La perspective propre à l’Évangile selon saint Jean
par le frère Emmanuel-Marie o.p.
Après avoir examiné la perspective doctrinale propre à chacun des trois Évangiles synoptiques [1], essayons de dégager ce qui caractérise le quatrième Évangile. Et d’abord, parlons de son auteur.
Qui est l’auteur du quatrième Évangile ?
• Les renseignements fournis par le livre
Aucun des quatre Évangiles ne contient explicitement de nom d’auteur. Mais, dans le quatrième Évangile, au chapitre 21, on trouve une désignation qui, bien que voilée, permet d’en identifier l’auteur. Au verset 24, on lit en effet : « C’est ce même disciple qui rend témoignage de ces choses et qui les a écrites » ; et l’expression « ce même disciple » renvoie au « disciple que Jésus aimait » dont il est question juste avant (Jn 21, 20).
Qui donc est ce disciple anonyme « que Jésus aimait » et qui rédigea le quatrième Évangile ?
De nombreux indices montrent que ce ne peut être que l’apôtre saint Jean.
Le « disciple que Jésus aimait » est en effet celui qui, penché sur la poitrine du Maître à la dernière Cène, interroge Jésus à la demande de Pierre pour connaître le nom du traître (Jn 13, 23). Présent au Calvaire, c’est à lui que Jésus confie sa mère (Jn 19, 26). Après la troublante nouvelle du tombeau vide rapportée par Marie-Madeleine, on le voit courir au tombeau avec saint Pierre : il voit les linges aplatis et, aussitôt, il croit (Jn 20, 2-8). Lors de l’apparition au bord du lac de Tibériade, il est à nouveau avec saint Pierre et c’est lui qui, le premier, reconnaît le Sauveur ressuscité (Jn 21, 7 et 20).
Par ailleurs, tout porte à croire qu’il faille identifier ce « disciple que Jésus aimait » avec le disciple anonyme qui, peu après le baptême du Christ, quitte le Baptiste pour suivre Jésus avec André, Pierre et Philippe (Jn 1, 35 sq.). De même, c’est encore lui, de toute évidence, « l’autre disciple » connu du Grand-prêtre, qui fait entrer Pierre dans la cour de Caïphe dans la nuit du jeudi saint (Jn 18, 15-16).
Toutes ces occurrences nous montrent que ce disciple est l’un des Douze, témoin direct des scènes qu’il raconte, et faisant partie du cercle des intimes de Jésus.
Or, par les trois Évangiles synoptiques, nous savons que les disciples préférés de Jésus étaient Pierre, Jacques (le Majeur) et Jean son frère. C’est donc parmi ces trois-là qu’il faut chercher. Or, ce ne peut être Pierre qui, comme on vient de le voir, est plus d’une fois distingué de celui que nous cherchons (Jn 13, 23-24 ; Jn 18, 15 ; Jn 20, 2, etc.). Ce ne peut être non plus Jacques le Majeur, frère de Jean, qui fut assassiné de bonne heure, en l’an 44, par Hérode Agrippa (Ac 12, 21), alors que le quatrième Évangile n’était pas encore écrit. Il ne reste donc que Jean. C’est lui le disciple que Jésus aimait. Sous cette périphrase discrète, l’allusion est transparente, si transparente même qu’on ne peut parler d’un véritable anonymat.
Mais pourquoi Jean ne s’est-il pas nommé, de même qu’il ne nomme jamais son frère, Jacques le Majeur [2], alors qu’il nomme Simon-Pierre quarante fois, et également d’autres apôtres ? Ce silence est évidemment intentionnel, dicté par la modestie. Et c’est une nouvelle preuve que Jean est bien l’auteur du quatrième Évangile.
Au reste, la lecture attentive du quatrième Évangile montre que son auteur est Palestinien, remarquablement informé des réalités géographiques et politiques de la Palestine au temps de Jésus, spécialement de la topographie de Jérusalem et des usages juifs, comme seul pouvait l’être un contemporain ou un témoin oculaire. Aujourd’hui encore, quiconque visite ces contrées en prenant l’Évangile de saint Jean pour guide est frappé de la concordance qu’offrent les textes avec les paysages et les monuments témoins du passé [3].
De plus, la langue du quatrième Évangile révèle un auteur sémite : le « substrat sémitique » du livre s’impose aux philologues, a noté le père Joüon [4].
Enfin, cet Évangile révèle une âme limpide, profondément contemplative, amie de la lumière, ce qui s’accorde avec ce que nous savons de l’apôtre saint Jean comme nous l’expliquerons plus loin.
Ces données plaident donc en faveur de l’authenticité johannique du quatrième Évangile et condamnent les tentatives fantaisistes de la critique rationaliste qui fait de cet Évangile une compilation tardive, mûrie peu à peu, au fur et à mesure de la prise de conscience de sa foi par la communauté chrétienne primitive.
• Le témoignage de la tradition
A côté du témoignage rendu par le livre lui-même, il y a celui de la tradition.
L’une des plus anciennes sources attribuant expressément le quatrième Évangile à l’apôtre saint Jean, est un résumé d’un texte de Papias qu’on trouve dans un ancien prologue latin (traduit du grec ?) de la fin du 2e siècle. Il s’exprime ainsi :
L’Évangile de Jean a été révélé et donné aux Églises [d’Asie] par Jean encore vivant en son corps, comme l’a rapporté Papias de Hiérapolis, le cher disciple de Jean, dans les Exégèses, à savoir ses cinq derniers livres… – Evangelium Johannis manifestatum et datum est ecclesiis [in Asia] ab Johanne adhuc in corpore constituto, sicut Papias nomine Hierapolitanus, discipulus Johannis carus, in exotericis [Exegeticis ?], idest in extremis quinque libris retulit… [5]
Tout porte à croire que ces indications de Papias ont été puisées directement dans son œuvre en cinq livres (Les Exégèses des dires du Seigneur, aujourdhui perdues [6]), composée vers 110 ou 120, soit quelques années à peine après la publication du quatrième Évangile. En précisant que saint Jean publia son Évangile adhuc in corpore constituto, le texte dément la légende de l’immortalité de l’apôtre qui s ’était répandue parmi les disciples, et affirme que son Évangile n’a pas été publié après sa mort [7].
Trois autres témoins de la fin du 2e ou du début du 3e siècle attribuent explicitement le quatrième Évangile à l’apôtre saint Jean : le Canon de Muratori (vers 180), saint Irénée (également vers 180), et Clément d’Alexandrie (mort en 215).
– L’abondante notice que l’auteur du Canon de Muratori [8] consacre à cet Évangile donne de nombreux détails sur sa composition. A côté d’éléments manifestement légendaires, il réfute l’erreur de ceux qu’on appellera plus tard les Aloges, qui rejetaient l’autorité de l’Évangile johannique sous prétexte que les Montanistes s’en prévalaient pour justifier leur hérésie [9]. Ces considérations polémiques prouvent que le quatrième Évangile était alors reconnu comme l’œuvre de saint Jean.
– Saint Irénée, de son côté, dans le 3e livre de son Adversus hæreses, après avoir évoqué les trois premiers Évangiles, ajoute : « Puis Jean, le disciple du Seigneur, celui qui reposa sur sa poitrine, publia aussi son Évangile, tandis qu’il demeurait à Éphèse, en Asie [10] ». L’allusion à l’épisode de la Cène où Jean reposa sa tête sur la poitrine de Jésus (voir Jn 13, 23), désigne clairement saint Jean l’apôtre, et non pas un autre personnage du même nom. Ce témoignage est de grande valeur, parce que
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[1] — Voir Le Sel de la terre 127, p. 6 ; 128, p. 6 et 129, p. 4.
[2] — Dans les synoptiques, au contraire, Jean et Jacques, son frère, sont beaucoup plus souvent mentionnés que les autres apôtres, à l’exception de Pierre.
[3] — Voir Jérusalem ressuscité de Jacqueline Genot-Bismuth (professeur émérite à la Sorbonne Nouvelle où elle occupait la chaire de judaïsme ancien et médiéval), livre de 1992 (éd. F.-X. de Guibert) dans lequel l’auteur met en évidence les très nombreuses convergences entre l’Évangile de Jean et la Jérusalem du temps du Christ telle que l’archéologie l'a révélée.
[4] — Au point que certains savants ont cru pouvoir avancer l’hypothèse (très improbable) d’un original araméen (Burney, The aramic origine of the fourth Gospel, Oxford, 1922) ou hébreu (Tresmontant, Le Christ hébreu – La langue et l’âge des Évangiles, 1983).
[5] — Voir Lagrange, Évangile selon saint Jean, Gabalda, 1925, p. xxix ; — DBS, t. ii, col. 1278 ; — Ricciotti, Vie de Jésus-Christ, Payot, 1954, n° 157, p. 146.
[6] — Voir Le Sel de la terre 126, p. 5.
[7] — Voir Jn 21, 23-24 : « Le bruit se répandit alors chez les frères que ce disciple ne mourrait pas. Or Jésus n’avait pas dit à Pierre : “Il ne mourra pas”, mais : “Si je voulais qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne”. C’est ce disciple qui témoigne de ces faits et qui les a écrits, et nous savons que son témoignage est véridique. » On pourrait induire à tort de la dernière phrase que l’Évangile a été complété et publié par des disciples anonymes, à titre posthume. La critique s’appuie là-dessus pour retarder la composition définitive du quatrième Évangile.
[8] — Voir Le Sel de la terre 126, p. 13, note 2.
[9] — Les Aloges, adeptes du prêtre romain Caïus, seraient apparus vers 170-180. Ils rejetaient l’Évangile de saint Jean et l’Apocalypse et attribuaient ces deux livres à Cérinthe [!], prétendant qu’ils n’étaient pas dignes d’être reçus dans l’Église. Le nom d’Aloges (a-logos, privés de raison ou de Logos, puisque l’Évangile de saint Jean est précisément l’Évangile du Logos ou du Verbe divin) leur a été appliqué par saint Épiphane (315-403).
[10] — Saint Irénée, Adversus Hæreses, III, I, 1 (Contre les hérésies, dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur, traduction A. Rousseau, Paris, Cerf, 1984, p. 277). Texte grec dans Eusèbe de Césarée, Hist. Eccl. V, 8, 4.
Informations
Cet article nous présente le caractère spécifique de l'Évangile selon saint Jean, le point de vue qui le distingue des autres évangélistes. Après avoir fait le tour des arguments traditionnels qui montrent que le 4e Évangile a bien été rédigé par l'apôtre saint Jean, il présente la personnalité du " disciple que Jésus aimait ", un homme rempli d'un zèle ardent pour l'honneur de son Maître au point d'être appelé le "fils du tonnerre". Ce zèle éclate dans son Évangile par son souci de montrer la divinité du Christ, niée par certains hérétiques du 1e siècle.
Son Évangile est justement comparé à l'aigle pour la hauteur de sa contemplation : "Jésus y parle presque toujours et y instruit des vérités les plus profondes, les plus surnaturelles, et également les plus intérieures et les plus capables de toucher une âme. C’est pourquoi l’on considère cet Évangile comme le sommet, le « saint des saints » du nouveau Testament et de toute la Révélation chrétienne."
L'auteur
Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).
Le numéro

p. 4-28
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