La Résurrection
par le frère Marie-Dominique O.P.
Nous continuons la publication des méditations sur les mystères du rosaire. Les mystères joyeux ont paru dans Le Sel de la terre 64 (printemps 2008 : l’annonciation), 65 (été 2008 : la visitation), 67 (hiver 2008-2009 : la nativité), 71 (hiver 2009-2010 : la présentation au Temple) et 73 (été 2010 : la perte et le recouvrement de Jésus au Temple). Puis, nous avons publié les mystères douloureux : l’agonie au Jardin des oliviers dans Le Sel de la terre 74, la flagellation dans le nº 75, le couronnement d’épines dans le nº 76, le portement de croix dans le nº 77, et la mort de Jésus en croix dans le n° 82 [1]. Aujourd’hui, nous méditons le premier mystère glorieux : la résurrection de Notre-Seigneur.
Le Sel de la terre.
Introduction : La religion de la victoire
Les mystères glorieux, commençant par la résurrection de Notre-Seigneur au matin de Pâques, sont les mystères de la victoire.
Il ne faut pas cependant oublier que la victoire de Notre-Seigneur sur Satan, sur la mort et sur le péché, a été remportée le Vendredi saint sur le Calvaire. Cette victoire est donc le couronnement des mystères douloureux.
Mais, bien peu en ont eu connaissance à ce moment. Le Calvaire, extérieurement, c’est la mort, c’est l’échec, c’est la fin.
— Bien sûr, Notre-Dame, qui avait gardé sa foi éclairée, croyait fermement, avec une certitude inébranlable, que son Fils n’avait pas été vaincu par la croix mais qu’il était au contraire le grand victorieux.
— La victoire de Notre-Seigneur avait été aussi annoncée dans les enfers. L’Église nous enseigne que, les portes du ciel ayant été fermées par le péché d’Adam, les justes qui étaient morts dans l’ancien Testament et qui n’avaient plus de purgatoire à faire, attendaient – dans un lieu appelé les limbes – que Notre-Seigneur rouvre l’accès du ciel par sa passion. Eh bien ! aussitôt après sa mort, son corps étant encore sur la croix, l’âme de Notre-Seigneur descendit dans les limbes pour annoncer aux justes sa victoire et leur donner aussitôt la vision béatifique. Il les emmènera au ciel avec lui au jour de son ascension. Saint Thomas d’Aquin ajoute que, lors de sa descente dans les limbes, Notre-Seigneur donna connaissance de la victoire de la croix aux damnés de l’enfer « pour les confondre de leur incrédulité et de leur malice » (III, q. 52, a. 2).
Mais cela ne suffisait pas. Pour nous qui sommes sur cette terre, il aurait été bien difficile de croire et d’espérer si, extérieurement, la mission de Notre-Seigneur s’était terminée le Vendredi saint.
Il nous fallait un signe indubitable : ce sera la résurrection de Jésus au matin de Pâques.
Les mystères glorieux du rosaire, non seulement nous font contempler Notre-Seigneur Jésus-Christ sortant du tombeau, montant au ciel, envoyant le Saint-Esprit sur terre, prenant la Vierge Marie avec lui pour la couronner de gloire. Mais cette troisième série de mystères nous montre aussi comment nous pouvons participer à cette victoire du Christ :
— le premier mystère glorieux, c’est la victoire de notre foi ;
— le second mystère, c’est la victoire de notre espérance ;
— le troisième mystère glorieux, c’est la victoire de notre charité, par le Saint-Esprit qui nous a été donné ;
— le quatrième mystère, c’est la victoire sur la mort ;
— et le cinquième, c’est la vision de la victoire finale qui nous est promise dans le ciel et à laquelle nous parviendrons par Marie.
Les mystères glorieux nous enseignent donc que la religion chrétienne est la religion de la victoire [2]. Ils nous apprennent à avoir une mentalité de victorieux. Il est important de le rappeler :
— d’abord dans le contexte actuel de ce monde athée qui est persuadé d’avoir vaincu le christianisme ;
— et aussi dans le contexte de la crise actuelle dans l’Église, où les modernistes qui se sont emparés des postes de commande dans l’Église sont persuadés que leur victoire est définitive.
Mais une chose qu’il ne faut pas oublier, sous peine d’être dans l’illusion, c’est que nous ne serons victorieux avec Notre-Seigneur qu’en empruntant le même chemin qui l’a conduit au triomphe : le chemin de la croix. Ce sont les purifications actives (mortifications que nous nous imposons par nous-mêmes) et passives (purifications des sens et de l’esprit envoyées par Dieu), passage obligé pour participer à la victoire de Notre-Seigneur ici-bas et dans l’éternité [3] :
Ce serait folie de prêcher la liberté évangélique dans un « kérygme » pascal qui serait inconscient de la passion. [...] On ne participe à la vie nouvelle du Christ glorieux que parce que d’abord l’on est uni par la foi et la mortification à son immolation pour le péché. [...] Le repos, la paix, l’envol de la spiritualité chrétienne peuvent bien trouver leur exemplaire accompli dans la résurrection du Seigneur, elles n’ont d’autre source que la passion. [...] C’est la croix du Seigneur qui est au principe de toute vie surnaturelle, comme le dit saint Paul aux Galates : « à Dieu ne plaise que je me glorifie, si ce n’est dans la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ » (Ga 6, 14) [4].
Mais commençons sans tarder par le premier mystère glorieux de notre rosaire.
La résurrection de Notre-Seigneur
L’événement de la résurrection et les apparitions de Jésus ressuscité
Lisons d’abord le récit des faits dans l’Évangile selon saint Matthieu :
Quand le sabbat fut passé, Marie-Madeleine, Marie [mère de Jacques et Salomé] se rendirent au sépulcre. Et voici qu’il se fit un grand tremblement de terre, car un ange du Seigneur descendit du ciel et, s’approchant il renversa la pierre et s’assit dessus. Son visage était comme l’éclair et son vêtement comme la neige. A sa vue, les gardes furent atterrés d’effroi et devinrent comme morts. Mais l’ange, prenant la parole, dit aux femmes : ne craignez point, vous, car je sais que vous cherchez Jésus qui a été crucifié. Il n’est point ici car il est ressuscité comme il l’avait dit. [...]Hâtez-vous d’aller [le] dire à ses disciples (Mt 28, 1-7).
Tâchons d’établir une chronologie de ce jour béni. Il doit être cher à notre cœur, car c’est le premier jour de la nouvelle création, de ce monde nouveau inauguré par le nouvel Adam (Notre-Seigneur Jésus-Christ) et la nouvelle Ève (Notre-Dame), et dans lequel nous sommes entrés par notre baptême.
Notre-Seigneur est ressuscité dans la nuit [5], sortant du tombeau sans en briser la porte comme il était sorti du sein de la Vierge Marie à Noël sans porter atteinte à sa virginité.
Au petit matin, un ange descendit du ciel, et roula la pierre. Nous venons de le lire dans saint Matthieu. Les soldats, effrayés, s’enfuirent à Jérusalem raconter aux princes des prêtres ce qu’ils avaient vu, et ceux-ci les payèrent pour qu’ils se taisent (Mt 28, 11-15).
• Apparition de Notre-Seigneur à sa sainte Mère
Tandis que les saintes femmes arrivaient au tombeau et constataient qu’il était vide (Mc 16, 1-7), Notre-Seigneur réservait sa première apparition à sa sainte Mère. Dans une révélation qu’il fit à sainte Thérèse d’Avila, Notre-Seigneur dit que « l’accablement de la divine Mère était si profond, [...] que lorsqu’il se montra à elle, [...] elle eut besoin de quelques moments pour revenir à elle-même avant d’être en état de goûter une telle joie ; et le Seigneur ajouta qu’il resta longtemps auprès d’elle, parce que cette présence prolongée lui était nécessaire [6] ».
Dom Guéranger fait à ce propos une remarque intéressante :
Le saint Évangile ne raconte pas l’apparition du Sauveur à sa Mère, tandis qu’il s’étend sur toutes les autres ; la raison en est aisée à saisir. Les autres apparitions avaient pour but de promulguer le fait de la résurrection ; celle-ci [à la Vierge Marie] était réclamée par le cœur d’un fils, et d’un fils tel que Jésus. La nature et la grâce exigeaient à la fois cette entrevue première. [...] Elle n’avait pas besoin d’être consignée dans le livre sacré ; la tradition des Pères, à commencer par saint Ambroise, suffisait à nous la transmettre [7].
• Apparition à sainte Marie-Madeleine
Puis Notre-Seigneur apparut à sainte Marie-Madeleine, restée au tombeau après que Pierre et Jean, qu’elle avait avertis [8], aient constaté que le corps de Jésus n’était plus là (Mc 16, 9-10 ; Jn 20, 11-18). Juste après sa Mère, il avait voulu apparaître à l’ancienne grande pécheresse convertie pour montrer qu’il était venu sur terre pour « sauver ce qui était perdu » (Mt 18, 11), et pour qu’aucun pécheur, quels que fussent ses péchés, ne désespère jamais de son pardon.
Notre-Seigneur ne permettra pas cependant que Marie-Madeleine le touche : « Ne me touche point, car je ne suis pas encore remonté vers mon Père » (Jn 20, 17). Le père Thiriet O.P. en donne l’explication :
Pourquoi, ô mon Sauveur, ne permettez-vous pas qu’elle vous touche tant que vous êtes encore sur terre, [...] vous qui allez vous laisser toucher par vos disciples, [...] vous qui allez permettre aux saintes femmes de vous baiser les pieds ? [...] Avec saint Augustin, saint Ambroise, saint Jean Chrysostome, je crois que vous avez voulu l’élever à des pensées plus hautes ; vous avez voulu l’élever à la pensée de ce Ciel qui est votre demeure vraie, [...] vous avez voulu l’élever à des pensées plus parfaites que cet amour encore inquiet dans lequel elle vous cherchait [9].
• Notre-Seigneur se montre aux saintes femmes
Après cela, Notre-Seigneur apparut aux saintes femmes pour les récompenser de l’avoir servi pendant sa vie publique et de lui être restées fidèles jusqu’au tombeau (Mt 28, 9-10).
• Apparition à saint Pierre
Notre-Seigneur voulut ensuite apparaître à saint Pierre. Une telle manifestation était bien nécessaire au chef des Apôtres, profondément abattu par la mort de son Maître et plus encore par son triple reniement de la nuit du jeudi au vendredi saint. On ne connaît aucun détail sur cet événement, qui est juste mentionné par les Apôtres aux pèlerins d’Emmaüs à leur retour à Jérusalem (Lc 24, 34).
• Notre-Seigneur se montre aux pèlerins d’Emmaüs
Ceux-ci étaient venus rapporter aux Apôtres que, revenant chez eux après la Pâque, le Seigneur leur était apparu et qu’« ils l’avaient reconnu à la fraction du pain » (Lc 24, 13-32 ; Mc 16, 12).
Les fidèles, écrit saint Augustin, savent ce que signifie cette parole : ils le reconnurent à la fraction du pain. Ce pain n’était pas un pain quelconque, c’était le pain qui, par la bénédiction du Christ, devient le corps du Christ [10].
• Apparition aux disciples réunis (sauf saint Thomas)
« Or, pendant qu’ils parlaient ainsi, Jésus parut au milieu d’eux et leur dit : [...] “Voyez mes mains et mes pieds, c’est bien moi, touchez et voyez“ » (Lc 24, 36-39).
On pourra s’étonner à première vue que Notre-Seigneur soit apparu à ses disciples à Jérusalem, alors qu’il avait dit très clairement aux saintes femmes : « Dites à mes frères de partir pour la Galilée ; c’est là qu’ils me verront » (Mt 28, 10). Cependant, le témoignage des saintes femmes parut aux Apôtres « comme du délire, et ils ne les crurent point » (Lc 24, 11). En conséquence, Notre-Seigneur dut d’abord lui-même se montrer ressuscité à ses disciples à Jérusalem, pour qu’ils se décident à aller le trouver en Galilée. Sans cela, ils n’y auraient jamais été.
C’est ainsi que se termina cette journée glorieuse entre toutes.
Notre-Seigneur continuera à se montrer à de très nombreux témoins (en Galilée) après le jour de Pâques (Act 1, 3 ; 1 Co 15, 3, 6). En mère très sage, l’Église relate tous ces événements dans les Évangiles de l’octave de Pâques, afin de fortifier ses fidèles dans ce qui est le fondement de la foi.
La résurrection de Notre-Seigneur : fait historique, fondement de notre foi et mystère de foi
• La résurrection de Notre-Seigneur est un fait historique
Nous venons de le voir : la résurrection de Notre-Seigneur est d’abord un fait historique, que des témoins très nombreux ont constaté avec leurs sens [11]. Celui qui était mort sur la croix, s’est ensuite montré vivant. Il a mangé avec ses apôtres, s’est fait toucher par eux pour montrer qu’ils ne voyaient pas un esprit, mais qu’il était bien ressuscité avec son vrai corps [12].
• La résurrection de Notre-Seigneur est le fondement de notre foi
Ce fait historique de la résurrection est en même temps le fondement de notre foi, comme le dit saint Paul :
Si le Christ n’est pas ressuscité, dit saint Paul, notre prédication est donc vaine, et vaine aussi est votre foi. Nous sommes même convaincus d’être de faux témoins à l’égard de Dieu, comme ayant rendu ce témoignage contre Dieu même qu’il a ressuscité le Christ, qu’il n’a pas néanmoins ressuscité si les morts ne ressuscitent pas. Car si les morts ne ressuscitent point, le Christ non plus n’est pas ressuscité. Que si le Christ n’est point ressuscité, votre foi est vaine, vous êtes encore dans vos péchés. Ceux qui sont morts dans le Christ ont donc péri. Si nous n’avions d’espérance dans le Christ que pour cette vie, nous serions les plus misérables de tous les hommes (1 Co 15, 14-19).
Dans sa prédication, Notre-Seigneur a souvent parlé de sa résurrection. Retenons deux citations :
Cette génération méchante et adultère demande un signe, et il ne lui sera donné d’autre signe que le signe du prophète Jonas. Car de même que Jonas fut trois jours et trois nuits dans le ventre d’un grand poisson, ainsi le Fils de l’homme sera trois jours et trois nuits dans le cœur de la terre (Mt 12, 39-40). Voici que nous montons à Jérusalem et que s’accomplira tout ce qui a été écrit par les prophètes au sujet du Fils de l’homme. Il sera livré aux païens, tourné en dérision, outragé, couvert de crachats. Après l’avoir flagellé, on le mettra à mort. Et le troisième jour il ressuscitera (Lc 18, 31-33).
La résurrection de Notre-Seigneur devait être la confirmation la plus éclatante de sa prédication, en particulier au sujet de sa divinité. Il est évident que s’il n’était pas ressuscité, tout son enseignement aurait perdu sa crédibilité.
Bien sûr, il ne faut pas confondre le fait historique constatable par les sens, et l’acte de foi qui concerne des vérités pour la plupart inaccessibles aux sens et à la raison naturelle, comme par exemple le mystère de la sainte Trinité. Ce n’est pas le fait de mettre sa main dans les plaies de Jésus ressuscité qui a donné la foi à l’apôtre Thomas (Jn 20, 27-29) :
Il vit une chose et il en crut une autre : il vit un homme et il confessa qu’il croyait à un Dieu lorsqu’il s’écria : « Mon Seigneur et mon Dieu », remarque saint Grégoire le Grand [13].
C’est parce que l’enseignement de Notre-Seigneur, inaccessible à notre seule raison, a été confirmé par sa résurrection, que nous pouvons faire raisonnablement le saut de la foi : croire en tout ce que Notre-Seigneur a dit, et qui nous a été transmis par les apôtres et par l’Église, parce que Notre-Seigneur ne peut se tromper ni nous tromper, étant Dieu. Cet acte de foi est essentiellement surnaturel, provoqué par une grâce actuelle, un secours surnaturel transitoire de Dieu, qui permet à notre intelligence d’adhérer avec la plus grande certitude à des vérités qui la dépassent, et de recevoir ainsi la vertu surnaturelle de foi.
• La résurrection de Notre-Seigneur est en même temps un mystère de foi
La résurrection de Notre-Seigneur, dont le fait est constatable par les sens, est en même temps en elle-même un mystère de foi. Qu’on ait vu Notre-Seigneur mort, puis ressuscité, est une chose, mais la manière même dont s’est produite la résurrection, et ses propriétés essentielles, cela personne ne pouvait le voir. C’est ce que nous enseigne de manière lumineuse saint Thomas d’Aquin :
La résurrection du Christ était hors de portée de la connaissance commune quant à son point de départ, lorsque l’âme du Christ est revenue des enfers et que son corps est sorti du sépulcre fermé, et quant à son point d’arrivée, lorsque le Christ a acquis la vie glorieuse (III q. 55, a. 2, ad. 2).
Nous ne pouvions avoir connaissance de ce mystère que par Notre-Seigneur qui nous l’a révélé, et qui ne peut ni se tromper ni nous tromper car il est Dieu. Nous y apportons donc une adhésion de foi.
Quelles sont ces caractéristiques uniques de la résurrection du Christ, telles que la foi nous les enseigne ?
1. Le catéchisme du concile de Trente, dans son explication du cinquième article du Symbole des apôtres, rappelle d’abord que, contrairement aux autres personnes qui ont pu être ressuscitées miraculeusement par la prière d’un autre, d’un saint, Notre-Seigneur s’est ressuscité lui-même :
Il est ressuscité par sa propre force, et sa puissance personnelle, genre de résurrection qui lui est propre et qui ne se trouve qu’en lui seul. La nature ne permet pas, et il ne fut jamais donné à personne de passer par sa propre vertu de la mort à la vie. Cela n’était réservé qu’à la souveraine puissance de Dieu. [...] « Il s’est ressuscité par sa propre vertu » (Rm 8, 34) [14].
Sa mort sur la Croix avait séparé son corps de son âme, mais le corps et l’âme de Notre-Seigneur étaient toujours restés unis à la seconde Personne divine. C’est cette Personne divine qui les a réunis dans la nuit de Pâques.
2. D’autre part, la résurrection de Notre-Seigneur est une résurrection que l’on peut qualifier de parfaite, dans le sens où c’est une résurrection qui n’est pas provisoire, mais qui durera toujours :
Si nous voulions seulement parler de ce retour à la vie qu’accompagne encore l’obligation d’une seconde mort, beaucoup d’autres avant Jésus-Christ étaient ressuscités aussi, mais tous revenaient à la vie pour mourir de nouveau ensuite. Jésus-Christ, au contraire, après avoir soumis et dompté la mort, est ressuscité de manière qu’il ne pouvait plus mourir, comme le prouvent clairement les paroles suivantes : « Jésus-Christ, ressuscité des morts, ne meurt plus. Et la mort, désormais, n’aura plus d’empire sur lui »(Rm 6, 9) [15].
Les conséquences de la résurrection
La résurrection de Notre-Seigneur est la cause de la résurrection de nos âmes dans le temps présent, et sera la cause de la résurrection de nos corps au dernier jour [16]. Expliquons-nous.
• Conséquences de la résurrection pour notre âme
C’est l’humanité glorieuse de Notre-Seigneur qui sert maintenant d’instrument à la divinité pour causer la grâce dans nos âmes et qui les fait vivre ainsi d’une vie nouvelle.
Cette vie nouvelle a elle-même pour modèle la vie nouvelle du Christ ressuscité, selon ces paroles de saint Paul aux Romains :
De même que le Christ est ressuscité d’entre les morts par la gloire du Père, de même, nous aussi, que nous marchions dans une vie nouvelle. [...] Regardez-vous comme morts au péché, et comme vivant pour Dieu en Jésus-Christ Notre-Seigneur (Rm 6, 4 et 11).
Pour pouvoir donner plus de détails sur cette nouvelle vie, il nous faut d’abord parler des conditions dans lesquels se trouveront nos corps ressuscités.
• Conséquences de la résurrection de Notre-Seigneur pour notre corps
Le Christ est ressuscité des morts, prémisse de ceux qui dorment [dans la mort], dit saint Paul. Car c’est par un homme [Adam] que la mort existe, et c’est par un homme [le Christ] qu’existe la résurrection des morts (1 Co 15, 21).
Ce que l’on vient de dire à propos de l’âme se dit analogiquement à propos du corps. Ici encore, c’est l’humanité glorieuse du Christ qui servira d’instrument à la divinité pour ressusciter nos corps au dernier jour, et les rendre « semblables à son corps de gloire » (Ph 3, 21).
Il est bien intéressant de regarder plus précisément le nouvel état qu’aura notre corps après la résurrection générale et pour toute l’éternité. Saint Thomas d’Aquin en parle dans le Supplément de la Somme théologique aux questions 79 à 85.
En préambule, disons que notre âme reprendra le même corps. La résurrection concerne en effet le corps qui était tombé par la mort, non pas l’âme qui est immortelle. Si l’âme ne reprenait pas le même corps, il ne s’agirait pas de résurrection mais d’une union avec un nouveau corps [17].
Quant au nouvel état dans lequel notre corps se trouvera après la résurrection, il se caractérisera par l’impassibilité, la subtilité, l’agilité et la clarté. Ceci découle directement des paroles de saint Paul :
Semé dans la corruption, le corps ressuscite incorruptible [impassibilité] ; semé dans l’ignominie, il ressuscite glorieux [clarté] ; semé dans la faiblesse, il ressuscite plein de force [agilité] ; semé corps animal, il ressuscite corps spirituel [subtilité] (1 Co 15, 43-44).
Expliquons ces quatre propriétés des corps glorieux en suivant l’ordre donné par saint Thomas d’Aquin.
— L’impassibilité signifie qu’aucune altération ou modification ne pourra se produire dans le corps, qui porterait atteinte à leur perfection. Cette perfection, ils la tiendront de l’âme glorifiée, dominant parfaitement la matière après la résurrection. La conséquence de cette impassibilité sera l’impossibilité de la souffrance, de la maladie, et bien sûr de la mort.
— « La subtilité est le plus parfait assouplissement de la matière qu’on puisse concevoir par rapport à son moteur spirituel [18] », l’âme. Par cette entière soumission à l’esprit, on dit que le corps est en quelque sorte spirituel. Mais nous disons en quelque sorte parce que la subtilité n’est pas une impossible transformation du corps en esprit ; et Notre-Seigneur a bien tenu à montrer à ses apôtres, après la résurrection, qu’il n’était pas un pur esprit : il a mangé devant eux (Lc 24, 41-43), il a demandé à Thomas de toucher ses plaies (Jn 20-27) [19]. Bien sûr, au ciel, après la résurrection générale, nous n’aurons pas besoin de manger ni de boire, mais en soi nous pourrions le faire.
La subtilité a pour résultat que le corps est le parfait instrument de l’âme. Il ne la gêne plus dans ses opérations, ne l’appesantit plus. Corps et âme, tout en restant distincts, ne font plus qu’un pour toujours.
Signalons ici une erreur assez courante, relevée par saint Thomas d’Aquin, et qui consiste à dire que la subtilité des corps glorieux leur permet de passer à travers les murs :
Certains soutiennent que ce ne fut pas par un miracle, mais par suite des conditions de la gloire, que le corps du Christ, après la résurrection, entra chez les disciples toutes portes closes (Jn 20, 19), et se trouva simultanément avec un autre corps dans le même lieu [20]. [...Or] ce n’est pas en raison de la nature du corps mais plutôt en raison de la divinité qui lui était unie, que ce corps, tout en étant véritable, est entré chez les disciples toutes portes closes (III, q . 54, a. 1, ad. 1) [21]. [Car] la subtilité n’enlève point au corps glorieux ses dimensions. [...] Elle ne lui permet donc pas d’être dans le lieu occupé déjà par un autre corps (Suppl., q. 83, a. 2) [22].
En d’autres termes, comme cela a eu lieu de fait, puisque saint Jean l’affirme, la seule explication est donc qu’il y a eu un miracle de la puissance divine :
La puissance divine peut opérer ce miracle (Suppl., q. 83, a. 2). Dieu peut faire qu’un accident existe sans sujet, comme dans l’Eucharistie [23]. De même la puissance divine, et elle seule, peut faire qu’un corps garde son être distinct de celui d’un autre, alors que sa matière se confond localement avec celle de cet autre. Il peut donc arriver, par miracle, que deux corps occupent le même lieu (Suppl. q. 83, a. 3).
Dire que c’est par sa subtilité que Notre-Seigneur a traversé la paroi du tombeau ou le mur du Cénacle, c’est nier que le corps glorieux soit un vrai corps, ou nier l’un des principes fondamentaux de la philosophie.
— L’agilité est une conséquence de la subtilité : le corps glorieux étant entièrement soumis à l’âme, il pourra se trouver à l’instant suivant au lieu où l’âme voudra qu’il soit, et ceci sans effort ni fatigue. Les élus « courront et ne se fatigueront point ; ils marcheront et ne se lasseront point » (Is 40, 31). Ils seront « comme des étincelles qui courent à travers le chaume » (Sg 3, 7).
Ils se mouvront aussi bien pour glorifier Dieu par l’exercice des facultés qu’ils posséderont, que pour charmer leurs regards par les magnificences de la création [renouvelée]. [...] Cependant, ce mouvement ne diminuera en rien leur béatitude qui consiste dans la vision de Dieu, dont ils jouiront partout où ils seront (Suppl. q. 84, a. 2).
— La dernière propriété des corps glorieux sera la clarté : « les justes brilleront comme le soleil dans le royaume de leur Père », dit Notre-Seigneur (Mt 13, 43). Cette clarté proviendra d’un rejaillissement de la gloire de l’âme sur le corps. Elle sera donc plus ou moins intense selon le mérite de l’âme glorifiée : « Une étoile diffère en éclat d’une autre étoile, dit saint Paul. Ainsi en est-il pour la résurrection des morts » (1 Co 15, 41). La gloire de l’âme sera donc révélée par la gloire du corps, comme la couleur d’un objet par le cristal qui le contient.
• Conséquences pour la vie de notre âme aujourd’hui
L’étude des corps glorieux donne un nouvel éclairage sur les conséquences de la résurrection de Notre-Seigneur pour la vie de nos âmes.
Les auteurs spirituels se sont plus en effet à mettre en parallèle les qualités des corps ressuscités et celles de l’âme régénérée par le baptême et vivant de la grâce.
— De même qu’à la résurrection, le corps de Notre-Seigneur devint impassible, ne pouvant plus être sujet à la souffrance, la grâce sanctifiante nous permet de ne plus être abattus par la souffrance, physique ou morale, mais de la dominer, de lui donner une valeur rédemptrice pour le péché, le nôtre et celui de notre prochain.
La sainte impassibilité est cette disposition morale qui fixe l’âme dans le bon plaisir divin, à ce point qu’elle ne cesse d’y adhérer malgré les plus vives répulsions de la nature. [...] C’est l’accueil doux et patient réservé à toute croix venant de Dieu parce qu’on y trouve un principe de sanctification et de salut [24].
— De même que la subtilité fait du corps glorieux le parfait instrument de l’âme, vivons de la résurrection de Notre-Seigneur en étant d’une docilité toujours plus parfaite aux moindres inspirations du Saint-Esprit :
Imaginons que nous sommes un pinceau dans la main d’un peintre infiniment parfait. Que doit faire le pinceau pour que le tableau soit le plus beau possible ? Il doit se laisser parfaitement conduire. Il serait ridicule que le pinceau fasse des observations à un maître terrestre et ait la prétention de l’améliorer. Mais si la Sagesse éternelle, Dieu lui-même, se sert de nous comme instruments, nous ne pourrons faire le maximum et le plus parfait que si nous nous laissons complètement conduire par lui en tout [25].
— Par l’agilité, le corps glorieux peut passer d’un lieu à un autre en un court instant, sans être contraint par l’obstacle des distances. De même, soyons empressés à accomplir sans retard la moindre volonté de notre Père du ciel :
L’agilité spirituelle, qui vient en nous de l’Esprit de Dieu, n’est pas cet empressement inquiet, dissipant, présomptueux de l’âme qui ne réfléchit à rien et ne doute de rien. [...] L’agilité que nous devons désirer acquérir ou augmenter en nous est la promptitude forte, sage et constante, à faire ce qui est du service de Dieu ; en d’autres termes, c’est la ferveur. Spiritu ferventes [26], écrivait saint Paul aux fidèles de Rome [27].
— Enfin la quatrième propriété des corps glorieux est la clarté. Que le chrétien, régénéré par la grâce, brille au milieu de ce monde de péché par l’éclat de ses vertus :
C’est l’âme qui illumine le corps ressuscité. C’est de notre c œur que doit émaner le parfum de sainteté que nous avons à exhaler au dehors. [...] Soyons des lumières ardentes et luisantes, ardentes par les affections, luisantes par l’édification [28].
La résurrection de Notre-Seigneur dans la pensée de Benoît XVI
La crise dans l’Église est d’abord la crise dans l’intelligence du pape [29]. Et cela est dramatique :
C’est [le pape] qui guide l’Église militante tout entière, [...] et dans l’Église tous – clergé, religieux, et simples fidèles – sont justement habitués à « suivre Pierre », voyant en lui leur berger terrestre et un guide spirituel sûr. Que l’on pense alors à ce que pourrait provoquer une éventuelle accession au Siège de Pierre de papes imprégnés d’une théologie erronée, déjà condamnée par l’Église (chose que Dieu peut très bien permettre comme punition de nos péchés) : eh bien ! ce sera une catastrophe pour l’écrasante majorité des âmes, qui continueront à le suivre même là où il ne faudrait pas, jusqu’à risquer de perdre leur foi et leur salut éternel. C’est ce qui s’est vérifié et qui continue de se vérifier depuis Vatican II. D’où le nécessaire – bien qu’ingrat – devoir de mettre en garde clergé et fidèles [30].
Formé à l’école des philosophes subjectivistes allemands (Kant, Heidegger, Scheler) et du personnaliste français Emmanuel Mounier, Benoît XVI s’est en même temps détourné de saint Thomas d’Aquin :
J’avais du mal à comprendre saint Thomas d’Aquin dont la logique cristalline me paraissait bien trop fermée sur elle-même, trop impersonnelle et trop stéréotypée [31].
Deux ouvrages, principalement, nous font connaître la pensée de Benoît XVI sur la résurrection de Notre-Seigneur :
— La Foi chrétienne hier et aujourd’hui, Paris, Cerf, 2005 [32], p. 213-220 ;
— Jésus de Nazareth, Éditions du Rocher, 2011, p. 273-312 [33].
Dans La Foi chrétienne hier et aujourd’hui, Benoît XVI commente le Credo. Le pape ne cherche pas à transmettre ici les vérités claires de la foi telles qu’elles ont été mises en évidence par l’Église. Il ne s’appuie ni sur les papes du passé, ni sur les conciles dogmatiques, ou les écrits des Pères de l’Église. Benoît XVI fait une relecture très personnelle du Credo à la lumière de la philosophie moderne. Comme dans le même temps, le Catéchisme du concile de Trente a été mis aux oubliettes, on peut dire qu’il y a rupture dans la transmission de la foi. C’est l’herméneutique de la rupture, inaugurée par le concile Vatican II : une nouvelle interprétation de la foi en rupture avec la Tradition.
Au sujet de la résurrection de Notre-Seigneur, Benoît XVI en trouve d’abord une raison qui ne semble au plus qu’une convenance :
L’amour crée toujours, d’une manière ou d’une autre, une certaine immortalité. [...] D’être principe d’immortalité n’est pas quelque chose d’accessoire pour l’amour, une de ses conséquences parmi d’autres, c’est vraiment l’essence de l’amour. [...] Celui qui a aimé pour tous [Dieu] a fondé aussi l’immortalité pour tous (p. 216-217).
Il faudrait ici élargir la question et faire des distinctions, à la suite de saint Thomas d’Aquin :
— La résurrection de Notre-Seigneur était nécessaire pour des motifs encore plus importants : pour la glorification de la justice divine, pour l’instruction de notre foi, pour le relèvement de notre espérance, pour l’enseignement de la vie des fidèles et pour l’achèvement de notre salut. Il faut lire ici le commentaire admirable de saint Thomas (III q. 53, a. 1).
— Pour ce qui est de notre résurrection à la fin des temps, sa nécessité vient surtout du fait que l’âme est unie au corps comme la forme l’est à la matière, et qu’il manquerait donc quelque chose à notre bonheur si l’âme demeurait séparée de son corps pour toujours. Cependant notre foi en la résurrection future de tous les hommes vient du fait que c’est Notre-Seigneur lui-même qui nous l’a révélée [34].
Benoît XVI aborde ensuite une autre question : quel est l’état du corps ressuscité de Notre-Seigneur ?
Pour prendre la terminologie de Teilhard de Chardin, [...] la vie du Ressuscité n’est plus bios, la forme bio-logique de notre vie mortelle à l’intérieur de l’histoire ; elle est Zoe, vie nouvelle, autre, définitive ; une vie qui a dépassé la sphère de mort de l’histoire du bios, cette sphère de mort ayant été surmontée ici par une puissance plus grande (p. 216 et 218).
Outre la référence scandaleuse à Teilhard de Chardin, il est bien regrettable que le pape n’ait pas précisé que Notre-Seigneur s’est ressuscité lui-même par sa puissance divine. Quant à savoir quelle est cette vie nouvelle dans laquelle est entrée Notre-Seigneur, le pape ne donne aucune précision. Il note juste :
On ne peut identifier [le Christ ressuscité] comme au temps de sa vie terrestre ; on ne le découvre que dans la sphère de la foi (p. 219).
Deux remarques sont encore à faire ici, hélas.
— D’une part on ne peut en aucune manière accepter cette rupture entre la raison et la foi. Nous avons vu plus haut que la résurrection de Notre-Seigneur était à la fois un fait historique constatable par les sens, par la raison, et en même temps une vérité de foi. Cantonner la résurrection de Notre-Seigneur au seul plan de la foi dans un siècle scientifique comme le nôtre, c’est faire perdre toute crédibilité à la religion catholique.
— D’autre part, lorsque Benoît XVI parle de la foi, il ne faut pas se méprendre. Benoît XVI ne définit pas la foi comme une adhésion surnaturelle de notre intelligence à la Révélation [35]. Le pape a une conception tout à fait originale et nouvelle de la foi. Il faut le savoir en lisant ses écrits. Pour lui – et il l’explique dans le même ouvrage :
La foi est rencontre avec l’homme Jésus. [...] Dans sa vie, dans la donation totale de lui-même pour les hommes, le sens de la vie se révèle comme une présence, sous la forme de l’amour, qui m’aime moi aussi et qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue [36].
Le pape devrait préciser, s’il veut parler de rencontre, que celle-ci ne peut se produire en tout premier lieu que par l’acte surnaturel de foi qui fait croire dans le même mouvement à l’autorité de Dieu qui révèle, et à tout ce qu’il nous révèle par son Église. La toute première rencontre avec Dieu consiste donc dans la soumission entière de la partie la plus élevée de notre être – notre intelligence – à la Révélation divine. La seconde rencontre se produira lorsque le croyant conformera sa vie à l’enseignement auquel la foi le fait adhérer. Alors viendra en lui la grâce sanctifiante, avec elle la charité, et la Trinité sainte viendra habiter dans son âme. Mais jamais Benoît XVI ne parle de cela.
Mgr Tissier de Mallerais, au chapitre neuvième de son ouvrage déjà cité, explique très bien la pensée du pape :
Jamais vous ne trouvez, lorsque Joseph Ratzinger parle de la foi, la mention ni de l’objet de la foi (les vérités révélées) ni du motif de la foi (l’autorité de Dieu souverainement vérace). Cela n’est pas nié, mais ce n’est jamais évoqué. Au lieu de cela, vous trouvez le choc initial, la rencontre, la relation interpersonnelle avec Jésus et le sens que cette rencontre donne à la vie. Rien de cela n’est faux, mais ce n’est pas la foi, c’est une vue personnaliste de la foi. [...] La foi, adhésion ferme de l’intelligence à des vérités révélées, est passée sous silence. L’autorité de Dieu qui révèle est fatalement remplacée par l’expérience religieuse d’un chacun [37].
Benoît XVI développe davantage sa pensée sur la résurrection de Notre-Seigneur au chapitre 9 de son ouvrage Jésus de Nazareth (tome 2).
L’authenticité et la véracité, donc l’inspiration divine de la sainte Écriture, y sont constamment mises en doute.
Par exemple, au sujet du discours de saint Pierre à la Pentecôte, où le premier pape annonce, pour la première fois en public, que Notre-Seigneur est ressuscité [38], Benoît XVI écrit :
Il n’est pas nécessaire ici de s’appesantir sur la question de savoir si ce discours est vraiment de Pierre ou si d’autres, et alors qui, l’auraient rédigé (p. 290).
Or le pape reconnaît que cette parole de saint Pierre a été considérée comme « l’annonce originale de la résurrection » (p. 291). La mettre en doute est extrêmement grave.
Pour montrer la réalité de sa résurrection corporelle, Notre-Seigneur a tenu à manger devant ses disciples. Benoît XVI confie aussi son doute sur ce point :
Luc met en relief de manière rigoureuse la différence avec un « esprit » quand il rapporte que Jésus aurait demandé aux disciples encore plongés dans la perplexité quelque chose à manger et qu’alors, devant leur yeux, il aurait mangé un morceau de poisson grillé (Lc 24, 42). La plupart des exégètes est d’avis qu’ici Luc, en son zèle apologétique, aurait exagéré [39] ; par une telle affirmation, il aurait replacé Jésus dans une corporéité empirique qui, avec la résurrection, aurait été dépassée (p. 303).
Le pape ébranle sérieusement le dogme de la résurrection corporelle en relativisant le témoignage de la sainte Écriture qui affirme pourtant clairement que Notre-Seigneur a mangé avec ses apôtres. C’est contester en même temps le témoignage de la liturgie qui a tenu à mettre cet épisode dans l’Évangile du mardi de Pâques. Benoît XVI décrit d’ailleurs le nouvel état du corps de Notre-Seigneur d’une manière extrêmement confuse, qui contraste avec la clarté de saint Thomas d’Aquin, que nous avons vue plus haut. Il soulève des questions mais sans les résoudre :
Il n’est pas un « fantôme », un « esprit », mais il a chair et os. [...] Il ne vient pas du monde des morts [...] mais du monde de la pure vie (p. 303). Les rencontres avec le ressuscité sont pourtant quelque chose qui diffère aussi des expériences mystiques (p. 307). La résurrection n’est pas un événement historique du même genre que la naissance ou le crucifiement de Jésus. C’est quelque chose de nouveau (p. 309).
Benoît XVI revient ensuite longuement sur ce thème de la foi définie comme une rencontre avec Jésus ressuscité :
Comme ressuscité, [Jésus] ne veut atteindre l’humanité qu’à travers la foi des siens auxquels il se manifeste. Continuellement, il frappe humblement aux portes de nos cœurs et, si nous lui ouvrons, lentement il nous rend capables de voir (p. 311).
La foi a perdu son fondement objectif, elle n’est plus qu’un événement subjectif, strictement personnel, qui est donc incommunicable et qui est la porte ouverte à toutes les illusions. Dans cette nouvelle manière de présenter les choses, on ne raisonne plus sur le fait objectif de la résurrection de Notre-Seigneur, constatable par les sens et invitant tout homme sensé à se convertir, à faire le saut de la foi. Benoît XVI ne parle que d’expérience personnelle, de « rencontre » – assez mystérieuse – avec le ressuscité : tant mieux pour ceux qui l’ont expérimentée, tant pis pour les autres.
Alors que l’explication du mystère de la résurrection aurait pu être un immense réconfort pour notre foi, on ne peut refermer ces ouvrages de Benoît XVI qu’avec un grand trouble.
[1] — Erratum : dans cet article, il faut corriger un paragraphe de la page 111 dans le sens suivant : les apôtres et sainte Marie-Madeleine n’ont pas perdu la foi pendant la passion, même s’ils n’ont pas compris ce qui se passait. La Vierge Marie, bien sûr, réalisait tout à fait que Notre-Seigneur était en train d’accomplir les Écritures, ce qui lui permettait de s’offrir avec lui comme co-rédemptrice.
[2] — On lira ici avec profit le livre de dom Anschaire Vonier O.S.B., La Victoire du Christ, Paris, DDB, 1935. L’auteur, très thomiste, était moine bénédictin de l’abbaye de Buckfast en Angleterre. L’ouvrage a été réédité en 2009 par les Éditions de l’Œuvre. Mais il s’agit malheureusement d’une nouvelle traduction très édulcorée, dans l’esprit de Vatican II. Il faut donc lire l’ancienne édition.
[3] — On peut se reporter ici à l’ouvrage magistral du père Garrigou-Lagrange O.P., Les Trois Ages de la vie intérieure, Paris, Cerf, 1948, deux tomes.
[4] — Père R.-Th. Calmel O.P., Les Mystères du Royaume de la grâce, Bouère, DMM, 1997, p. 74.
[5] — Saint Jean dit en effet que lorsque Marie-Madeleine arriva au tombeau, « il faisait encore nuit » (Jn 20, 1).
[6] — Sainte Thérèse d’Avila, Vie écrite par elle-même, citée par dom Guéranger O.S.B., dans L’Année Liturgique, Le Temps Pascal, tome 1, Paris, Oudin, 1909, p. 140.
[7] — Dom Guéranger O.S.B., dans L’Année Liturgique, Le Temps Pascal, tome 1, ibid., p. 139.
[8] — Sainte-Marie Madeleine mérita par là le titre que lui décernera l’Église d’apôtre des apôtres. C’est pour cette raison qu’elle a été instituée, entre autres, protectrice de l’ordre dominicain auquel le Saint-Siège avait confié la garde de son corps dans la basilique de Saint-Maximin, en Provence. Malheureusement, ils l’ont abandonné aujourd’hui.
[9] — Père Th. M. Thiriet O.P. dans L’Évangile médité avec les Pères, Paris, Victor Lecoffre,1906, tome 5, p. 267-268.
[10] — Saint Augustin, sermon 234, n° 2, cité par le père Thiriet O.P. dans L’Évangile médité avec les Pères, ibid., p. 282.
[11] — Que la résurrection de Notre-Seigneur soit un fait historique, est extrêmement important à tenir. Le pape saint Pie X, par le décret du Saint-Office Lamentabili du 3 juillet 1907, a condamné la proposition moderniste suivante : « La résurrection du Sauveur n’est pas proprement un fait de l’ordre historique, mais un fait de l’ordre purement surnaturel, ni démontré ni démontrable, que la conscience chrétienne a peu à peu fait découler des autres » (DS 3436, FC 373).
[12] — Nous attarder davantage sur cette question nous ferait sortir du cadre de cet article qui est surtout une méditation. Il suffit de se reporter aux ouvrages d’apologétique qui ont traité ce sujet en long et en large.
[13] — Saint Grégoire le Grand, Homélie 26 sur les Évangiles, cité par saint Thomas d’Aquin (II-II, q. 1, a. 4, ad. 1).
[14] — Catéchisme du concile de Trente, texte latin avec traduction française (en regard) de l’abbé Gagey, Popelain, Dijon, 1854, tome 1, p. 135.
[15] — Catéchisme du concile de Trente, ibid., p. 136.
[16] — On peut se reporter à saint Thomas d’Aquin, III, q. 56, a. 1 et 2.
[17] — Sur un plan plus philosophique, mais qu’il serait trop long d’aborder ici, notre âme ne peut animer que notre corps et pas un autre (I q. 76, a. 2).
[18] — P. J. Wébert O.P., dans le volume La Résurrection, Paris, Éditions de la Revue des Jeunes, 1938, note [53] p. 298 (commentaire de la Somme de saint Thomas).
[19] — L’archange saint Raphaël, par contre, même apparaissant à Tobie sous la forme d’un homme, était incapable de manger et de boire, étant un pur esprit : « Il vous a paru que je mangeais et buvais avec vous ; mais je me nourrissais d’un aliment invisible et d’une boisson que l’œil de l’homme ne peut atteindre » (Tobie 12, 19).
[20] — L’autre corps dont il s’agit ici, ce sont les pierres du mur.
[21] — Et saint Thomas cite à l’appui de son propos saint Augustin et saint Grégoire le Grand soutenant qu’il s’agit ici d’un miracle.
[22] — Citons ici le père Hugon O. P. : « Les corps sont naturellement impénétrables. Deux corps ne sauraient être dans le même lieu à la fois » (Les Vingt-quatre thèses thomistes, Paris, Téqui, 1937, p. 76, commentaire de la douzième thèse, concernant le lieu occupé par les corps. Ces thèses qui résument les principes de la doctrine de saint Thomas d’Aquin ont été approuvées par le pape saint Pie X dans la suite de son Motu Proprio du 29 juin 1914 rendant obligatoire l’adhésion à la doctrine du Docteur Commun).
[23] — La couleur, la saveur du pain sont bien là (accidents) mais le sujet (pain) n’est plus présent puisqu’il est remplacé par le Corps de Notre-Seigneur.
[24] — Méditations Cartusiennes pour tous les jours de l’année, Partridge Green (Sussex), Imprimerie de Parkminster, 1921, tome second, p. 110-111.
[25] — Père Maximilien Kolbe, Rycerz Niepokalanej (1932), publié dans Scritti di Massimiliano Kolbe, Rome, éditions ENMI, 1997, cité par M. l’abbé Karl Stehlin (FSSPX) dans son ouvrage L’Immaculée notre idéal, l’esprit de la Milice de l’Immaculée d’après le père Maximilien Kolbe, Varsovie, Te Deum, 2010, p. 59.
[26] — « Soyez fervents d’esprit » (Rm 12, 11).
[27] — Méditations Cartusiennes pour tous les jours de l’année, ibid., p. 56-57.
[28] — Méditations Cartusiennes pour tous les jours de l’année, ibid., p. 83-84.
[29] — Nous recommandons une fois de plus l’ouvrage magistral de Mgr Tissier de Mallerais, L’étrange théologie de Benoît XVI, publié par les Éditions du Sel. Diffusion : Chiré-en-Montreuil, DPF, 2012. Le livre se trouve en troisième position dans la liste des meilleures ventes de l’année 2012 pour DPF.
[30] — Don Andrea Mancinella, 1962, Révolution dans l’Église, brève chronique de l’occupation néo-moderniste de l’Église catholique, Publications du Courrier de Rome, 2009 (sans mention de lieu), p. 17.
[31] — Cardinal Joseph Ratzinger, Ma Vie, souvenirs, Paris, Fayard, 1998, p. 51.
[32] — Il s’agit d’une réédition sans correction du livre qu’il avait publié en 2009, alors qu’il était le cardinal Ratzinger.
[33] — C’est dans la préface de ce livre, écrite en 2010, que le pape eut ces réflexions ahurissantes : « Ce fut pour moi un motif supplémentaire de joie de voir que ce livre ait en quelque sorte gagné un frère œcuménique avec l’œuvre volumineuse Jésus (2008) du théologien protestant Joachim Ringleben, parue entre temps. Celui qui lit les deux livres remarquera d’une part la grande différence dans la manière de penser et dans les formulations théologiques déterminantes par lesquelles s’exprime la provenance confessionnelle diverse des deux auteurs. Mais d’autre part la profonde unité au niveau de la compréhension essentielle de la personne de Jésus et de son message s’y trouve en même temps manifestée. C’est la même foi qui agit, même à partir d’approches théologiques différentes » (p. 7-8).
[34] — On peut se reporter encore à saint Thomas d’Aquin, Suppl., q. 75-78.
[35] — Le concile Vatican I a rappelé très clairement ce que l’Église entend par la foi : « L’Église catholique professe que [la foi] est une vertu surnaturelle par laquelle, prévenus et aidés par la grâce de Dieu, nous croyons vraies les choses qu’il a révélées, non pas à cause de la vérité intrinsèque des choses perçue par la lumière de la raison, mais à cause de l’autorité de Dieu même qui révèle et qui ne peut ni se tromper ni nous tromper » (DS 3008, FC 90).
[36] — Cardinal Joseph Ratzinger , La Foi chrétienne hier et aujourd’hui, ibid., p. 36-37.
[37] — Mgr Tissier de Mallerais, L’étrange théologie de Benoît XVI, ibid., p. 97 et 98-99.
[38] — « Cet homme que vous avez fait mourir par la main des méchants, [...] c’est ce Jésus que Dieu a ressuscité, nous en sommes tous témoins. » (Ac 2, 23 et 32.)
[39] — Nous aimerions ici avoir la liste de ces exégètes. Trouverions-nous des exégètes protestants ? En tous cas, il s’agit certainement d’exégètes modernistes.
Informations
L'auteur
Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).
Le numéro

p. 92-108
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