Richesses de l’Apocalypse (VIII)
La Jérusalem céleste
(Apocalypse 20, 11 – 22, 21)
par le frère Emmanuel-Marie O.P.
Voici le huitième et dernier article de notre étude consacrée à l’Apocalypse de l’apôtre saint Jean [1].
Dans la vision précédente (chap. 17 à 20), saint Jean a décrit la triple victoire du Christ sur Babylone – la cité du mal –, sur les Bêtes – figures de l’Antéchrist – et sur le Dragon – symbole du Diable. Le point final est désormais mis aux luttes de l’Église contre ses ennemis et à toutes les agitations terrestres. L’opposition au règne de Dieu et de l’Agneau est définitivement vaincue. Il reste au voyant à nous présenter le jugement général (20, 11 à 21, 8), par lequel Dieu va assigner à chacun, pour l’éternité, le sort que lui ont mérité ses œuvres. Puis l’apôtre nous montrera la Jérusalem nouvelle, fiancée de l’Agneau, image de l’Église dans le temps et dans l’éternité (21, 9-22, 6).
Le Sel de la terre.
Le jugement général (Ap 20, 11 – 21, 8)
Dans un récit d’une grande sobriété, qui contraste avec la prolixité de la littérature apocalyptique juive, saint Jean nous dévoile sa vision qui porte sur trois réalités :
– le jugement général (20, 11-13) ;
– l’enfer, qu’il évoque rapidement (20, 14-15) ;
– le ciel, sur lequel il s’attarde au contraire avec complaisance (21, 1-4).
Après cela, il clôt cette partie par un bref épilogue qui conclut toute la section prophétique commencée avec le chapitre 12 (21, 5-8).
Le grand jugement (20, 11-13)
Ce jugement a déjà été présenté par avance dans la vision de la moisson et de la vendange, au chapitre 14 (versets 14 à 20). Saint Jean nous en montre ici la réalisation. C’est la phase suprême de la victoire du Christ.
Et je vis un grand trône blanc et celui qui y était assis ; devant sa face la terre et le ciel s’enfuirent et il ne se trouva plus de place pour eux. [Ap 20, 11.]
Le juge assis sur le trône n’est pas nommé. Cependant, par le chapitre 14, nous savons qu’il s’agit du « Fils de l’homme ». Son trône est grand et blanc, comme en 14, 14, où le Fils de l’homme armé de sa faucille tranchante était assis « sur une nuée blanche ». La couleur blanche figure la miséricorde de Dieu jamais séparée de sa justice, ou bien l’éclat de sa sainteté et de sa gloire en face du monde matériel qui s’évanouit devant lui.
Car le ciel et la terre « prennent la fuite » et « il ne se trouve plus de place pour eux [2] ». Jésus, dans l’Évangile, avait prédit que « le ciel et la terre passeraient » (Mc 13, 31), ce qui ne signifie pas qu’ils doivent être anéantis purement et simplement, mais qu’ils seront transformés et renouvelés, comme il est dit plus loin au chapitre 21. Les vieux cieux et la vieille terre cèdent la place à un ciel nouveau et à une terre nouvelle, parce qu’avec le jugement dernier le temps et l’histoire s’arrêtent.
Et je vis les morts, grands et petits, debout devant le trône. Des livres furent ouverts ; on ouvrit encore un autre livre, qui est le livre de la vie ; et les morts furent jugés d’après ce qui était écrit dans ces livres, selon leurs œuvres. La mer rendit ses morts ; la Mort et l’Enfer rendirent les leurs ; et ils furent jugés chacun selon ses œuvres. [Ap 20, 12-13.]
Le jugement général est précédé d’une résurrection universelle, ce qui prouve que la première résurrection (dont il était question en 20, 5) était bien à entendre dans le sens d’une résurrection spirituelle [3]. Tous les morts sans exception, ayant repris leur corps (la mer elle-même rend ses morts), se tiennent devant le trône, attendant d’être jugés. Les livres qui sont ouverts sont ceux qui contiennent, consignées jour après jour, minute après minute, le décompte des « œuvres » (ta; e[rga) que les morts ont accomplies au cours de leur vie et sur lesquelles ils vont être jugés. Le mot à mot dit exactement : « les morts furent triés » (ejkrivqhsan) ; c’est exactement ce que Notre-Seigneur a décrit à ses disciples dans le discours rapporté par saint Matthieu : « Devant lui seront rassemblés toutes les nations et il séparera les uns d’avec les autres, comme le pasteur sépare les brebis des boucs » (Mt 25, 32). L’autre livre, le « livre de vie », est le registre qui contient la liste des élus (il a déjà été mentionné en 3, 5 ; 13, 17 et 17, 8). Enfin, on notera que la Mort et l’Enfer sont personnifiés. Peut-être « la Mort » désigne-t-elle ici non pas la mort physique mais l’auteur de la mort, le Diable, et « l’Hadès », l’enfer proprement dit. En ce cas, nous avons dans ce verset une attestation de la résurrection des damnés.
L’enfer (20, 14-15)
Saint Jean décrit brièvement le sort des réprouvés, en deux petits versets, alors qu’il va s’attarder avec enthousiasme sur le bonheur des élus. Ce contraste est révélateur de l’esprit qui a marqué le livre entier. L’Apocalypse – nous avons pu le constater à maintes reprises – est avant tout une œuvre de consolation et d’encouragement qui met l’accent sur le triomphe du Christ, de l’Église et des saints, dans les luttes qui les opposent ici-bas aux ennemis de Dieu.
Et la Mort et l’Enfer furent jetés dans l’étang de feu : [cette mort] est la seconde mort, l’étang de feu. Quiconque ne fut pas trouvé inscrit dans le livre de la vie fut jeté dans l’étang de feu. [Ap 20, 14-15.]
La Mort – c’est-à-dire le Diable, ou la première mort, la mort corporelle –, et l’Enfer rejoignent les Bêtes et le Dragon dans « l’étang de feu » (voir 19, 20 et 20, 9). Cet « étang de feu » est la figure de « la seconde mort », la mort éternelle ou damnation. « Le châtiment de ces deux êtres allégoriques [Mort et Enfer], explique le père Allo, ne peut signifier que la ruine de leur pouvoir sur la création restaurée [4]. »
Cette mort de la mort est également affirmée en termes vigoureux par saint Paul :
Puis ce sera la fin, lorsqu’il [le Christ] remettra la royauté à Dieu le Père, après avoir détruit toute Principauté, Domination et Puissance [toutes les puissances hostiles au règne de Dieu]. Car il faut qu’il règne jusqu’à ce qu’il ait placé tous ses ennemis sous ses pieds. Le dernier ennemi qui sera détruit, c’est la mort. [1 Co 15, 24-26.]
Et, plus loin, l’Apôtre dit encore : « Ainsi s’accomplira la parole de l’Écriture [Is 25, 8] : La mort a été engloutie dans la victoire. Où est-elle, ô mort, ta victoire ? Où est-il, ô mort, ton aiguillon ? » (1 Co 15, 54b-55).
Alors, « quiconque n’a pas été trouvé inscrit dans le livre de vie », c’est-à-dire tous ceux qui, s’étant laissés séduire, seront restés sous la dépendance du Diable, seront jetés dans l’abîme de feu, l’enfer éternel [5].
La palingénésie et la béatitude des élus (21, 1-4)
Après l’enfer, vient le second membre de l’antithèse : la vie bienheureuse des élus dans la création restaurée.
Et je vis un ciel nouveau et une terre nouvelle ; car le premier ciel et la première terre avaient disparu, et la mer n’est plus. [Ap 21, 1.]
Proche de son terme, l’Apocalypse prend un ton d’allégresse, que quelques allusions ont permis d’entrevoir dans les chapitres précédents [6]. L’objet de cette joie, c’est le ciel dont la contemplation va retenir le voyant jusqu’à la fin du livre, notamment à travers la description de la Jérusalem céleste dont le présent passage sert en quelque sorte d’introduction.
– La palingénésie (v. 1)
Le mot « nouveau » – employé quatre fois dans les deux premiers versets de ce chapitre –, désigne une transformation, une transfiguration qui n’a pas de précédent et qui est définitive. Elle est appliquée d’abord à la création.
La première création, théâtre sur lequel s’est déployé le péché et ses suites, doit connaître lors de la Parousie un renouvellement, une « palingénésie [7] », pour s’accorder à l’humanité glorieuse. On en trouve déjà l’annonce dans Isaïe : « Car, [dit Dieu,] je vais créer des cieux nouveaux et une terre nouvelle et on ne se souviendra plus du passé, qui ne remontera plus au cœur » (Is 65, 17) [8]. Saint Pierre s’en fait lui aussi l’écho dans sa 2e épître : « Ce sont de nouveaux cieux et une terre nouvelle que nous attendons selon sa promesse, où la justice habitera » (2 P 3, 13). Dans le nouveau Testament, cette régénération est parfois montrée comme déjà commencée ici-bas, sous l’empire de la grâce, mais selon un mode spirituel et appliquée à l’homme : « Si donc quelqu’un est dans le Christ, il est une création nouvelle : l’être ancien a disparu, un être nouveau est là » (2 Co 5, 17). Mais c’est l’épître aux Romains qui donne la signification profonde de cette « palingénésie ». La création doit être délivrée du règne de la corruption et de l’instabilité, qui sont la conséquence du péché de l’homme :
La création attend en effet avec impatience cette révélation des enfants de Dieu. Assujettie à la vanité, non de son plein gré, mais par l’autorité de Celui qui l’y a assujettie, elle a néanmoins gardé l’espérance ; car la création, elle aussi, doit être affranchie de l’esclavage de la corruption pour connaître la glorieuse liberté des enfants de Dieu. Nous savons en effet que présentement encore la création tout entière gémit dans les douleurs de l’enfantement. [Rm 8, 19-22.]
Dans ces quelques lignes, par une hardie prosopopée, saint Paul décrit la création entière (creatura, hJ ktivsi", c’est-à-dire la nature privée de raison, distinguée de l’homme) attendant avec anxiété (ajpokaradokiva [9]) l’heure de la glorification de l’homme. C’est que, jadis, elle a été, contre son gré, par un mystérieux dessein de la Providence, soumise à la « vanité ». Que faut-il entendre par cette vanité (mataiovth~) ? Les exégètes en discutent : est-ce la simple mutabilité des choses (au sens philosophique du mot) ou le désordre provoqué par le péché de l’homme qui affecte la création sensible elle-même (la corruption, la souffrance, la maladie), autrement dit la malédiction qui pèse sur toute la création depuis la chute d’Adam et qui est pour la nature une « souffrance » et un esclavage ? Cependant, cet asservissement n’est pas sans espoir d’une délivrance : la création « espère » sortir de la servitude de la corruption – c’est-à-dire de cette servitude qui consiste à être maudite à cause de l’homme pécheur –, pour participer en une certaine manière à la glorification de l’humanité régénérée [10]. « Ne cherchons toutefois dans cette hypotypose que ce que l’Apôtre a voulu y mettre, précise le père Prat. Il ne parle nulle part d’une rénovation physique de la nature [11] », encore moins d’une spiritualisation plus ou moins panthéistique rêvée par la fantaisie de quelques gnostiques et en contradiction ouverte avec le dogme catholique.
Dans cette re-création de l’univers ancien, « la mer n’est plus », parce qu’elle était l’image du monde mouvant et des agitations de la vie terrestre. Tout ce qui était lié au mouvement est devenu stable et définitif.
– La « descente » de la Jérusalem nouvelle (v. 2)
Et je vis descendre du ciel, d’auprès de Dieu, la Ville sainte, Jérusalem nouvelle, apprêtée comme une nouvelle mariée parée pour son époux. [21, 2.]
Cette « Jérusalem nouvelle » représente l’Église, la société des âmes régénérées, considérée ici sous son aspect glorieux et éternel. Elle est appelée « la ville, la sainte », avec répétition de l’article, comme pour dire qu’elle est indéfectiblement sainte, non seulement en elle-même, par sa nature même, mais également dans tous ses membres puisqu’au ciel il n’y a que des saints.
Sans doute, cette Jérusalem spirituelle existait déjà sur terre, sous son état « pérégrinant », car l’Église est unique et c’est la même qui existe dans le temps et dans l’éternité, mais saint Jean la voit ici dans sa gloire et sous son état triomphant. Pourquoi dit-il alors qu’elle descend du ciel et non pas qu’elle y monte ? Les mots « Je vis descendre du ciel, d’auprès de Dieu », explique Bossuet, veulent dire,
dans le sens mystique, que l’Église qui est dans le ciel est la même que celle qui est sur la terre ; [mais] que c’est du ciel que nous sommes citoyens, et que c’est de là que descendent toutes nos lumières et nos grâces [12].
Dans le même sens, Dom de Monléon écrit :
Elle descend du ciel parce qu’elle reconnaît et confesse humblement que tout ce qu’elle a de mérites, de victoires, de vertus, elle le tient d’en haut. C’est de Dieu qu’elle a reçu toute sa beauté, tout son éclat [13].
En d’autres termes, elle descend du ciel parce que là est son origine et sa fin. Elle est plus du ciel que de la terre, plus divine qu’humaine. Il n’est donc en aucun cas question d’une nouvelle Jérusalem terrestre, descendue du ciel pour être le siège du règne millénaire du Christ avec les saints ressuscités, en attendant la Parousie, comme l’ont cru les millénaristes influencés par les fables judaïques [14].
La Jérusalem nouvelle est « apprêtée [déjà en 19, 7] comme une fiancée parée pour son époux ». On passe de l’image de la ville à celle de l’épouse (plus loin, ce sera l’inverse), mais les deux se mêlent parfaitement : habitation spirituelle des bienheureux en tant que ville, elle s’identifie avec ceux qui l’habitent en tant qu’épouse [15]. Au reste, elle est la même que la Femme-Mère du chapitre 12, mais envisagée sous un autre aspect, car l’Église est à la fois l’épouse mystique de Jésus-Christ et la mère des âmes régénérées, dont Jésus-Christ est le premier-né.
– La béatitude des élus (v. 3-4)
Et j’entendis une voix forte venant du trône qui disait : « Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes : il dressera sa tente avec eux, et eux, ils seront son peuple ; et lui, il sera Dieu-avec-eux, leur Dieu. Et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort ne sera plus, et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur, car les premières choses s’en sont allées. » [21, 3-4.]
Pour expliquer le sens de la vision, une voix forte sortie du trône de Dieu [16]
