top of page

La grâce de Dieu, remède au naturalisme 


par le frère Emmanuel-Marie o.p.


Introduction


Nous avons fait le constat de la faillite du monde moderne.

Nous en avons montré la cause prochaine : le naturalisme.

Nous avons vu ensuite qu’à l’origine de cette erreur du naturalisme, on trouve le péché originel et sa négation. La nature de l’homme est blessée, et même après le baptême qui rétablit l’homme dans l’amitié de Dieu, une quadruple blessure demeure qui affecte les principales facultés de l’homme : la blessure d’ignorance dans l’intelligence, la blessure de malice dans la volonté, la blessure de faiblesse dans l’irascible et la blessure de concupiscence dans le concupiscible.

Mais le drame vient de ce que l’homme nie qu’il soit blessé et qu’il ait besoin d’un médecin.  Cette négation du péché originel n’est pas seulement le fait des individus, elle est la marque générale des sociétés modernes issues de la révolution. Les pouvoirs humains et les élites chargées de guider la société se sont publiquement émancipés de l’autorité de Dieu : « Les rois de la terre se sont levés, et les princes se sont assemblés contre le Seigneur et contre son Christ, [en disant :] Rompons leurs liens, et jetons loin de nous leur joug » (Ps 2, 2-3). Ce rejet de Dieu et de Notre-Seigneur Jésus-Christ est le péché public des nations modernes et la source de tous ses maux.

Où trouvera-t-on le remède capable de guérir l’homme et la société de cette maladie du naturalisme ?

Le mal est humain, mais le remède est surnaturel : c’est la grâce de Dieu.

Hélas, même chez les chrétiens – parce qu’ils se sont eux-mêmes laissés entacher de naturalisme –, la grâce est une sublime inconnue. Les chrétiens d’aujourd’hui ne voient plus le besoin qu’ils ont du Rédempteur et de sa grâce. Ils pensent pouvoir se passer de lui et se guérir tout seul, comme des grands, avec leurs seules lumières et leurs forces naturelles. Quelle illusion, quel orgueil et quelle ingratitude ! L’homme devrait se souvenir que « l’ingratitude est l’ennemie de la grâce : elle obstrue les voies de la grâce », dit saint Bernard, et empêche, par le fait même, toute possibilité de guérison. Voilà pourquoi la société contemporaine, coupée de Dieu, s’enfonce chaque jour un peu plus dans le naturalisme pour son propre malheur.


Quelques précisions de vocabulaire : de quoi parle-t-on ?


Avant toute chose, il importe de préciser les termes.

Que veulent dire les mots « nature », « surnature », « grâce », « naturalisme », etc. ?


• Nature, naturel 

Est naturel, ce qui est inhérent à la constitution de l’homme, corps et âme, c’est-à-dire tout ce qui relève de ses organes et de ses facultés, considérés en eux-mêmes, sans le secours extérieur de la grâce de Dieu. Par suite, est naturel tout ce dont l’homme est capable par sa seule nature.

Il faut distinguer :

L’état de nature pure, c’est-à-dire l’état de l’homme sans la grâce et sans les dons préternaturels que Dieu avait conférés à Adam et que celui-ci a perdus par son péché (l’intégrité, l’impassibilité, l’immortalité et la science infuse proportionnée à son état).

L’état de nature intègre, c’est-à-dire l’état de l’homme sans la grâce, mais avec les dons préternaturels.

L’état de justice originelle, c’est-à-dire l’état dans lequel Adam a été créé, avec la grâce et avec les dons préternaturels.

L’état de nature tombée ou déchue, dans lequel l’homme s’est trouvé après la chute et avant son relèvement par la grâce du Rédempteur. Dans cet état, la nature est privée de la grâce qu’elle a perdue par le péché (spoliatus in gratuitis), et bien qu’elle ne soit pas corrompue radicalement, en elle-même (naturalia manserunt integra : les dons de la nature demeurent intègres, contrairement à ce que disent les protestants), elle est néanmoins gâtée, blessée, en ce qu’elle a perdu l’inclination naturelle à la vertu (vulneratus in naturalibus). La raison humaine est comme hébétée et frustrée de son ordination au vrai par la blessure de l’ignorance ; la volonté est endurcie par la blessure de la malice ; la faculté irascible est dévoyée de son ordre au bien ardu par la blessure de la faiblesse ; et la faculté concupiscible est blessée dans son appétit du bien sensible par la blessure de la concupiscence [1]. Et ces quatre blessures infligées à la nature par le péché originel sont encore augmentées par les péchés actuels que chacun d’entre nous commet.

L’état de nature réparée, dans lequel l’homme se trouve après le baptême : il est rétabli dans l’amitié de Dieu, mais sa nature garde les blessures qui résultent du péché originel et une certaine inclination au mal (ce que les théologiens appellent « fomes peccati », le foyer du péché, qui n’est pas un péché mais une tendance au péché).

Ici, une importante précision doit être signalée : l’état de pure nature (et également l’état de nature intègre, sans la grâce habituelle) n’existe pas et n’a jamais existé de facto. L’homme est toujours en état de péché ou en état de grâce. Tertium non datur, il n’y a pas de troisième possibilité [2].


• Surnature, surnaturel

Est surnaturel, ce qui dépasse absolument tout ce qui relève de la nature (facultés, connaissances, actes, mérites, désirs, etc.).

Or Dieu a donné à l’homme une fin qui dépasse sa nature [3], à savoir la participation à son propre bonheur par la claire vue de son essence. Par conséquent, en vertu du principe qui veut qu’un effet soit proportionné à sa cause, tout ce qui achemine, conduit et fait arriver l’homme à cette fin surnaturelle doit être également surnaturel.

Mais le passage du naturel au surnaturel est totalement impossible à la créature. Sans doute, l’homme peut arriver au bonheur surnaturel puisque Dieu l’y destine, c’est même sa destinée normale ; mais il ne le peut pas par ses seules facultés naturelles. Il est capax gratiæ, dit saint Thomas, capable d’être élevé à l’ordre surnaturel, mais il ne peut opérer cette élévation par lui-même. Comme disent les théologiens, il a une simple « puissance obédientielle » (passive) au surnaturel. En d’autres termes, le don surnaturel ne violente pas la nature humaine puisqu’elle a une capacité et une convenance à le recevoir, mais ce don ne lui est pas dû, rien en elle ne lui donne un droit à l’exiger : c’est un don purement gratuit de Dieu.

Donc, pour que l’homme puisse parvenir à sa fin surnaturelle, il faut que Dieu lui confère un moyen proportionné, lui-même surnaturel : c’est la grâce.


• La grâce

Le catéchisme définit ainsi la grâce : « un don surnaturel, concédé gratuitement par Dieu, à une créature intelligente, en vue du salut éternel. »

Pour éviter toute ambiguïté, il faut distinguer :

– la « grâce » au sens large, c’est-à-dire tout don gratuit de Dieu, extérieur à l’homme, en vue de son salut éternel, mais dont l’effet prochain ne sort pas du domaine naturel. En ce sens, tout secours miraculeux de Dieu peut être dit une « grâce ». C’est ce que les théologiens nomment le surnaturel quoad modum, quant au mode seulement.

Ainsi en est-il de la prédication évangélique ; des exemples du Christ et des saints ; de l’instruction de certains hommes choisis et de leur préservation de l’erreur sur des choses que la raison naturelle ne peut connaître qu’avec de grandes difficultés. De même, un fra Angelico, les architectes des cathédrales n’ont-ils pas ainsi bénéficiés de « grâces » et de lumières spéciales pour exercer leur art ?…

– La grâce au sens strict, qui est un don intérieur (affectant l’intime de l’âme), surnaturel en lui-même (quoad substantiam, quant à sa substance). En ce sens, on distingue trois sortes de grâces :

•  La grâce habituelle ou sanctifiante, donnée par Dieu de manière permanente. C’est la grâce « gratum faciens », qui « justifie » l’homme, le rend « juste » ou saint, en le guérissant (« gratia sanans ») et en l’élevant (« gratia elevans »).

Les grâces actuelles, données par Dieu de manière ponctuelle (grâces de conversion, secours divins particuliers pour pouvoir assumer les devoirs de son état, etc.).

Les grâces gratis datæ ou charismes, données de façon transitoire à quelques-uns seulement, en vue du salut d’autrui ou du bien commun de l’Église (don de prophétie, don des miracles, etc.).


• Le naturalisme

Le naturalisme est un système à la fois religieux et philosophique, qui considère que la nature se suffit à elle-même, qu’elle est à elle-même sa propre fin, et qu’elle n’est pas blessée (il n’y a pas eu de chute primitive).

Dom Besse le définit ainsi :

Le système appelé naturalisme enferme dans la seule vie présente le but de l’activité intellectuelle et morale des hommes. Qu’on les considère soit à l’état individuel, soit en société, le bonheur temporel doit leur suffire. Ils le peuvent acquérir avec les seules ressources de la nature [4]

Le naturalisme se présente sous des formes multiples et plus ou moins accentuées. Il est matérialiste ou spiritualiste, absolu ou dilué. Mais, quoi qu’il en soit des formes qu’il adopte, il repose toujours sur ce postulat que l’homme a en lui-même son principe, sa loi et sa fin. 



Pour lire la suite, achetez le fichier PDF ci-dessus



[1]    — Voir I-II, q. 85, a. 1 et a. 3.

[2]    — Cela vaut même pour les enfants morts sans le baptême, avant l’âge de raison : privés de la grâce du baptême, ils ont le péché originel. N’ayant pas commis de faute personnelle, ils ne souffrent pas et jouissent d’un bonheur naturel (proportionné à leur nature), mais ils ne peuvent jouir de la vision béatifique parce que la gloire présuppose la grâce.

[3]    — D’innombrables textes du magistère contiennent cette vérité. On pourra se reporter au schéma préparatoire au concile Vatican II, intitulé : « Sur le dépôt de la foi à conserver dans sa pureté », qui réaffirmait clairement les choses, mais que les Pères du Concile ont rejeté. Ainsi le n° 39, expliquant que la fin surnaturelle est la seule à laquelle, même après le péché, l’homme a été ordonné : « De par sa bonté suprême, Dieu nous ayant appelés à l’ordre surnaturel, il s’ensuit que l’homme a une seule fin ultime à laquelle, dans le plan de Dieu, il demeure encore ordonné après le péché. S’il n’atteint pas cet objectif, il ne lui sert de rien de bénéficier d’une grande abondance des biens de la nature, puisqu’il n’atteint même pas sa fin naturelle. » De même le n° 40, affirmant que la grâce perfectionne la nature : « Dans la fin surnaturelle est aussi contenue la fin naturelle à laquelle l’homme aurait pu parvenir avec ses forces naturelles, comme le perfectible est contenu dans ce qui est parfait ; et les biens de la nature conformes à cet état céleste sont entièrement conservés et perfectionnés. L’ordre surnaturel, en effet, ne détruit ni n’affaiblit l’ordre naturel, mais l’élève et le perfectionne, car il lui donne des secours supérieurs et complète ses capacités naturelles. » (Schéma De fide catholica pure conservanda, ch. 7 ; voir Le Sel de la terre 98, p. 41).

[4]    — Dom Besse o.s.b., Le Syllabus. L’Église et les libertés, Paris, Nouvelle Librairie Nationale, 1913, 5e leçon, p. 119-120.

Informations

Cet article traite de la grâce, principalement en tant que remède à la crise généralisée dui frappe le monde moderne.


L'auteur commence par donner une notion exacte des différentes réalités traitées : la nature humaine, l'ordre surnaturel, la grâce et le naturalisme.


Après avoir traité de la question de la nécessité de la grâce selon l'enseignement de l'Église et de saint Thomas - une doctrine nuancée, entre le naturalisme qui nie la nécessité et même l'existence de la grâce et le luthéranisme qui prétend qu'aucune action vertueuse n'est possible sans elle - l'article montre leurs applications pour faire face aux problèmes contemporains. Directement donnée pour assurée notre salut personnel, la grâce est indirectement une aide puissante pour restaurer un ordre chrétien fondé sur la justice.


Quelques considérations pratiques sur ce que chacun doit faire ici et maintenant viennent clore utilement cette contribution.

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 130

p. 136-157

Les thèmes
trouver des articles connexes

Libéralisme et Modernisme : Études sur les Erreurs Contemporaines

Le Mystère de la Grâce : Doctrine Catholique et Vie Surnaturelle

Restaurer une chrétienté

Acheter le fichier ici :

3,50€

bottom of page