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Les apparitions du Sacré-Cœur

à sainte Marguerite-Marie

par le frère Marie-Dominique o.p.



Préambule : le contexte historique


LA PREMIÈRE QUESTION à se poser ici est la suivante : pourquoi le Sacré-Cœur a-t-il choisi de se manifester de façon si spectaculaire, et à cette époque de l’histoire ?

Une réponse claire et brève nous est fournie par Blanc de Saint-Bonnet [1] :

La Révolution a une cause plus élevée [que le luthéranisme et le jansénisme] : c’est l’oubli de l’amour que Dieu nous porte. La société périt parce que le christianisme est méconnu. Sur ce point, le jansénisme a tout compromis. Il a effacé la miséricorde, anéanti la confiance, paralysé les cœurs, rendu la foi inabordable et révolté les esprits. Les âmes n’ont pu atteindre l’espérance ; leur foi s’est épuisée devant une toute-puissance qui revêtait on ne sait quoi de fatal. La religion, défigurée, méconnaissable, est devenue un épouvantail pour les masses auxquelles on fit tout accepter, tant elles étaient dans la crainte d’un Dieu qui réprouvait sa création. Alors pénétrèrent dans le monde les idées qui amenèrent la Révolution. Personne assurément n’en ignore les causes, mais elles remontent toutes à ce double fait : l’abandon de la foi, l’aspiration vers d’autres espérances. Les philosophes eussent en vain disserté sur l’état de nature, si déjà les esprits n’avaient été détachés de la foi par les idées sous lesquelles le jansénisme la compromettait. Certainement, Luther avait transmis la formule de la révolte, mais il ne prenait à la foi que les âmes désireuses de la quitter. Le jansénisme vint enlever à la foi les âmes qui voulaient lui appartenir. L’esprit du jansénisme diminua tout, hormis l’envie et l’égoïsme. Comme ce fut en France que cette hérésie exerça sa plus grande influence, ce fut aussi dans notre pays que la Révolution exerça d’abord son plus grand empire. L’incrédulité y fut portée au point de scandaliser les nations protestantes [2].

Retenons le point clé : la Révolution a eu pour cause la plus élevée l’oubli de l’amour que Dieu nous porte.

A Paray-le-Monial le Sacré-Cœur a tenté d’enrayer le processus en montrant l’amour de son divin Cœur.

La manifestation du Cœur de Jésus à sainte Marguerite-Marie se trouve d’ailleurs dans la ligne de la révélation faite à sainte Gertrude (1256-1302), la grande bénédictine d’Helfta (Saxe), quatre siècles plus tôt, en la fête de saint Jean l’évangéliste, l’apôtre qui reposa sa tête sur le Cœur de Jésus à la dernière Cène. La sainte rapporte que ce jour-là, elle reposa avec saint Jean sur la poitrine du Sauveur. Comme « les très saintes pulsations qui faisaient battre sans cesse le Cœur divin » lui causaient une jouissance indicible, elle interrogea l’apôtre :

— Et pourquoi donc, lui dit-elle, avez-vous gardé là-dessus un si profond silence ? — Ma mission, répondit-il, était que je manifeste à la jeune Église, par une seule parole, le Verbe incréé de Dieu le Père. Quant à la douce éloquence de ces pulsations, elle est réservée aux temps actuels, afin qu’en les écoutant, le monde déjà vieilli et engourdi dans son amour pour Dieu, puisse retrouver sa ferveur [3].

Nous ne parlerons que des grandes apparitions du Sacré-Cœur à sainte Marguerite-Marie, celles qui auront un retentissement dans l’Église universelle. Il faut savoir que la servante de Dieu fut l’objet de nombreuses autres manifestations. Excepté celle du 2 juillet 1688 qui concerne l’ordre de la Visitation [4], toutes les autres sont des apparitions que l’on peut qualifier de secondaires dans la mesure où elles ne font qu’ajouter des promesses envers qui embrassera cette dévotion, et où elles concernent surtout la sainte.


L’apparition du 27 décembre 1673


Nous nous référons ici à l’autobiographie de sainte Marguerite-Marie ; à sa quatrième lettre au père Croiset [5], datée du 3 novembre 1689 ; enfin à sa lettre de janvier 1689 à mère de Saumaise [6].


Jésus découvre à sainte Marguerite-Marie les secrets de son Sacré-Cœur et la choisit pour sa messagère


Lisons le récit de sainte Marguerite-Marie dans son autobiographie [7] :

Une fois, étant devant le Saint-Sacrement, me trouvant un peu plus de loisir, car les occupations que l’on me donnait ne m’en laissaient guère, me trouvant toute investie de cette divine présence, mais si fortement que je m’oubliai de moi-même et du lieu où j’étais, je m’abandonnai à ce divin Esprit, livrant mon cœur à la force de son amour. Il me fit reposer fort longtemps sur sa divine poitrine, où il me fit découvrir les merveilles de son amour, et les secrets inexplicables de son Sacré-Cœur. […] Il me dit : « Mon divin Cœur est si passionné d’amour pour les hommes, et pour toi en particulier que, ne pouvant plus contenir en lui-même les flammes de son ardente charité, il faut qu’il les répande par ton moyen, et qu’il se manifeste à eux pour les enrichir de ses précieux trésors que je te découvre, et qui contiennent les grâces sanctifiantes et salutaires nécessaires pour les retirer de l’abîme de perdition ; et je t’ai choisie comme un abîme d’indignité et d’ignorance pour l’accomplissement de ce grand dessein, afin que tout soit fait par moi. » Après il me demanda mon cœur, lequel je le suppliai de prendre, ce qu’il fit, et le mit dans le sien adorable, dans lequel il me le fit voir comme un petit atome qui se consumait dans cette ardente fournaise, d’où le retirant comme une flamme ardente en forme de cœur, il le remit dans le lieu où il l’avait pris, en me disant : « Voilà, ma bien-aimée, un précieux gage de mon amour, qui renferme dans ton côté une petite étincelle de ses plus vives flammes, pour te servir de cœur et te consommer jusqu’au dernier moment ; et dont l’ardeur ne s’éteindra, ni ne pourra trouver de rafraîchissement que quelque peu dans la saignée, dont je marquerai tellement le sang de ma croix, qu’elle t’apportera plus d’humiliation et de souffrance que de soulagement. C’est pourquoi je veux que tu la demandes simplement, tant pour pratiquer ce qui vous est ordonné, que pour te donner consolation de répandre ton sang sur la croix des humiliations. Et pour marque que la grande grâce que je viens de te faire n’est point une imagination, et qu’elle est le fondement de toutes celles que j’ai encore à te faire, quoique j’aie refermé la plaie de ton côté, la douleur t’en restera pour toujours ; et si jusqu’à présent tu n’a pris le nom de mon esclave, je te donne celui de la disciple bien-aimée de mon Sacré-Cœur [8]. »

Dans une lettre au père Croiset du 3 novembre 1689, sainte Marguerite-Marie donne d’autres détails. Mais, ici, les commentateurs divergent. Certains soutiennent qu’il s’agit d’une autre apparition du Sacré-Cœur qui aurait eu lieu en 1674, mais sans pouvoir donner de date précise. Ainsi dom Bernard Maréchaux et l’abbé Bainvel [9]. D’autres ne voient que la continuation du récit de la première apparition. C’est ce qu’a compris le père Croiset dans la version qu’il a publiée ; et c’est ce que soutient le père Ladame, ancien supérieur des chapelains de Paray-le-Monial [10].

Quel que soit le parti que l’on prenne, d’ailleurs, cela n’altère en aucune manière le message du Sacré-Cœur.

Pour nous, nous préférons nous en tenir à l’opinion du père Croiset. C’était lui que Notre-Seigneur avait expressément désigné à sainte Marguerite-Marie comme le continuateur de la mission spéciale du père de la Colombière. Même s’il n’était pas le directeur spirituel de la sainte, il était celui à qui elle devait livrer tous les secrets de ses révélations afin qu’il les publiât dans un ouvrage destiné à atteindre et à enflammer une multitude d’âmes, comme en témoigne cet extrait de la lettre que la sainte lui envoya le 14 avril 1689 :



[1]    — Blanc de Saint-Bonnet (1815-1880), philosophe contre-révolutionnaire.

[2]    — Blanc de Saint-Bonnet, L’Amour et la chute, cité par Jean Ousset dans Pour qu’il règne, Paris, Librairie du Livre Civique, 1959, p. 202, note (80).

[3]    — Sainte Gertrude, Révélations, IVe Livre.

[4]    — Notre-Seigneur y confie à l’Ordre de la Visitation la mission de répandre la dévotion au Sacré-Cœur, comme il l’a confiée à l’Ordre des Jésuites.

[5]    — Le père Jean Croiset s. j. (1656-1738) prit la succession du père de la Colombière auprès de la sainte, après la mort de celui-ci.

[6]    — La mère de Saumaise fut la première et principale correspondante de la sainte, son ancienne supérieure, pour laquelle elle avait « une respectueuse amitié ». Elle fut supérieure du monastère de Paray de 1672 à 1678, puis retourna à son monastère de Dijon. Un an après, elle fut nommée supérieure de la Visitation de Moulins qu’elle gouverna pendant trois ans. En 1689, elle est de nouveau au monastère de Dijon.

[7]    — Celle-ci fut écrite par la sainte en 1686 à la demande de son directeur spirituel d’alors, le père Rolin s. j.

[8]    — Vie et œuvres de sainte Marguerite-Marie, Présentation du professeur Darricau, Paris-Fribourg, Éditions Saint-Paul, 1990, tome 1, Autobiographie § 53-54, p. 82-84. Nous mettons en italiques les paroles de Notre-Seigneur.

[9]    — Dom Bernard Maréchaux, Pages doctrinales sur le Sacré-Cœur, Paris, Beauchesne, 1924, p. 31-32 ; — Abbé Bainvel, La Dévotion au Sacré-Cœur de Jésus, Paris, Beauchesne, 1921, p. 20-27.

[10]  — Jean Ladame, La Sainte de Paray, Marguerite-Marie, Montsurs, Résiac, 1994, p. 94.

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n°135

p. 95-110

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