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L’Enquête Thomas d’Aquin

 

Fr Louis-Marie O.P.

En théorie, certes, on vous accordera sans peine que saint Thomas d’Aquin est le modèle idéal pour les élèves et étudiants de tout âge. Comment refuser ce titre à celui que Léon XIII a désigné comme le patron des écoles catholiques, et que la vox populi surnomme « le plus savant des saints et le plus saint des savants »?

Mais en pratique, ce modèle n’est-il pas, précisément, un peu trop idéal ?

La vie de ce pur intellectuel peut-elle vraiment intéresser des enfants et des adolescents a priori plus attirés par des récits mouvementés (missions lointaines, persécutions, etc.) ? Et sans nier que, selon le mot du pape Jean XXII, chacun des articles de la Somme théologique puisse être considéré comme un miracle, ne peut-on trouver des miracles un peu plus attrayants pour les jeunes imaginations ?

Appuyé sur le jugement de l’Église, Véronique Duchateau, déjà auteur de plusieurs romans pour enfants [1], ne s’est pas laissée arrêter par ce genre d’objections. Si les papes ont voulu donner Thomas d’Aquin en modèle aux jeunes gens, c’est assurément pour qu’ils l’imitent. Que sa vie fût calme ou aventureuse, peu importe. Elle fut de toute manière héroïque puisque la sainteté (du moins, celle d’avant Vatican II) implique l’héroïcité des vertus. Si cette vie ne présente pas tous les exploits dont les jeunes aiment à rêver, elle fournit au moins des exemples de l’héroïsme qu’ils  sont appelés à réellement pratiquer, et pour cette simple raison, doit les intéresser. Le tout est de bien présenter les choses.

Une autre femme de lettres, il y a 70 ans, avait entrepris de raconter la vie de saint Thomas aux enfants. C’était Raïssa Maritain (l’épouse de Jacques), qui, comme Véronique Duchateau, dédiait son œuvre à ses filleuls (Véronique Duchateau la dédie, en plus, aux élèves du Foyer Saint-Thomas-d’Aquin, qui effectivement, en ont eu la primeur). La comparaison des deux ouvrages est intéressante.

Celui de Raïssa adopte un ton à la fois plus poétique et plus enfantin, presque intemporel :

L’ange de l’école a étendu ses ailes brillantes sur les grands théologiens et sur les petits enfants. Pour les petits il est clair et simple, nous pouvons tous chanter avec lui. Pour les grands ils est savant et profond plus que tous. [p. 79].

Le passage le plus réussi est sans doute la description du petit Thomas devenant, à cinq ans, oblat du Mont-Cassin :

Et le petit oblat assiste aux offices du jour. Sous son capuchon pointu, il suit la longue file des moines qui se rendent au chœur. Et il écoute avec une immense curiosité ces hommes noirs qui chantent comme des anges et répètent sans cesse le nom du Seigneur : Domine Deus ! Domine Deus ! Ces mots reviennent si souvent que toute la psalmodie en semble composée. Deus in adjutorium meum intende ! Domine ad adjuvandum me festina ! O Dieu, venez à mon aide. Seigneur, hâtez-vous de me secourir. Par ce cri débutent toutes les prières du jour. Et du matin au soir, sept fois les chants reprennent, monotones et variés comme les vagues de la mer. L’âme des moines s’élance et se retire. Elle s’élève vers Dieu par l’amour et l’admiration, et se retire en soi-même par une juste crainte. Seigneur mon Dieu, que votre nom est admirable ! Béni sois-tu, Seigneur ! Seigneur mon Dieu, en toi je me confie. Regarde-moi, réponds-moi, Seigneur mon Dieu. Je t’aime, Seigneur ma force ! Mon Dieu, mon rocher. Tomaso se laisse porter par ces vagues sonores. Celui dont il connaît à peine le nom, mais qui l’aime et habite son cœur, déjà l’illumine à son insu. Avec mon Dieu je franchis les murailles ! Qui est Dieu si ce n’est le Seigneur ? Les cieux racontent la gloire de Dieu Tomaso écoute attentivement le nom qui revient sans cesse sur les lèvres des moines, comme une douceur qu’ils ne peuvent se résoudre à quitter. La loi du Seigneur est parfaite, La crainte du Seigneur est sainte. Célébrez le Seigneur car il st bon, Célébrez le Dieu des cieux. Seigneur, ta bonté est éternelle. O Dieu, que tes pensées me semblent ravissantes ! Je dis au Seigneur : Tu es mon Dieu. Le Seigneur Dieu ! Le Seigneur Dieu ! Et un jour Tomaso, revenant du chœur, pose à son vieux maître cette question que le maître a retenue, à laquelle il a répondu sans doute en la manière que pouvait comprendre un petit enfant, qu’il a redite, qui est parvenue jusqu’à nous ; question à laquelle saint Thomas devait répondre plus tard, de manière à contenter Dieu lui-même, par l’œuvre de son génie et de sa sainteté : Tomaso demanda : Qu’est-ce que Dieu ?

Véronique Duchateau, en historienne, marque de façon beaucoup plus nette l’enchaînement des faits. Elle excelle à souligner les rebondissements d’une existence plus mouvementée qu’on le croit. Ils sont annoncés à la fin des chapitres par une exclamation ou une question provocante : (« Un coup de théâtre » : fin du chapitre 3 ; « Détrompez-vous ! » : fin du chapitre 7 ; « Il faudrait peut-être m’en dire un mot » : fin du chapitre 11 ; « Déconcertant, n’est-ce pas ? » : fin du chapitre 12 ; etc. ). La formule revient, comme un écho, au début du chapitre suivant : (« Le vieux moine s’arrête pour reprendre son souffle, ferme les yeux et redit : “Un coup de théâtre ! “. Et après une nouvelle pause, il répète cette formule qui semble si peu convenir à un religieux. » Toutes les étapes importantes sont ainsi fortement soulignées, avant d’être expliquées, de façon très pédagogique par deux interlocuteurs qui, en une nuit de l’année 1322, retracent sous nos yeux, en la discutant, la vie terrestre de celui que le pape Jean XXII s’apprête à canoniser.

Tous deux sont des enquêteurs quasi-professionnels : frère Guillaume de Tocco, qui a été chargé par l’ordre dominicain de promouvoir la canonisation de Thomas d’Aquin, est grand inquisiteur depuis l’an 1300. Son mystérieux interlocuteur – dont l’identité ne sera pas dévoilée – enquête, pour sa part, au nom du pape, et joue ici le rôle d’avocat du diable. Commencée le soir, à l’heure de Complies, leur discussion s’achève le matin, à Laudes. Elle a suivi Thomas depuis la forteresse de Rocca Secca (près de Naples), où il est né en 1225, jusqu’à l’abbaye de Fossa Nova (près de Rome) où il meurt le 7 mars 1274.

Aussi attrayante que fortement charpentée, la biographie est suivie de quelques judicieuses annexes : l’arbre généalogique de la famille d’Aquin, le cursus universitaire de l’époque, des cartes, un tableau généalogique replaçant les événements de la vie de Thomas dans son contexte historique et religieux, deux index, une petite bibliographie, et quatre prières rédigées par le Docteur angélique. Bien des adultes s’y pencheront avec intérêt, et l’on peut même espérer qu’elle sera lue, étudiée et commentée en famille dans les foyers chrétiens, car elle offre toutes les qualités nécessaires pour intéresser tous les membres de la maison, de 9 à 99 ans [2].

 

Véronique Duchâteau, L’En­quête Thomas d’Aquin, Paris, Téqui, 2011, 160 p, 13x20 cm, 13 €, ISBN 978-2-74031-602-3.



[1]  — Notamment : Le Mystère Philibert, aux éditions Téqui.

[2]  — Un rectificatif s’impose cependant pour la page 129 : ce n’est pas le pape Léon XIII mais Pie XI qui a décerné à saint Thomas le titre de « Docteur commun », dans son encyclique Studium ducem (29 juin 193, à l’occasion du 6e centenaire de la canonisation de saint Thomas). On pourrait aussi contester le terme « moine » plusieurs fois appliqué aux dominicains mais il est difficile de lutter contre un abus de langage devenu universel. Quant à l’attribution de la prière Âme du Christ, à saint Thomas (p. 87), on se contentera de citer l’adage : On ne prête qu’aux riches !

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 79

p. 211-214

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