) est, selon Aristote, le premier homme n’ayant jamais occupé de charge publique à présenter « l’idée d’une excellente constitution ». Sa cité idéale se compose de 10 000 citoyens, répartis en trois classes hiérarchisées : les prêtres, les soldats, les travailleurs. Seuls les travailleurs ont le droit de posséder des terres ; les prêtres et les soldats sont entretenus sur des terres publiques. Il insiste sur le civisme et la fraternité qui doivent unir tous les citoyens. A cette fin, il multiplie les réunions, les associations publiques et les repas pris en commun. Dans son esprit, la cité doit étendre son emprise totale sur les citoyens en ne leur laissant aucun domaine réservé ni de vie privée.
[2] — L’époque hellénistique voit également surgir une littérature consacrée aux utopies socialistes où les joies de l’amour libre remplacent l’idéal ascétique de la République platonicienne. Certaines œuvres sont connues grâce aux recensions qu’en fait l’écrivain Diodore dans sa Bibliothèque historique (1er siècle avant J.-C.). L’un de ces récits décrit un État situé dans les « îles du Soleil », qui rassemble des communautés socialistes de quatre cent personnes dans lesquelles le travail est obligatoire pour tous. « Ils ignorent le mariage qui est remplacé par la communauté des femmes ; les enfants sont élevés en commun comme appartenant à tous et chéris également par tous. Il arrive fréquemment que les nourrices échangent entre elles leurs nourrissons, afin que les mères ne puissent reconnaître leurs propres enfants. » Les habitants vivent jusqu’à cent cinquante ans. Les malades incurables et les handicapés doivent se suicider, ainsi que tous ceux qui ont atteint un âge déterminé. (Igor Chafarevitch, Le phénomène socialiste, Seuil, Paris, 1977.)
[3] — Li Ki, Mémoires sur les bienséances et les cérémonies, t. I. (traduction de S. Couvreur, Les Humanités d’Extrême-Orient, Cathasia, série culturelle des Hautes Études de Tien-Tsin).
[4] — Joachim de Flore (1130-1202), moine cistercien, divise l’histoire de l’humanité en trois âges, ce qui entraîna la renaissance du millénarisme au Moyen Age.
[5] — Amaury de Bêne (1150-1209) professait un panthéisme mystique. Il fut condamné par Innocent III en 1204, et excommunié à titre posthume. Ses disciples, les Amauriciens, furent réprimés en 1210.
[6] — Fra Dolcino (1250-1307), prédicateur exalté, conduisit la révolte d’inspiration millénariste des Apostoliques, en Italie du Nord, entre 1300 et 1307.
[7] — Norman Cohn, Les Fanatiques de l'apocalypse, Paris, Payot 1983. Le titre original est The Pursuit of the Millennium : Revolutionary Millenarians and Mystical Anarchists of the Middle Ages, 1957, revu et augmenté en 1970.
[8] — Lorsque l’empereur d’Allemagne Frédéric 1er Barberousse meurt en Terre sainte (1190) au cours de la IIIe croisade, des prophéties circulent disant qu’il n’est pas mort et que, sauveur eschatologique, il viendra bientôt libérer le Saint-Sépulcre et inaugurer le millenium. Trente ans plus tard, les prophéties relatives à Barberousse sont appliquées à son petit-fils, Frédéric, parce que celui-ci ose s’opposer à l’Église et à la papauté et qu’il apparaît comme l’instrument du châtiment suprême du clergé corrompu et comme le protecteur spécial des pauvres. Lorsqu’il meurt à son tour, ses partisans affirment qu’il est caché. Dans les décennies suivantes, on assiste à quatre ou cinq réapparitions de « Frédéric ». La personnalité de ce « Messie des pauvres » a fasciné jusqu’en plein 16e siècle le petit peuple allemand.
[9] — Publié en 1409 ou 1429, le Gamaleon magnifie en Frédéric l’empereur germanique qui affranchira l’Allemagne de la domination de la papauté, de la latinité et de l’Italie, et qui dominera le monde. « L’empereur germanique renversera la monarchie française et la papauté. Sa mission accomplie, le souvenir même de ce que fut la France sera effacé ; les Hongrois et les Slaves seront totalement asservis et les Juifs écrasés à jamais. Les Allemands, au contraire, seront exaltés au-dessus de tous les peuples. Une fois l’Église de Rome dépouillée de ses biens, tous les prêtres seront exterminés. A la place du pape, un patriarche allemand règnera à Mayence sur une Église rénovée et subordonnée à l’empereur, “aigle de la race des aigles”, nouveau Frédéric dont les ailes s’étendront de mer en mer jusqu’aux confins du monde des hommes. »
La Réforme de Sigismond, parue vers 1439, exprime les revendications des couches pauvres des villes, préconise l’abolition des guildes et des entreprises commerciales et prêche l’égalité.
[10] — Livre aux cent chapitres. Composé vers 1500 en Alsace, ce livre, rédigé en allemand, est une synthèse des principaux thèmes de la prophétie apocalyptique médiévale.
[11] — Emil Cioran, Histoire et utopie, Paris, Gallimard, 1960.
[12] — Toutefois, les travaux les plus durs sont exécutés par des esclaves temporaires (des prisonniers de guerre et des criminels).
[13] — Louis Jugnet, Doctrines philosophiques et systèmes politiques, Castres, éditions « Cahiers du Présent », 1977, p. 28.
[14] — Les écrits de Campanella sont denses et abordent tous les domaines du savoir de son époque : il avait le projet de réunir ses textes dans des œuvres complètes en dix volumes dont il conçut une impressionnante table des matières partant de la « philosophie rationnelle » pour s’achever par des « miscellanées ». Son objectif était de « réformer toutes les sciences en conformité avec la Nature et l’Écriture ».
[15] — Il est soupçonné d’hérésie en 1597 à Rome et incarcéré à Naples en 1601, après l’échec d’un complot politique contre les autorités espagnoles. Il échappe à la peine de mort et passe vingt-cinq ans en prison avant d’être libéré en 1629 et d’être nommé maître en théologie par le pape Urbain VIII (!). Mais de nouvelles difficultés surgissent bientôt, il fuit l’Italie pour la France en 1634, où il est accueilli par Richelieu et Louis XIII.
[16] — Gerard Winstanley (1609-1676) est un mercier qui, suite à la faillite de son affaire de tailleur, deviendra activiste durant la Révolution anglaise.
[17] — « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : “Ceci est à moi”, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne. »
[18] — Les sans-culottes (commerçants, petits artisans et leurs ouvriers) sont tous de condition modeste. Ils sont favorables au partage des biens plutôt qu’à la suppression de la propriété. Quelques-uns envisagent la municipalisation de la production ou de la distribution (la boucherie et la boulangerie furent effectivement municipalisées à Clermont Ferrand ou à Troyes) et la confiscation des biens des riches. Les Enragés (groupe de révolutionnaires radicaux qui eurent notamment pour représentant le prêtre constitutionnel Jacques Roux) revendiquent l’égalité civique, politique et sociale, et préconisent la taxation des denrées, la réquisition des grains et l’imposition des riches.

