Vatican II en débat, questions disputées autour du 21e concile œcuménique
Fr. Emmanuel-Marie O.P.
L’herméneutique du renouveau dans la continuité
Le pape Benoît XVI, dans son discours programme du 22 décembre 2005, constatait les difficultés rencontrées dans l’application du concile Vatican II et revenait sur l’explication qui était déjà la sienne, lorsqu’il n’était que le cardinal Ratzinger, en 1984 (dans Entretiens sur la foi) et en 1988 (discours à la conférence épiscopale chilienne). La cause de la mauvaise « réception » du Concile, explique-t-il, ne vient pas du Concile lui-même, mais de « l’herméneutique de la discontinuité et de la rupture », qui veut dépasser les textes et suivre ce qu’elle croit être « le véritable esprit du Concile et sa nouveauté », en allant toujours plus loin dans les réformes. Les enseignements de Vatican II ne sont donc pas en cause : ils sont conformes à la Tradition de l’Église et ne sont pas à réformer ; il faut seulement en réviser l’application en mettant un terme à ce qui n’est que des abus. Cette solution, Benoît XVI l’appelle « l’herméneutique du renouveau dans la continuité », continuité – notons-le au passage – qui n’est pas la constance dans le même enseignement traditionnel (« in eodem dogmate, eodem sensu eademque sententia – dans le même dogme, dans le même sens, dans la même pensée », comme dit saint Vincent de Lérins [1]), mais la continuité « de l’unique sujet-Église, que le Seigneur nous a donné, […] sujet qui grandit et se développe, restant cependant toujours le même, l’unique sujet du Peuple de Dieu en marche [2] ». Derrière ces quelques mots, c’est toute une nouvelle théologie de l’Église et du magistère qui se profile [3].
Vatican II mal compris ?
Cette explication de Benoît XVI rend-elle fidèlement compte des faits ? Vatican II n’est-il l’objet que d’un regrettable et vaste malentendu ? Suffit-il pour sortir de la crise de revenir aux textes ? Et les textes sont-ils aussi orthodoxes que le pape le prétend ?
Pour tout observateur impartial, les faits parlent d’eux-mêmes : le Concile a introduit dans l’Église le plus grand désordre, à tous les niveaux : doctrinal, liturgique, spirituel, moral, pratique, etc. ; c’est un fait avéré et reconnu de tous. Et depuis cinquante ans, ce désordre s’installe et se normalise. Un seul exemple : en 1986, lorsque les médias ont diffusé les premières images d’« Assise I », une (timide) réprobation s’est manifestée ici ou là ; il se trouvait encore quelques catholiques pour être mal à l’aise devant une initiative aussi hardie. Depuis, plus rien. « Assise III », en 2011, n’a fait l’objet d’aucune réaction ni officielle ni officieuse (même dans les milieux traditionalistes, on est resté bien discret, alors que Mgr Lefebvre, en 1986, avait protesté avec indignation).
Une doctrine nouvelle
Il faut donc se rendre à l’évidence, Vatican II a rompu l’unité de la foi. L’abbé Gleize le montre avec clarté et précision. Il examine tour à tour les principaux textes du Concile qui ont constitué un changement par rapport à la doctrine catholique enseignée par le magistère antérieur, et spécialement les trois questions litigieuses de la liberté religieuse, de l’œcuménisme et de la collégialité, qui sont en rupture formelle avec l’enseignement constant de l’Église.
Mais son étude ne s’en tient pas là. Après une première partie intitulée « La Tradition », qui expose en quatre chapitres la doctrine traditionnelle sur la Tradition et le magistère (la lecture de ces pages est essentielle pour bien comprendre la suite), l’auteur reprend les principaux thèmes qui ont fait l’objet des « discussions doctrinales » tenues à Rome entre 2009 et 2011. Ces thèmes constituent les chapitres de la deuxième partie. Les voici :
1) la liturgie (la nouvelle messe est-elle bonne ? est-elle valide ? le nouveau sacre épiscopal est-il valide ? que penser de la réforme de Paul VI concernant le sous-diaconat et les ordres mineurs ?) ; 2) la liberté religieuse ; 3) l’Église (« l’Église sacrement » ; peut-on parler d’un sacerdoce commun des baptisés ?) ; 4) l’œcuménisme (le « subsistit ») ; 5) la collégialité ; 6)
