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+ La tactique moderniste

 

[Le pape saint Pie X] s’employa avec une force et une sagesse constantes et vigi­lantes, à préparer les membres du Corps mystique du Christ aux luttes futures, à aiguiser les armes spirituelles pour ces combats, et à éduquer les sentiments et les coeurs des fidèles suivant l’esprit d’une sincère et ardente milice du Christ. [Pie XII, Discours aux pèlerins des Trois Vénéties à l’occasion du 25e anniversaire de la mort de saint Pie X, 19 août 1939.]

 

Nouvelles de chrétienté a récemment publié un excellent article de M. l’abbé François Knittel, supérieur du Mexique pour la Fraternité Saint-Pie X, sur le com­bat antimoderniste du pape saint Pie X. Nous résumons ici les grandes lignes de ce texte qui constitue un précieux guide de lecture des documents du saint pontife sur le modernisme.

Trois textes pontificaux traitent de ce sujet :

— le décret Lamentabili du 3 juillet 1907,

— la grande encyclique Pascendi domi­nici gregis du 8 septembre 1907,

— et le motu proprio Sacrorum antisti­tum du 1er septembre 1910.

Sauf mention spéciale, toutes les cita­tions de saint Pie X qui suivent sont tirées de l’encyclique Pascendi.

L’aspect le plus connu de cet ensei­gnement sur le modernisme, est la des­cription des divers visages du moder­niste, tour à tour philosophe, croyant, théologien, historien, critique, apologiste, exégète et réformateur.

Mais comment se fait-il qu’une doc­trine si touffue, si compliquée, si contraire à la structure naturelle de l’intelligence humaine, puisse se répandre ? Et com­ment justifier la batterie de mesures im­pressionnantes prises par saint Pie X pour combattre cette nouvelle erreur : serment antimoderniste, conseils de vigilance, ex­clusion du sacerdoce et des chaires d’en­seignement, interdiction de publier, contrôle des congrès sacerdotaux ?

 

Des ennemis intérieurs

 

C’est que, contrairement aux autres hé­rétiques, qui sortaient de l’Église, les mo­dernistes restent à l’intérieur pour la transformer, véritables « loups revêtus de peaux de brebis » (Mt 7, 15) :

 

Ce qui exige surtout que nous parlions sans délai, c’est que les artisans d’erreurs, il n’y a pas à les chercher aujourd’hui parmi les ennemis déclarés, ils se cachent – et c’est un sujet d’appréhension et d’an­goisse très vives – dans le sein même et au cœur de l’Église, ennemis d’autant plus redoutables qu’ils le sont moins ouverte­ment.

 

Destruction de la foi elle-même

 

Nulle partie de la foi catholique qui reste à l’abri de leur main, nulle qu’ils ne fassent tout pour corrompre. [...] Maintenant, embrassant d’un seul regard tout le système, qui pourra s’étonner que nous le définissions comme le rendez-vous de toutes les hérésies [1] ? [...] Voilà qui suffit, et surabondamment, pour montrer par combien de routes le modernisme conduit à l’anéantissement de toute reli­gion. Le premier pas fut fait par le protes­tantisme, le second est fait par le mo­dernisme, le prochain précipitera dans l’athéisme.

 

Le modernisme, selon l’enseignement de saint Pie X, ne fait pas seulement perdre la vertu de foi comme n’importe quelle hérésie : il en rend impossible jus­qu’à l’existence. Dans le modernisme, tout est ramené à la dimension naturelle, tout se renferme à l’intérieur du sujet, tout est le fruit de désirs surgis du tré­fonds de la conscience. Il n’y a donc au­cune place pour les réalités surnaturelles extérieures, mystérieuses, objectives.

 

L’apparente confusion de la doctrine moderniste

 

Au service de cette volonté de subver­sion radicale de la doctrine catholique, le moderniste usera de divers subterfuges :

 

Tout d’abord, il mêlera étrangement et dangereusement le catholique et le ratio­naliste dans ses discours. [...] Telle page de leur ouvrage pourrait être signée par un catholique, tournez la page, vous croyez lire un rationaliste [2].

 

Rappelons ici que pape Pie IX, dans le Syllabus, définissait le rationalisme comme « la raison humaine [qui], sans avoir aucunement à se référer à Dieu, se fait l’unique juge du vrai et du faux, du bien et du mal, [devient] à elle même sa loi, [et dont] les capacités naturelles [sont] suffisantes pour procurer le bien des hommes et des peuples ».

Cette union adultère du catholique et du rationaliste est le fruit direct de la vo­lonté du moderniste de rester dans l’Église pour en modifier la foi de l’inté­rieur.

Ensuite, pour échapper au jugement du magistère, les modernistes

 

assemblent et mélangent pour ainsi dire en eux plusieurs personnages : c’est à savoir, le philosophe, le croyant, le théo­logien, l’historien, le critique, l’apologiste, le réformateur.

 

Enfin, une autre

 

tactique des modernistes, tactique en vérité fort insidieuse, est de ne jamais ex­poser leurs doctrines méthodiquement et dans leur ensemble, mais de les fragmen­ter en quelque sorte et de les éparpiller çà et là, ce qui prête à les faire juger on­doyants et indécis, quand leurs idées, au contraire, sont parfaitement arrêtées et consistantes.

 

La pratique du modernisme

 

Trois autres comportements rendent leur action particulièrement dangereuse :

 

1. Lorsqu’ils sont démasqués par l’au­torité, sommés de se rétracter, voire condamnés publiquement, « ils courbent un moment la tête, pour la relever aussi­tôt plus orgueilleuse ». C’est ce qui leur permet de rester dans l’Église. Ainsi firent les Chenu, Congar, Rahner, Küng, Drewerman, Boff, etc.

 

2. A cette soumission apparente, ils al­lient souvent une vie extérieure exem­plaire qui trompe (ce ne sont pas les dé­bauches d’un Luther).

 

3. Enfin, ils se montrent experts dans la manipulation de l’opinion publique. Celle-ci se réalise en deux mouvements :

— il faut d’abord que tout opposant sérieux au modernisme soit couvert par le complot du silence :

 

S’agit-il d’un adversaire que son érudi­tion et sa vigueur d’esprit rendent redou­table : ils chercheront à le réduire à l’im­puissance en organisant autour de lui le complot du silence.

 

— simultanément, on couvrira d’é­loges tout écrit ou discours d’inspiration moderniste :

 

S’il arrive que l’un d’entre eux soit frappé des condamnations de l’Église, les autres aussitôt de se presser autour de lui, de le combler d’éloges publics, de le véné­rer presque comme un martyr de la vérité. Sous leur propre nom, sous des pseudonymes, ils publient livres, jour­naux, revues. Le même multipliera ses pseudonymes pour mieux tromper, par la multitude simultanée des auteurs, le lec­teur imprudent.

 

La société secrète des modernistes

 

De même que Léon XIII avait écrit : « Arrachez à la franc-maçonnerie le masque dont elle se couvre, et faites la voir telle qu’elle est » (encyclique Humanum genus), saint Pie X reprend :

 

Il est temps de lever le masque à ces hommes-là, et de les montrer à l’Église universelle tels qu’ils sont.

 

Le rapprochement de ces deux textes semble suggérer une parenté entre la franc-maçonnerie et le modernisme. Dans les deux cas, il s’agit d’une secte. Trois ans après Pascendi, saint Pie X écrivait :

 

Ils n’ont pas cessé [...] de rechercher et de grouper en une association secrète de nouveaux adeptes. [Motu proprio Sacrorum antistitum.]

 

Jean Madiran avait relevé cet aspect du modernisme, souvent mis de côté :

 

Les récits de la crise moderniste, les bi­lans du modernisme, les jugements portés sont radicalement viciés par l’ignorance systématique et la dissimulation d’un élément d’appréciation aussi important [3].

 

Ce constat de Madiran, rappelé par M. l’abbé Knittel, est souligné par une lettre de l’abbé Berto au fondateur de la revue Itinéraires :

 

Ce désastre [spirituel que nous vivons aujourd’hui] est tel qu’il ne peut être im­puté au seul aveuglement. L’aveugle le plus aveugle aurait du moins trébuché sur les ruines qu’il n’aurait pu voir, se se­rait aperçu qu’il démolissait croyant construire, se serait depuis longtemps ar­rêté de démolir. Le désastre, l’« immense désastre spirituel [4] », a donc été causé sciemment, délibérément, par des clair­voyants qui se proposaient de le perpétrer, qui se proposent de le consommer. Il est impossible [5] que les vrais meneurs soient aveugles, parce qu’il est impossible de s’abuser à ce degré. Si, disant qu’on veut remplir les séminaires, on emploie des moyens qui les vident, sans changer de moyens quand on constate qu’on les vide, c’est qu’en effet on veut les vider, et qu’on ment en disant qu’on veut les remplir. Si, disant que l’on veut tremper des chrétiens héroïques, on emploie des moyens qui les affadissent, sans changer de moyens quand on s’aperçoit qu’on les affadit, c’est qu’en effet on veut les affadir et qu’on ment en disant qu’on veut les tremper. Et ainsi de tout.

Il y a des aveugles, oui, et des sourds, et des médiocres, et des couards. Mais ni cé­cité, ni médiocrité, ni couardise ne four­nissent l’expression adéquate et exhaustive de ce que nous voyons. Il faut qu’il y ait « autre chose », et cet « autre chose » ne peut être que la persistance du moder­nisme au sens de Pascendi, la persistance de la société secrète des modernistes. Votre livre sur L’Intégrisme [6] s’achève sur la question de savoir si cette société secrète existe encore, et le lecteur entend assez que la réponse est oui. Mais quel secret bien gardé ! Quelles apparences savam­ment maintenues ! Quel art à faire passer pour remèdes les poisons les plus mortels ! Ou les mauvais anges n’existent pas, ou ils sont à l’œuvre en tout ceci, déguisés en anges de lumière, et le déguisement est à s’y méprendre [7].

 

Pour conclure, rappelons que l’année 2004 marque le 120e anniversaire de la rédaction de l’exorcisme que le pape Léon XIII publia, dit-on, à la suite d’une vision qu’il eut un jour après avoir célé­bré la messe. On y lit ces paroles :

 

Là où fut institué le siège du bienheu­reux Pierre et la chaire de Vérité, là ils ont posé le trône de leur abomination dans l’impiété ; en sorte que le pasteur étant frappé, le troupeau puisse être dispersé [8].

 

Plus que jamais aujourd’hui, il est né­cessaire de prier saint Michel Archange pour qu’il délivre la sainte Église de la secte moderniste qui occupe maintenant les postes de commande de l’Église.

Fr. M.D.

 

Nouvelles de chrétienté, numéro 84 (novembre-dé­cembre 2003), Dici Presse, Étoile du Matin, 57230.Eguelshardt.


[1] — On traduit aussi : l’égout collecteur de toutes les hérésies.

[2] — Cette phrase de saint Pie X est à garder sans cesse présente à l’esprit lorsqu’on lit les écrits des modernistes, pour ne pas se réjouir imprudemment et déclarer que les choses sont en train de s’arranger, dès qu’il y a un rappel de doctrine traditionnelle dans un texte de Jean-Paul II, de tel cardinal ou de tel évêque. Beaucoup se font prendre régulièrement à ce piège. Il faut lire la page suivante… (NDLR.)

[3] — Itinéraires 82, avril 1964, p. 97.

[4] — L’abbé Berto écrit ici à Jean Madiran et répond à une expression employée par son correspondant dans Itinéraires 89, janvier 1965, p. 3. (NDLR.)

[5] — Souligné par l’abbé Berto. (NDLR.)

[6] — Jean Madiran, L’Intégrisme, histoire d’une histoire, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1964.

[7] — Cité dans Itinéraires 132, avril 1969, p. 28-29, avec un ensemble de textes publiés en hommage à l’abbé Berto après son rappel à Dieu. Cette lettre avait déjà été publiée sans nom d’auteur dans Itinéraires 91, mars 1965, p. 7-8. — Il est intéressant de noter que l’abbé Berto écrivait ces lignes l’année de la clôture du concile Vatican II.

[8] — Voir Le Sel de la terre 37, p. 133.

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 48

p. 193-196

Les thèmes
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Libéralisme et Modernisme : Études sur les Erreurs Contemporaines

La Crise dans l'Église et Vatican II : Études et Analyses Traditionnelles

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