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Se former et agir !

(Conclusion de la Session cardinal Pie 2024)


par Charles de Durras

 


L'objectif des « sessions cardinal Pie » est d’étudier les causes profondes et les acteurs de la révolution anti-chrétienne qui se déroule sous nos yeux, et de réfléchir aux vraies solutions, en s’inspirant des enseignements des meilleurs auteurs contre-révolutionnaires qui ont travaillé au rétablissement du règne social de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Cette perspective peut paraître à certains trop « intellectualiste ». Il est de bon ton en effet, dans certains milieux, de vouloir minimiser la formation véritablement intellectuelle pour privilégier l’action (ou l’activisme ?). Mais cette idée procède d’une mauvaise conception de l’homme, où la volonté et l’intention priment sur l’intelligence et la vérité.

Oui, il faut agir, mais il faut savoir avant tout pourquoi et dans quelle direction. Aucune action ne peut se passer d’un éclairage doctrinal solide. C’est pourquoi passer trois rapides journées sur un thème perçu par certains comme très spéculatif n’est pas en décalage avec les exigences de la réalité.

Continuons à nous former sérieusement à l’école des bons auteurs.



Cela dit, il faut également agir. Mais comment ?

L’action aujourd’hui possible – et dont notre titre de baptisé nous fait même un devoir impérieux – est celle qui vise les réalisations locales, concrètes, dans le milieu où l’on se trouve : organisation de chapelets ou de groupes de prière ; apostolat par capillarité ; cellules doctrinales ; cercles d’étude ; conférences contradictoires ; diffusion des bons livres ; aide aux bonnes revues ; soutien aux initiatives en faveur des familles ou des écoles ; œuvres de bienfaisance spirituelle ou corporelle ; actions menées dans son cadre de vie universitaire, professionnel, associatif, artistique, etc. Ce ne sont pas les possibilités qui manquent, et c’est ainsi que nous travaillerons utilement à la restauration d’une société chrétienne.

Pour de telles réalisations, nous n’avons pas à attendre un programme ou un mandat d’une quelconque autorité supérieure, dont l’intervention serait même abusive et contraire au principe de subsidiarité, comme le rappelle Pie XI dans Quadragesimo anno :

On ne saurait ni changer ni ébranler ce principe si grave de philosophie sociale : de même qu’on ne peut enlever aux particuliers, pour les transférer à la communauté, les attributions dont ils sont capables de s’acquitter de leur seule initiative et par leurs propres moyens, ainsi ce serait commettre une injustice, en même temps que troubler d’une manière très dommageable l’ordre social, que de retirer aux groupements d’ordre inférieur, pour les confier à une collectivité plus vaste et d’un rang plus élevé, les fonctions qu’ils sont en mesure de remplir eux-mêmes [1].

Au reste, agir modestement à son échelle, rayonner dans son milieu, est non seulement le plus efficace, mais constitue la ligne vertueuse entre l’attentisme béat et l’illusoire prétention d’une reconquête de la société en s’attaquant directement à sa tête.

Deux écueils sont à éviter : – tout attendre d’un hypothétique miracle de la Providence et se réfugier dans une forme d’angélisme qui n’est généralement que le paravent de la paresse ; – se noyer dans un activisme brouillon et stérile.

Jean Ousset rappelle à ce propos quelques bons principes dans son livre sur l’action [2] :

Le mensonge est odieux de ce piétisme qui se croit surnaturel parce que désincarné et où la prière devient argument de négligence et de passivité. Attitude qui n’a tant de succès que parce qu’elle favorise un penchant à la paresse, un effort court, violent peut-être, sans résultats durables et sérieux. Surnaturalisme borné à ce qui est « extraordinaire » dans la piété. Attente d’un miracle. Réalisation d’une prophétie selon laquelle tout s’arrangera quelque jour par simple intervention divine, sans qu’on ait besoin de s’en mêler. Mais qui prendra cette caricature pour la piété vraie dont les saints ont brûlé ? Cette piété qui valut au docteur de Poitiers la réponse de Jeanne : « — Vous dites que Dieu veut délivrer le peuple de France de ses calamités ; mais s’il le veut, il ne lui est pas nécessaire de mettre en mouvement les hommes d’armes. — En nom Dieu, répondit l’enfant, les hommes d’armes batailleront et Dieu donnera la victoire ». Telle est, en effet, la réponse orthodoxe, au naturel comme au surnaturel. Une orthodoxie toute cérébrale et spéculative ne suffit pas. Il faut, pour être réellement, vitalement orthodoxe, non seulement l’orthodoxie de l’intelligence mais, si l’on peut dire, l’orthodoxie de la volonté. Laquelle se manifeste avant tout par une faculté normale d’enthousiasme et d’indignation. […]

Quelle est l’action appropriée à la situation d’aujourd’hui, se demande ensuite Jean Ousset ? Est-ce l’action de masse ? Non, répond-il, mais plutôt…

[une] action plus riche au sens de mieux « pensée », plus réfléchie, plus qualitative, plus intensément fondée sur l’action personnelle. N’attendant pas le succès d’opérations quantitativement puissantes – rendues impossibles par manque d’hommes et de ressources –, mais du seul rayonnement plus généreux, plus pur, plus intelligent d’un petit nombre d’apôtres. Autrement dit, rattraper ce qui nous manque en force matérielle, quantitative, par un surcroît de qualité, de mobilité, de zèle personnel. Plus on risque de manquer d’effectifs et de subsides, plus il importe de penser l’action « qualitativement », par une meilleure formation des chefs, des cadres, des militants. […] A l’action donc ! Elle est le grand devoir de l’heure. Jamais, peut-être le salut de la société n’a tenu à l’effort d’un aussi petit nombre de gens. Encore faut-il que ce petit nombre veuille et sache vouloir. Quelques sursauts, quelques mouvements de colère tardive n’y feront rien. Prenons garde de ne pas mériter de nous entendre dire ce que la mère du dernier roi maure de Grenade put lancer à son fils quand il dut quitter sa capitale : « Il est inconvenant de pleurer et de trépigner comme une femme quand on est en train de perdre ce qu’on n’a pas eu la volonté, la ténacité de défendre comme un homme ».

Cette action doit surtout être mue par la grâce, nourrie par la prière et la vie intérieure. Dom Chautard nous explique dans L’Âme de tout apostolat que la vie active et les œuvres apostoliques découlent d’un trop plein de vie intérieure. Il cite à ce propos saint Bernard : « Soyez des réservoirs et non des canaux ». André Charlier écrivait dans le même esprit : « L’action véritable s’exerce par ce qu’on est. Tâchez donc d’être, c’est ainsi que vous vous imposerez. Si vous êtes des exemples vivants, deux mots vous suffiront à redresser ce qui ne va pas autour de vous. »

C’est pourquoi ce rayonnement apostolique doit aussi être empreint d’une certaine audace. Trop souvent nous sommes touchés par le respect humain, que nous habillons d’habiles calculs. Soyons vrais !

Soyez catholiques « tout d’une pièce, nous dit saint Paul [le latin dit simplices], sans reproche au milieu d’une nation dépravée et perverse, parmi laquelle vous luisiez comme des flambeaux en ce monde » (Ph 2, 15).

Souvent, le simple témoignage, s’il n’est évidemment pas porteur d’une conversion immédiate, peut cependant marquer un esprit durablement et, qui sait, déclencher une réflexion fructueuse un jour.





[1]    — Pie XI, Quadragesimo anno, sur la restauration de l’ordre social (15 mai 1931), Paris, Éditions Spes, 1936, n° 86, p. 71.

[2]    — Jean Ousset, L’Action, Paris, Office international, 1968, p. 15.

Informations

Que faire aujourd'hui pour redresser l'ordre social ?


Deux impératifs :

  1. une formation profonde sur la doctrine de l'Église, sur les dangers et erreurs actuels,

  2. une action ardente et réaliste.


Deux écueils à éviter :

  1. tout attendre d’un hypothétique miracle de la Providence et se réfugier dans une forme d’angélisme qui n’est généralement que le paravent de la paresse ;

  2. se noyer dans un activisme brouillon et stérile.


L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 130

p. 158-160

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